Paradoxe de Tocqueville et Management Moderne (Le Vocabulaire RH – Partie 3/3)

Humour et Management : La vision de Laurent Boghossian qui dévoile tous les secrets de son spectacle "Le Manager est un Humoriste comme les Autres".
Humoriste et Expert en Leadership, Laurent Boghossian vous révèle tous les secrets de son spectacle d’humour

Le paradoxe de Tocqueville : pourquoi les promesses créent toujours plus d’insatisfaction

Il existe un phénomène sociologique particulièrement éclairant pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui dans de nombreuses entreprises : le paradoxe de Tocqueville. Son principe est simple. Plus les conditions de vie s’améliorent, plus notre niveau d’exigence augmente. Et plus nos attentes grandissent, plus nous devenons sensibles à ce qui nous manque.

Autrement dit, l’amélioration du réel ne garantit pas l’amélioration du sentiment de satisfaction.

C’est exactement ce que j’observe dans le monde de l’entreprise. Je n’en parle pas explicitement dans mon spectacle « Le Manager est un Humoriste comme les Autres« , mais la réflexion sur ce point m’a permis d’alimenter certaines parties du spectacle.

Cette réflexion est la suivante : à force de vouloir convaincre chacun qu’il est une « pépite », un « talent » ou un collaborateur « exceptionnel », on élève sans cesse le niveau des attentes. La moindre frustration devient alors difficile à accepter. Il manque toujours quelque chose : davantage de reconnaissance, davantage d’autonomie, davantage de sens, davantage de liberté ou davantage d’évolution.

Le problème n’est pas que ces aspirations soient illégitimes. Elles sont profondément humaines. En revanche, lorsqu’elles sont alimentées par une communication qui promet un idéal inaccessible, elles deviennent une source permanente d’insatisfaction.

J’ai souvent été critique, dès les années 2010, à l’égard de toutes ces théories qui prétendaient vendre le « bonheur au travail ». Non pas parce qu’il serait interdit d’être heureux dans son entreprise, mais parce que le bonheur ne se décrète pas.

À mes oreilles, « Le bonheur au travail » sonne comme une déclinaison marketing d’un concept philosophique. Avant, il y avait le bonheur, puis on a franchisé le concept : Le bonheur au travail, le bonheur à la plage, le bonheur font du ski…

Plus sérieusement, le bonheur est une construction intime. Il dépend d’une histoire personnelle, d’un équilibre de vie, d’une famille, d’une santé, d’un parcours, d’une multitude de facteurs qui dépassent largement le cadre professionnel.

Faire croire qu’une entreprise pourrait garantir ce bonheur relève d’une illusion. Une illusion séduisante, certes, mais une illusion tout de même.

À vouloir transformer l’entreprise en fournisseur officiel d’épanouissement personnel, on lui attribue une mission qui n’a jamais été la sienne. Et lorsque cette promesse ne peut être tenue, c’est la déception qui s’installe.


Recrutement et communication RH : retrouver une véritable conversation entre humains

Cette inflation de promesses produit un autre effet, plus discret mais tout aussi préoccupant : elle appauvrit la qualité des échanges.

Aujourd’hui, le recruteur maîtrise parfaitement le langage de la communication RH. Il évoque la synergie, l’agilité, l’excellence collective, le développement des potentiels, l’expérience collaborateur, les parcours inspirants ou encore la culture d’entreprise.

En face de lui, le candidat n’est pas en reste.

Lui aussi a appris les codes. Il explique qu’il souhaite mettre ses compétences au service de l’organisation, développer ses savoir-faire, enrichir ses savoir-être et construire un parcours professionnel cohérent.

Le paradoxe est frappant.

Les deux interlocuteurs utilisent un vocabulaire sophistiqué… mais ils ne parlent presque jamais du travail, et surtout ils ne parlent pas vraiment ensemble.

Ils échangent des concepts.

Ils récitent des éléments de langage.

Ils déroulent un scénario parfaitement appris.

Mais les véritables questions restent souvent sans réponse.

En quoi consiste concrètement ce métier ?

Quels seront les défis quotidiens ?

Quelles difficultés faudra-t-il affronter ?

Comment allons-nous travailler ensemble ? Pour combien de temps ?

Que pouvons-nous réellement nous apporter mutuellement ?

C’est pourtant cette conversation-là qui fonde une relation de confiance.

Le recrutement ne devrait jamais être un exercice de séduction. Il devrait être une rencontre entre deux réalités : une entreprise qui expose honnêtement ses besoins et un professionnel qui présente sincèrement ses compétences.

Lorsque cette authenticité disparaît, chacun repart avec une représentation idéalisée de l’autre. Et quelques mois plus tard, les deux parties découvrent qu’elles n’avaient pas signé pour la même histoire. Le recruteur se sent trompé. Le collaborateur aussi.

En réalité, personne n’a menti.

Chacun a simplement cru au récit que l’autre souhaitait entendre.


Revenir aux fondamentaux du management et du recrutement

Finalement, la question est d’une simplicité désarmante : Pourquoi une entreprise recrute-t-elle ?

La réponse n’a rien de spectaculaire.

Elle recrute parce qu’elle a un travail à accomplir, des clients à satisfaire, des projets à mener, une activité à développer et des résultats à produire.

C’est précisément ce qui fait sa raison d’être.

Cela ne retire rien à la dimension humaine de l’entreprise. Bien au contraire.

Respecter les collaborateurs, ce n’est pas leur vendre un rêve inaccessible. C’est reconnaître leur professionnalisme et leur permettre d’exercer leur métier dans de bonnes conditions.

Un professionnel n’a pas besoin d’être présenté comme une pépite.

Il a besoin que ses compétences soient reconnues.

Il a besoin d’un collectif capable de lui faire confiance.

Il a besoin d’un management qui lui donne les moyens de réussir.

En conclusion

Au fond, garder le cap en recrutement, c’est se concentrer sur trois aptitudes essentielles.

La première est la compétence : savoir exercer correctement son métier.

La deuxième est la fiabilité : pouvoir compter les uns sur les autres.

La troisième est la sociabilité : être capable de coopérer avec les membres d’une équipe.

Comment appelle-t’on des humains compétents, fiables et sociables ?

Des professionnels. Ni plus, ni moins.

Je rêve de voir des annonces LinkedIn qui diraient « Nous recrutons des professionnels, qui ont envie de travailler et de s’impliquer« .

Les entreprises n’ont pas pour mission de favoriser l’émergence de mythes, mais de recruter des professionnels. Et c’est probablement la plus belle reconnaissance que l’on puisse offrir à celles et ceux qui viennent travailler chaque matin : leur dire qu’ils sont attendus non pour une image, mais pour ce qu’ils savent réellement faire.


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