Il est vrai que l’on pourrait me demander : « Ok, c’est bien beau tout ça, mais bon : alors, on fait quoi ? » En fait, je n’en sais rien. Ou plutôt si. Si je devais essayer de formuler une réponse, je répondrais par une question en disant : « Mais que faut-il faire pour atteindre quel but ? »
Que voulons-nous vraiment ? Peut-être est-il temps de fixer nos priorités, parce que je ne suis pas sûr que nous puissions tout obtenir sous prétexte que nous nous trouvons très intelligents. Nous nous pensons parfois comme des sauveurs du monde, bien au-dessus des animaux, nous prônons tout un tas de choses mais nos instincts nous en empêchent, encore et toujours.
Je crois que nous sommes encore un peu immatures et que nous cédons à la facilité malgré nous, parce que cela fait partie de nous. Ceci dit, je reste préoccupé du fait que nous lâchons sur des fondamentaux qu’il faut maintenir à tout prix. La société des lumières nous a permis d’être de plus en plus libres. La société de consommation, nous a rendu émotionnellement fragiles, dévorés par la culpabilité, dépendants de l’argent et obsédés par notre propre rôle. Nous avons un avenir mais, à titre individuel comme à titre collectif, nous n’en maîtrisons aucune composante. Nous pensons que nous faisons des choix. Mais les faisons-nous vraiment ? Ou bien est-ce notre subconscient qui nous pousse à faire ce que nous aurions fait de toute façon ?
Cela est tout aussi vrai à titre collectif. Je ne nous sens pas capables de faire des choix drastiques pour obtenir ce que l’on veut vraiment. À un certain niveau, je pense que l’humanité a encore besoin de peiner pour grandir, et pour cela, elle s’inflige des souffrances encore et encore. Nous n’avons pas réellement appris de nos erreurs et nous reproduisons sans cesse les mêmes schémas improductifs. Qui peut prévoir où nous allons ? Comme le disait Jean d’Ormesson, « Nous allons vers notre mort. » Peut-être qu’il n’y a rien derrière tout cela. Peut-être que l’Humanité n’était pas destinée à vivre plus de 2100 ans après Jésus-Christ.
Nous avons pris pour acquis le fait que nous serions toujours là parce que le soleil se lève tous les jours, et que cela semble immuable. Cependant la seule chose qui soit immuable, c’est l’incertitude.
Le 28 juin 2019, un astéroïde a été découvert dans l’espace proche de la Terre, mais n’a été confirmé qu’un mois plus tard comme étant effectivement un astéroïde. Et cette confirmation a été donnée au moment où ce même astéroïde a frôlé notre planète. Êtes-vous sûr que rien n’aura changé à votre réveil demain matin ? Saviez-vous au 31 décembre 2019 que vous alliez être confinés pendant des semaines ? Aviez-vous vu arriver que vous alliez peut-être mourir, vous ou vos proches, à cause d’un virus dont personne n’avait jamais entendu parler ? Nous nous sommes convaincus que parce que nous avons développé une civilisation, nous étions aux commandes de la planète. Notre civilisation pourrait s’éteindre mais pas uniquement à cause de nous. Même si l’humanité est devenue aussi une force d’extinction massive, nous pourrions tout autant disparaître à cause d’un phénomène naturel que nous ne contrôlerions pas.
Nous pouvons transformer notre civilisation, mais cela ne garantit absolument pas notre éternité.
Je n’ai jamais compris que l’on s’en remette à quelqu’un d’autre que soi-même pour traverser la vie. Certains s’en remettent à Dieu, d’autres s’en remettent à des gourous. J’ai toujours cru qu’il ne fallait pas attendre de l’extérieur ce que l’on ne s’apporte pas soi-même de l’intérieur. Cela vient du fait que j’ai toujours voulu montrer que je pouvais m’en sortir seul. Je prenais la posture du super-héros. Toujours un peu dans le jugement, j’avais misé à fond sur l’hyper- responsabilité et l’idée selon laquelle si l’on se change soi, les choses changent. Sauf que cela ne suffit pas, pas toujours. Et surtout, bien évidemment, se changer nécessite aussi de passer par l’altérité et le rapport aux autres. Seul dans sa bulle en tentant de progresser, on risque finalement de reproduire encore et toujours les mêmes erreurs et de nourrir toujours les mêmes certitudes.
Aller voir à l’extérieur et se confronter à la différence, à la résistance ou à la frustration, permet effectivement d’évoluer. Sauf si votre sensibilité est trop développée, que votre estime de vous-même n’est pas au meilleur de sa forme et que par conséquent vous vous sentez menacé par toute personne qui pourrait être plus intelligent, plus drôle, plus beau ou plus « quelque chose » que vous.
Comment contrer alors l’ennemi ? Par l’arrogance, l’orgueil ou la vanité. À l’inverse, s’en remettre à quelque chose d’autre que soi, à savoir une communauté, un courant de pensée ou une religion, c’est aussi faire preuve d’humilité vis-à-vis du monde. Pourtant, accepter l’aide des autres et recevoir leur bienveillance et leur amour peut être quelque chose de difficile pour certaines personnes. Dans tous les cas, cela l’était pour moi. Je voulais montrer que j’étais fort. Donc, m’en remettre à quelque chose de supérieur ne servait à rien. Sauf que c’est exactement ce que je faisais moi aussi.
En tant que geek complètement assumé, sans m’en rendre compte, je cherchais des réponses philosophiques ou des postures relationnelles dans des livres de super-héros, dans des films ou dans des séries TV. Je cherchais des guides au travers des personnages que j’idéalisais et je tentais de me servir de leur posture pour affronter la vie réelle. J’ai réalisé au bout d’un moment, que finalement, moi aussi je m’en remettais à des figures divines, à des courants de pensées voire à des gourous fictifs et que je jugeais les autres, tout en faisant de même mais sous une forme différente.
Tous les geeks, les vrais, ont pensé au moins une fois qu’ils avaient au fond d’eux un pouvoir extraordinaire, qu’un jour ils l’utiliseraient et que le monde verrait alors qui ils étaient vraiment. C’est une manière de combler un manque de confiance en soi pour affronter ce que la plupart des humains appellent le quotidien et la vie. Le personnage qui caractérise le mieux cela est Sheldon Cooper de la série humoristique The Big Bang Theory. Astrophysicien de génie, il est incapable de gérer la subtilité des relations humaines. Il est tellement vulnérable à tout que, par exemple, lorsqu’il est contrarié, il essaie d’utiliser un pseudo-pouvoir mental. Il essaie soi-disant de faire exploser ses contradicteurs avec son seul esprit, comme le faisaient les personnages du film des années 80 Scanners de David Cronenberg. Il arrive juste à les faire exploser… de rire.
Nous cherchons tous de l’espoir, de l’inspiration, de la force ou de la confiance sous différentes formes, face aux difficultés que nous rencontrons et face à la vie tout simplement. Je me souviens de ce supporter de l’Olympique de Marseille qui expliquait à la télévision que, vu sa sensibilité, être fan de l’OM lui permettait de tenir bon au quotidien. C’était sa famille. Chaque semaine il y avait le match, les collègues, les déplacements. L’entité « Olympique de Marseille » était déifiée et lui permettait d’avoir un but, cela donnait du sens à sa vie. Dans certains pays ne dit-on pas que le football est aussi une religion ?
Je comprends mieux que l’on puisse avoir besoin d’espérer et de s’en remettre à quelque chose de supérieur depuis que j’ai réussi à me regarder dans une glace et réaliser que, moi- même, j’avais besoin de trouver du soutien dans des modèles qui étaient de l’ordre du divin ou tout du moins, du guide spirituel. Nous nous créons des Dieux, des croyances, des formes divines pour tenir. Pour certains c’est la science, la religion ou la philosophie. Pour d’autres encore, c’est l’intelligence artificielle – le Dieu IA – ou encore la nature et le monde du vivant. Les plus fragiles seront récupérés par des sectes ou attendront l’arrivée d’extra-terrestres salvateurs.
J’en retire que quel que soit notre niveau d’indépendance, nous nous en remettons toujours à quelque chose de plus grand pour affronter les grandes questions de la vie humaine et j’ai le sentiment que cela en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps.
Ailleurs
« S’il vous plaît, faites que mon fils aille bien. » Voilà ce qu’il m’arrive de m’entendre dire parfois le soir avant de m’endormir. Mais à qui je parle, là ? Et pourquoi m’en remets-je à une force supérieure plutôt qu’à moi-même ? Je ne crois pas en Dieu. Et pourtant, je nourris une forme de spiritualité. C’est difficile à admettre. Je ne suis pas croyant, mais je ne suis pas athée. Cela me rend dingue. J’ai reçu un baptême à l’église apostolique arménienne (une branche de la chrétienté spécifique au peuple arménien). Mon père ne supporte pas les églises. Du côté de ma mère, on se signe quand on entre dans une église, mais on n’est pas spécialement fan des prêtres. Et au milieu de tout ça, lorsque j’entre dans une église, que je m’approche d’une statue représentant la vierge Marie, je me sens pénétré par quelque chose de très profond au niveau de la poitrine. Un sentiment qui se situe entre l’amour, la paix, la joie et un peu de tristesse.
Qu’est-ce que c’est ?
Un jour que je me baladais avec des amis dans le massif de la Sainte-Beaume entre Aubagne et Marseille, une de mes amies m’a dit qu’il y avait une tout petite vierge encastrée dans une roche qu’elle m’indiquait de la main. Je m’en suis approchée et j’ai ressenti exactement la même chose.
Qu’est-ce que c’est ?
À qui est-ce que je parle lorsque je lève les yeux au ciel, bon sang ? Je crois que c’est à mon espoir. J’ai besoin d’espérer. Et j’ai besoin de m’évader, comme nous tous, du moins pour un temps. Certains parlent aux étoiles et pensent y trouver des réponses. Le ciel et l’Univers, au-delà de leur rôle stellaire, sont une ouverture vers un autre type d’espoir. Vous imaginez un ciel sans étoiles ? Le noir absolu. Un ciel sans espoir. Plus aucun moyen de se projeter ailleurs ni de rêver. Nous nous sentirions encore plus seuls, encore plus enfermés. Espérer en regardant les étoiles, c’est cela qui nous fait nous dire : « Ah bon, il n’y a pas que cette vie-là sur Terre, y a peut-être mieux ailleurs. Ouf. »
Dans tous les cas, toutes les formes d’espoir qui sont spécifiques à l’être humain, ne sont que des moyens. Pas une fin en soi. Certains mettent leurs espoirs dans d’autres planètes. Personnellement, je ne suis pas sûr que nous soyons destinés à quitter la nôtre. Partir ne changerait pas notre nature. S’il était possible de quitter la planète, nous emporterions nos problèmes avec nous. La condition humaine serait la même sur Mars ou sur toute autre planète, à moins que nous décidions d’y changer quelque chose. Mais pourquoi faire cela ailleurs ? Pourquoi ne pas le faire sur la planète qui nous a permis de naître ?
Pour les plus croyants, s’il existait une entité qui décide de notre destin, jamais elle ne nous laisserait partir. Qui accepterait de donner encore plus de ressources à une espèce qui maltraite ses enfants ? Une espèce qui tue par plaisir. Qui accepterait de donner encore et encore à une espèce qui dévore tout sans jamais se remettre en question ? Qui donnerait un nouveau monde à une espèce qui ne pense qu’à ses kilos en trop, à ses rides ou à son prochain téléphone ?
Pour l’instant, nous sommes encore bien trop empêtrés dans nos problèmes d’ego et nos tempêtes émotionnelles. Les humains veulent toujours du pouvoir : le pouvoir de plaire, le pouvoir de dominer, le pouvoir d’avoir raison, le pouvoir d’être riche, le pouvoir, le pouvoir, le pouvoir…Je ne dis pas que s’en débarrasser est facile, moi qui veut avoir le « pouvoir » de faire rire, de rassembler, de faire réfléchir… Je crois que c’est parce que nous sacrifierons notre ego, notre pouvoir, nos peurs, nos acquis, et que ce ne sera pas très agréable, que derrière nous en récolterons un monde meilleur. Nous devons perdre individuellement pour gagner collectivement. Comme beaucoup d’entre nous l’on fait lors de ce confinement et ce pour le bien de la communauté.
Lorsque la pandémie du Covid19 nous a touchés, je n’avais pas complètement pris conscience moi-même de l’ampleur des conséquences qu’il allait avoir sur nos vies. Cet ouvrage a été écrit avant, pendant et après le confinement. Je n’imaginais pas une seconde que ce confinement allait d’une part m’imposer un arrêt net dans mon quotidien, comme ce fût le cas pour la plupart des citoyens français et pour près de la moitié de la population mondiale ! Et d’autre part, je n’avais pas vraiment imaginé combien la sortie de ce confinement allait changer mon écriture.
Positif
Cet épisode aura révélé notre aptitude à la solidarité et aura montré combien nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour le bien de notre société. Par ailleurs, malgré des tentatives diverses de créer des polémiques, nombre d’acteurs majeurs de notre société ont rappelé qu’il n’était pas le moment de régler ses comptes, mais de faire front. Cette crise a aussi révélé notre aptitude à la survie et à l’adaptation. En cette phase si difficile, l’humain a commencé à reprendre sa place et à agir pour l’humain. Nous avons dû nous isoler les uns des autres pour nous protéger et prendre soin de nous. Nous avons démontré jusqu’à présent notre aptitude à l’empathie, au soutien et à l’union. Des médecins sont morts pour que nous vivions et nous en avons pris conscience. Tous les soirs nous les applaudissions pour les remercier parce que nous avions compris la chance que nous avions d’être en vie. Nous avons aussi senti que ce virus ne ferait pas de détail et qu’il était imprévisible. Comme tous les virus, il ne connaît pas de frontière et n’a rien à faire de notre compte en banque. Ils nous a mis sur un pied d’égalité : « Bonjour, je suis le Covid19. Je me fous de qui vous êtes. Vous êtes contaminé et là, vous êtes mort. » Conséquence majeure, la majorité des gens se sont enfin posés pour se dire : « Comment faire pour changer ? Nous avons créé ça ! » L’humanité a commencé à rejeter le pire de notre société moderne et à réaliser qu’il y avait mieux à faire que de courir derrière la futilité. Génial. On avance.
Malgré tout…
Déni
Allez, on se fait plaisir, on en parle ?
On en parle de cette dame qui malgré les consignes de confinement a décidé d’aller faire son Kéno dans la galerie marchande proche de chez elle pour ne pas changer ses petites habitudes ? Que dire de ce couple de grenoblois qui, en période de confinement, décide de partir avec ses deux enfants au Cap Ferret en voiture pour mieux vivre le confinement ? Ce même couple en arrivant au Cap Ferret décida de rentrer à Grenoble quelques jours après, encore en voiture, parce que la plage était interdite pour cause de confinement et qu’ils ne supportaient pas l’idée d’être enfermés à 4 dans un appartement de 40 m2. Pour info, ils n’ont été contrôlés « que » quatre fois pendant cet aller- retour. C’est sûrement pour cela qu’ils n’ont jamais remis leur vision des choses en question.
Je me pose la question : qu’est-ce que je pense vraiment de cette femme qui continuait à nager dans la Baie des Anges à Nice tous les jours et qui, lorsqu’on lui demanda : « Vous n’avez pas le sentiment de vous mettre en danger ainsi que les autres ? » répondit : « Non, pourquoi ? J’aurais dû ? » J’ai du mal à l’accepter mais une partie de la population veut traverser la vie en ne se rendant compte de rien et en n’étant pas importunée dans son petit confort. Et cela ne concerne pas que les plus nantis. Je ne l’avais pas vraiment touché du doigt et c’est aussi ce que je retiens de ce confinement à titre personnel.
Alain Chouraqui est directeur de recherche émérite au CNRS, mais aussi président fondateur de la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, dans les Bouches- du-Rhône, et auteur de Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme. Il explique qu’une société telle que la société française est constituée de 3 parties. D’abord, les républicains et démocrates : ceux qui croient en la liberté et en la démocratie. En un mot : la République. Puis, il y a les extrêmes : ceux qui veulent tout casser et prendre le pouvoir en favorisant l’obscurantisme, la pensée unique, la suppression de l’ennemi. Et enfin, il y a la troisième partie, celle qui ne prend pas position. Celle qui ne veut pas savoir. Et c’est de cette dernière partie que dépend la bascule ou pas d’un pays dans le totalitarisme. Vous connaissez cette troisième partie. Mais si, je vous en ai parlé. C’est dans cette troisième partie que l’on trouve des gens qui vont faire leur Kéno, qui partent au Cap Ferret ou qui vont nager quotidiennement en période de confinement.
Suspendu
La planète, dès que l’on arrête nos activités humaines, reprend ses droits. Moins d’avions, moins de croisières, moins de voitures. Le niveau de pollution baisse, le silence s’installe. J’en ai toujours été convaincu : la planète n’a pas besoin de nous. Elle a juste besoin qu’on lui fiche la paix. En revanche, nous avons besoin d’elle. Et nous avons besoin de nous. Avant cette crise et ce confinement, nous étions proches physiquement, mais beaucoup moins proches socialement. Lorsque nous sommes passés en confinement, c’est l’inverse qui s’est installé. Nous nous sommes éloignés les uns des autres physiquement et pourtant, nous avons développé un lien social fort. Nous nous manquions. Ou plutôt nos interactions nous manquaient. Nous avons vécu pendant ce confinement un moment de grâce ou tout était suspendu. Enfin, nous avons fait ce qui est important : nous protéger les uns les autres. Nous avons consommé moins. Nous avons partagé notre savoir, nous avons donné de notre temps ne serait-ce que par les réseaux sociaux. Nous avons fait preuve de bienveillance et nous avons tenté de retenir nos instincts.
Parce que vous avons commencé à prendre soin de nous – nous y étions bien obligés – notre attention s’est dirigée sur ce dont nous avions réellement besoin. Enfin. Mais maintenant que nous en sommes sortis, ne pourrions-nous pas continuer à proposer de notre temps gratuitement pour les autres plutôt que de retomber dans notre égoïsme / individualisme ? Lorsque les écoles et universités ont fermé en premier, des personnes ont proposé aux parents démunis de garder leurs enfants. Ne pourraient-ils pas continuer de le faire maintenant ? C’est ce qui se faisait dans les quartiers il y a 50 ans. Les gens s’entraidaient naturellement.
Nous venons de comprendre que la Terre peut renaître d’elle- même simplement si nous nous calmons et si nous arrêtons de courir derrière nos fantasmes, nos désirs, nos besoins toujours plus grands. Ne pourrions-nous pas maintenir cet état de quiétude en passant du temps avec nos proches, nos voisins et donc en roulant moins, en voyageant moins, en consommant moins ? J’ai l’impression que non. Au moment où j’écris ces mots, j’espère que ce n’est pas une deuxième vague meurtrière qui viendra nous rappeler à l’ordre.
Héros
« We could be heroes, just for one day » (Nous pourrions être des héros, même pour un jour)chantait David Bowie. Nous y voilà, David. Nous y voilà. Il y a encore quelques jours, la société de consommation nous urgeait de devenir « les héros de notre vie parce que nous le valions bien » comme déjà évoqué dans le chapitre Conceptuel.
Aujourd’hui, nous voyons qui sont les vrais héros : les soignants, les employés de supermarchés, les militaires, les policiers… Tous ces gens sont à notre service, sans aucune protection et s’exposent tout simplement parce que c’est leur job. Petit rappel : ils le font 365 jours sur 365. Et puis il y a nous. Nous qui jouons au héros parce que la situation le demande. Nous allons au-delà de nos propres limites pour proposer le meilleur de nous-mêmes.
Pendant le confinement, je me posais la question suivante : ne pourrions-nous pas dispenser notre bonté à petites doses au quotidien, en tant que citoyens ? Depuis le déconfinement, j’ai la réponse. Du moins pour mon cas personnel. Pendant le confinement, tous les soirs, au moment des applaudissements des soignants, à 20h, je prenais ma guitare électrique et mon ampli et je jouais un morceau pour mes voisins. Carlos Santana, Gary Moore, Dire Straits et même la Marseillaise. Tout y est passé. J’ai joué au total 49 fois pour mes voisins. Tout le monde me remerciait et applaudissait deux fois plus fort. Cela me faisait me sentir bien avec moi-même. Je me sentais appartenir à une communauté.
Vers la fin du confinement, j’ai commencé à fatiguer. Il m’était de plus en plus difficile de travailler un nouveau morceau à jouer. Je me suis dit que, malgré ma bonne volonté, je n’arriverais pas à faire plus. Et j’ai donc arrêté le soir du déconfinement. Certes, cela m’avait demandé pas mal d’énergie de préparer chaque jour un nouveau morceau, mais j’ai surtout réalisé que je devais reprendre ma vie et avancer.
Je ne pouvais pas continuer à justifier ce confinement et il fallait reprendre le chemin de la vie même si le virus était encore parmi nous. Ce confinement, c’était facile quelque part : je jouais un morceau tous les soirs, je faisais du bien aux gens, cela flattait mon ego. Mais au bout d’un moment, j’ai eu besoin d’autre chose. Si cela vaut pour moi, cela doit valoir pour d’autres. Certes cette pause a été bénéfique pour beaucoup de monde tant cela nous a recentrés. Mais rester dans une bulle de protection ne colle pas à l’humanité. Nous avons besoin de nous confronter à l’autre, de nous rapprocher, d’affronter les défis, d’avancer, de donner du sens à notre action. Qu’on le veuille ou non, l’instinct de vie revient en force même s’il n’y a rien de rationnel là-dedans.
« We could be heroes, just for one day » chantait David Bowie. On l’a fait David. On l’a fait. Et surement que nous le referions.
Comment pourrais-je vraiment être écologiste ? Je ne cesse de polluer. Comme la plupart d’entre nous, d’ailleurs. Toutes les phases de ma vie sont polluantes. C’est pour cela que je n’adhère pas vraiment à ce mouvement ou du moins pas aveuglément.
Je crois que j’ai eu un vrai déclic en 2009 lorsque je regardais un écran de télévision dans une salle de sport à laquelle j’étais abonné. Il y était diffusé un reportage issu d’un DVD de Nicolas Hulot. On y voyait Nicolas Hulot sur un bateau de type Zodiac semi-rigide, tout équipé pour de la plongée en bouteille, au large de l’Argentine, je crois. Le reportage montrait, notamment, des bancs de raie mantas au milieu desquels plongeaient Nicolas Hulot et son acolyte. Plus avant dans le reportage, j’ai entendu Nicolas Hulot expliquer à son équipier que le fait d’être au milieu de ces raies mantas, lui avait permis de se reconnecter à son humanité. Comme pour les Miss France évoquées précédemment. Ouah. La vache. Aller à l’autre bout du monde et se faire filmer pour montrer aux gens qu’avec un coût carbone maximal sur les épaules, finalement, on se régale et on profite de la vie. J’étais révulsé par ce que j’entendais. Bien sûr j’entends la sincérité du propos : effectivement, plonger dans le grand bleu, dans une eau limpide, entouré par un vol de raies mantas doit procurer des sensations tellement fortes que l’on doit se sentir humain plus que jamais. Est-ce que j’aimerais faire cela ? Bien sûr, c’est mon rêve.
Sûrement que je ressens une certaine jalousie vis-à-vis de Nicolas Hulot. Mais je ne me permettrais jamais de revenir d’un tel périple en expliquant qu’il faut préserver la nature, réduire le coût carbone et surtout en disant à des gens dans la difficulté que si la Terre va mal, c’est parce qu’ils roulent trop en voiture.
Maintenant, s’il est vrai que nous sommes à une phase critique de notre civilisation, même si j’ai envie de me taper un délire au milieu de raies mantas, ou que d’autres en ont envie, est-ce que c’est de cela dont notre planète a besoin ? Ce que j’aimerais entendre de la bouche de Nicolas Hulot c’est : « Je suis un pollueur, comme vous, et nous devons arrêter de croire que même au nom d’une bonne cause nous avons le droit de nous permettre tous les luxes. » Il devrait être le premier à préconiser de ne plus aller altérer ainsi les écosystèmes. Nous sommes tous des pollueurs et je ne vois pas pourquoi il faudrait créer une situation clivante avec les bons pollueurs d’un côté et les mauvais de l’autre.
Pour ce qui est de l’écologie, j’adhère à 100% aux propos de l’astrophysicien Aurélien Barreau dont je suis fan. Son message est clair : il faut des changements drastiques dans nos comportements. « Oh non, non Laurent, ne nous dis pas ce qu’on ne veut pas entendre. » Tu parles, je vais me gêner. Si, si, on y va. Les deux pieds en avant même. Je cite Aurélien Barrau parce que dans son cas, il n’a plus de voiture et il a arrêté de se déplacer à l’autre bout du monde pour assister à des conférences sur le climat. Je vous parle de ces conférences où l’on mange de la viande importée et où les climatisations tournent à fond. Eh oui, on veut sauver la planète mais ne pas transpirer sous les aisselles, parce que ça sent mauvais et ça manque de classe. Pour résumer : nous voulons lutter contre le réchauffement climatique, mais dès que ça se réchauffe, on monte la climatisation. Trop forts ces humains.
Nous voulons tout et son contraire et surtout, nous ne voulons pas changer nos petites habitudes. Ce que l’on veut, c’est se sentir bien avec nous-mêmes et s’endormir la conscience tranquille. Sauf que ce n’est pas possible. Ou plutôt, ce n’est plus possible. Mais que faut-il faire alors ?
Que faut-il faire pour quoi ? Pour sauver notre espèce ou bien pour préserver la planète ? Certains diront : « Mais c’est pareil ». Et non. Ça ne l’est pas. On peut continuer à dégrader massivement notre planète, la technologie permettra sûrement à certains, les plus riches normalement, à survivre avec de l’air fabriqué, avec de la nourriture de synthèse. Je ne me fais aucun soucis pour eux. En revanche, ces humains pourraient survivre sur une planète complètement bousillée.
Alors, peut-être voulons-nous préserver la planète ? Ok. Pour cela, il nous faut arrêter de prendre l’avion juste pour le plaisir, de faire des croisières sur des bateaux qui polluent infiniment plus que nos voitures, d’utiliser tous nos terminaux électroniques, etc. Non ? Ce n’est pas ça que l’on veut ? Ah, il faudrait préserver la planète sans changer nos habitudes. Eh bien, j’en suis convaincu : ce n’est pas possible. Nous jouons bien trop aux enfants gâtés et dans la mesure où nous ne savons pas ce que nous voulons, je pense qu’il faudrait que nous arrêtions de nous donner un rôle qui ne nous a jamais été donné. Celui de « Propriétaire de la terre » et de « Responsable des affaires mondiales ». Pour certains ce serait même « Responsable des affaires universelles ». Nous avons un cerveau, donc nous sommes le peuple élu pour tout gérer.
Je me tords de rire quand dans la même pensée, j’imagine, d’un côté, notre Univers qui est en train de s’agrandir et s’étirer à une vitesse folle et, d’un autre côté, nos problèmes existentiels ridicules. Au cœur de l’Univers, des forces incommensurables se déchaînent, des galaxies ne cessent d’accélérer, des étoiles s’effondrent sur elles-mêmes, des trous noirs dits supermassifs de la taille de plusieurs millions de fois la taille de notre soleil absorbent et recrachent une partie de la matière existant sur les étoiles en sa périphérie, et nous, nous sommes là avec nos petits problèmes de surpoids, de bien-pensance, de grandes idées sur tout.
Ce que je veux dire c’est que, globalement, l’Univers se fout de nous. Et il a bien raison. Nous n’existons pas réellement pour lui. À part pour nous-mêmes, nous n’existons pas. Si demain, l’Humanité disparaissait, que se passerait-il au niveau de l’Univers ? Rien. Déjà même au niveau de la planète, si demain nous disparaissions de la surface de la Terre, eh bien la conséquence directe c’est : nous aurons disparu. Conséquence pour la planète elle-même : la nature reprendra ses droits mais globalement, aucune espèce n’en fera une maladie. La terre s’est bien mieux portée du moment où nous avons été confinés. Aller, hop, à dégager les humains.
Nous devrions être beaucoup plus humbles vis-à-vis de la Terre : nous ne sommes qu’une forme de vie complexe. Rien d’autre. Nous n’avons pas de rôle à jouer. Nous ne sommes que nous. Nous plaçons l’Univers au centre de notre réflexion comme si nous étions le point le plus polarisé de l’Univers et cela se résume par deux questions : « Quand est-ce qu’une autre forme de vie va venir nous voir ? » et d’un autre côté « Comment faire pour aller expliquer aux autres qu’on existe ?» Réponses : « Jamais » et « Laisse tomber, ils s’en foutent. »
À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous n’intéressons personne, ou qu’il n’y a personne à intéresser. À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous ne sommes peut-être qu’une anomalie de l’Univers avec une durée de vie limitée, quoi que nous voulions ou décidions ?
À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que comme beaucoup de choses, nous faisons partie d’une aventure globale qui n’a peut-être aucun sens ? « Mais non grand dieux, Laurent, nous sommes les humains. » Oui, et alors ? Les galaxies devraient se mettre à trembler parce que nous avons des diplômes au titre flatteur et pompeux ?
Je trouve que la question qui porte en elle le plus d’égo boursoufflé humanoïde est la suivante : « Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? » Rien. Nous n’avons rien à laisser. La Terre ne nous appartient pas. Elle était là avant nous, et elle nous survivra mille fois sans sourcilier le moins du monde. Ou alors si : nous leur laisserons de sales habitudes. Par exemple, celle d’être incohérents.
Mais ok, supposons qu’en effet, nous arrivions à assainir notre planète. Imaginons que par exemple, en 2050, Marseille et Paris sont enfin des villes propres. Calmez-vous, c’est juste une supposition. Supposons, donc. Est-ce que nous aurons réglé le problème des sans-abris ? Est-ce que nous arrêterons de nous insulter, de nous frapper ou de nous abattre pour un regard en travers ? Est-ce que nous aurons arrêté d’avoir peur les uns des autres ? Est-ce que nous en aurons fini avec l’antisémitisme, le racisme, la pédophilie et les violences faites aux femmes ?
Nous sommes la seule espèce qui s’inflige autant de calamités à elle-même. Aucune autre espèce vivante ne se comporte ainsi. Penser aux générations futures ? Quelle blague. Nous ne faisons déjà rien maintenant pour ceux qui souffrent au quotidien. Il est plus facile de penser aux enfants de dans 200 ans, que d’agir ici et maintenant pour ceux d’aujourd’hui. Parce qu’il suffit de le dire. Comme pour le collectif, évoqué au chapitre précédent. Je suis profondément convaincu que si nous nous mettions à, littéralement, prendre soin de nous, les uns des autres, nous serions bien moins dépendants de notre société de consommation, de nos pseudo-besoins et de nos crises existentielles. Si nous nous appliquions à nous entraider, je suis convaincu qu’il n’y aurait plus à penser à sauver la planète, car les choses se feraient d’elles-mêmes. C’est cela que nos enfants verraient. Et parce que nous incarnerions notre propre discours, ils se l’approprieraient naturellement.
Mais l’humain n’est pas fait ainsi, même le vertueux, même l’humoriste qui écrit un bouquin. Au milieu il y a l’envie, l’ambition, le « moi je », la peur, la jalousie, l’apparence physique, l’avidité, la compétition etc. Et alors. Que faire ? Comme je le disais, ne plus se prendre pour des Dieux me semble être un bon point de départ.
Le deuxième : sortir de l’hypocrisie des colibris. Les colibris, c’est une communauté de gens qui s’impliquent pour la planète à hauteur de ce qu’ils peuvent donner. L’image du colibri vient de la légende suivante. La forêt prend feu. Tous les animaux s’enfuient, sauf un colibri qui goutte après goutte, va à l’étang et ramène de l’eau pour éteindre le feu. Alors, le roi des animaux lui dit : « Mais arrête, ça sert à rien, tu ne vas jamais pouvoir arrêter tout le feu ? » Et le colibri lui dit : « Oui, mais moi je fais ma part. » Et voilà. Il est content. Hein ? Il a posé ses 3 gouttes alors il va pouvoir partir à Marrakech, en avion low-cost, pour se reposer, pour cramer 2000 litres d’eau dans un hammam et se faire masser par un gars payé 10 euros par mois. Et, alors là, allongé sur un transat avec un cocktail à la Goyave importée d’Asie, le colibri, pourra dire, sûr de lui : « Ahh, ça c’est la vraie vie. »
Nous ne sommes pas des colibris. Nous sommes des pollueurs, même si nous trions nos déchets. Je n’ai pas, nous n’avons pas, à subir la culpabilisation et les leçons de ce genre de colibris. La théorie du colibri, c’est juste une manière de se donner bonne conscience et de ne pas faire ce qu’il faut pour que notre monde soit sauvé. « Tu as arrêté de manger du Nutella pour protéger les orangs-outans ? C’est bien. Alors tu as le droit de rouler avec ta voiture et d’empester les poumons des enfants de ta ville. » Ce procédé tient autant de l’arnaque intellectuelle que du manque de courage émotionnel. On marche sur la tête. Vous savez qui est gagnant dans tout ça ? Nutella. Car même quand on dit que Nutella tue des orangs-outans, ça fait encore de la pub pour Nutella. Je vous parle là, du même Nutella qui a dû déjà déployer des pâtes à tartiner qui ne s’appellent pas Nutella mais sur les pots desquels on a inscrit « Sans huile de Palme – Un orang-outan sauvé », et avec lesquelles elles font encore un peu plus de profit. Ouf, tout va bien.
Nous avons la société que nous méritons. Nous pourrions ne plus voter pour les partis politiques pour lesquels nous votons depuis des dizaines d’années et voter « écolo » par exemple. Mais nous ne le faisons pas, ou du moins pas assez. Pourquoi ? Eh bien si vous cherchez bien au fond de votre conscience, derrière les vœux pieux pour sauver la planète, vous trouverez sûrement des raisons bien plus liées à votre argent, votre maison, vos sacrifices, votre retraite, etc. Je pense qu’on ne voit plus le bout du tunnel parce que notre filtre est basé sur deux concepts que j’ai déjà évoqués : le travail et la consommation.
Vous allez dire : « Mais on ne peut pas tout changer, etc. » Ben en fait si. Mais on ne veut pas. Trop fragiles. Trop dépendants. Trop peureux.
Pour en finir avec ce chapitre, une question. Comment pouvons-nous justifier le système des vols low-cost ? Nous nous présentons comme des gens qui voulons le meilleur pour les autres. Nous voulons la mixité, l’échange au cœur des communautés, etc. Mais nous continuons à acheter des vols dont les avions seront pilotés par des pilotes auto- entrepreneurs, sous-payés, qui enchainent les vols à des rythmes infernaux. Nous nous plaignons mais dans la moindre de nos actions nous valorisons les sociétés du grand capital et l’esclavagisme moderne.
Est-ce que je dis qu’il faudrait voyager moins ? Absolument. On verrait moins le monde ? Ben oui. Ça causerait des problèmes économiques ? Sûrement. Mais les résultats planétaires seraient là. Surtout que je ne pense pas que, dans les droits universels humains, nulle part il n’ait jamais été inscrit que l’humain a le droit de visiter tous les pays qu’il désire parce que cela le fait se sentir bien avec lui- même. Alors oui, on verrait moins de monde. Mais peut-être verrait-on ceux qui sont à côté de nous et qui comptent vraiment. Le monde actuel est tel un bateau. Il coule, mais nous nous demandons comment conserver les tapisseries au mur.
J’ai été quelqu’un de très individualiste dans ma vie professionnelle. Surtout dans la conception et la réalisation des projets qui me tenaient à cœur. Et finalement, se retrouver seul sur scène sous les projecteurs en affirmant « Je vais vous faire rire » en est aussi la démonstration.
Le collectif m’a toujours semblé être quelque chose de très mystique, même enfant, quand il fallait jouer à deux ne serait-ce qu’aux Lego avec quelqu’un d’autre. Je trouvais toujours le résultat final moyen, chargé de compromis. Le gars avait rajouté des ailes là où il fallait pas, il avait placé ses bonhommes n’importe où. Une horreur, je vous assure.
Cela a d’ailleurs continué en entreprise lorsqu’il m’était demandé de travailler en groupe lors de séminaires ou de formations. Non mais sérieusement, ils pouvaient pas me laisser un peu tranquille dans ma tête à penser à mes trucs ! Donc pour résumer, en tant que fils unique, avec une importante sensibilité au regard de la confiance, de la précision ou de la justice, il fût un temps où je pensais pouvoir tout faire tout seul. Vous le voyez le col gonflé d’ego du rouge-gorge, là ? Heureusement, cela n’a duré que 40 ans.
Plus sérieusement, la vie a fait son travail et déconvenues après déconvenues, j’ai fini par réaliser que les grandes réalisations sont issues de la communauté et non pas de l’individualité. Je me suis donc intéressé petit à petit à notre destinée commune et je me suis dit qu’en effet, si nous faisions tous un pas de côté, le même pas, pour changer quelque chose dans nos vies, notre destin commun en serait transformé.
Quelle ne fût pas ma déception, une fois de plus, lorsque je découvris que ceci n’était qu’une nouvelle hypocrisie. Comme la quête d’authenticité. Quarante ans passés à fuir le collectif, et quand je m’y mets sincèrement je découvre quoi ? Que tout le monde est prêt à faire un effort, mais uniquement l’effort qui n’atteint pas son propre confort. Ah ben, c’est comme moi avant, alors ?
Pas tout à fait, en fait. Allez, soyons sérieux un moment. Il paraît que nous devons sauver la planète. Parti comme ç’est parti, j’ai l’impression que nous allons louper le coche. Mais il nous faut rester optimistes et garder un esprit ouvert. Principalement, à en écouter les experts et scientifiques, notre planète est en danger, d’un point de vue écologique.
En fait, c’est surtout nous qui sommes en danger. Et c’est pour cela que nous souhaitons sauver la planète. Ce que je veux dire, c’est que les humains veulent sauver la planète pour les humains. Certes nous souhaitons protéger la biodiversité et le monde du vivant mais ce ne sera jamais au détriment de notre propre espèce.
Les humains sauvent le règne animal et une fois le travail réalisé, l’humanité peut s’éteindre ? Non, bien sûr que non. Surtout que généralement, les gens qui prennent à leur charge le respect de la biodiversité ont des conditions de vie très favorables, avec un vrai niveau de confort. Porter des grandes causes oui, mais sûrement pas au détriment de leur propre niveau de vie ou de leur propre survie. C’est humain.
Ainsi donc, s’il est question de nous en sortir, selon moi, la meilleure chose à faire c’est de nous inspirer des meilleurs écologistes qui n’aient jamais existé, à savoir : l’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle et Mère Theresa. Pourquoi dis-je qu’ils sont les meilleurs écolos qui aient jamais existé ? Parce qu’ils consommaient peu. Ils polluaient peu. Ils s’occupaient directement de leurs frères et sœurs (nous, au cas où je ne serais pas clair) et surtout, ils ne culpabilisaient personne.
Certains diront que l’on ne peut pas tous être l’Abbé Pierre ? Sûrement, mais on pourrait un peu s’attarder sur son modèle, non ? Avec un tout petit peu plus d’altruisme, nous pourrions nous occuper des SDF qui sont dans nos rues ou des personne âgées de notre immeuble. Nous pourrions développer des communautés dont les membres prendraient soin les uns des autres.
Vous avez remarqué la culpabilité qui nous prend quand on est sur le point de croiser le regard d’un SDF ? Qu’il est facile de détourner le regard. Pourquoi culpabiliser d’ailleurs ? Nous ne sommes pas responsables à titre personnel de la situation de cet individu dans la rue. Peut-être finalement que nous savons que quelque chose ne tourne pas rond. Nous savons inconsciemment que ce SDF n’a aucune raison, d’un point de vue philosophique, de dormir dans la rue plus qu’un autre être humain. Nous savons qu’en tant que nourrisson, à la naissance, nous sommes tous nés avec la même égalité au regard du monde du vivant.
Ce SDF que l’on ne peut regarder dans les yeux, il fût un temps où il était enfant. Sa mère lui chantait des chansons pour l’endormir. Il avait des rêves. Lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard dans la vie, il répondait sûrement qu’il se voyait pompier, docteur ou sportif. Comme nous, comme nos enfants. Regarder un SDF dans les yeux, c’est déjà pas mal non ? Mais nous ne voulons pas vivre cela, n’est-ce pas ? Nous préférons nous dire que nous ne pouvons rien faire. C’est la faute de la société (nous sommes la société).
Paradoxe absolu, nous ne cessons de parler du « Collectif », mais quand il est question de le vivre…
C’est que le collectif, c’est dur. Ça pue, le collectif, on se dispute dans le collectif, c’est inconfortable. C’est physique, le collectif, c’est émotionnel. C’est chargé d’humanité, avec le meilleur comme le pire. Les gens qui travaillent pour Les Restaurants du Cœur, les familles qui acceptent de devenir familles d’accueil, les personnes qui sont au service des autres vivent le collectif au quotidien.
Est-ce que c’est de ce collectif-là dont nous parlons ? Je pose la question, parce que le collectif où finalement chacun peut rentrer chez soi en se foutant des problèmes des autres, c’est juste de la bonne conscience.
Le collectif, le vrai, ce sont les gilets jaunes. Des gens qui n’en pouvaient tellement plus, qu’ils n’avaient plus d’autre choix que de se retrouver pour être ensemble. D’accord ou pas d’accord, être ensemble sur des ronds-points dans le froid ou sous la pluie était plus important pour eux que de rester seuls devant cette boîte à bêtises pour laquelle nous payons une redevance. Le collectif sera-t-il la solution à nos problèmes écologiques ? J’en suis convaincu. Cela nous permettrait d’être un peu moins égoïste, de partager nos biens, de moins consommer. Et surtout, cela nous permettrait d’être connecté à la vie, la vraie. Celle que traversent des millions de gens, des personnes connectées à la réalité de notre monde.
Une fois de plus donne-je des leçons (très moche cette inversion de sujet) ? Non. Mais j’ai la conviction que je ne regarde pas dans la bonne direction. Et que je ne suis pas le seul. Je pense sincèrement que l’humanité évoluera vraiment lorsque nous serons capables de penser à l’autre au moins autant que l’on pense à soi.
Un exemple typique de manque d’altruisme et d’égoïsme dont nous faisons régulièrement la démonstration, c’est lorsque nous sommes confrontés aux conséquences d’un accident de voiture. Lorsqu’un accident de voiture se produit, il y a souvent un embouteillage. Et lorsque nous sommes dans cet embouteillage, et que nous comprenons que c’est un accident, quel est notre premier réflexe ? Nous pensons : « Ah, je vais encore être en retard, c’est pas possible cette autoroute, pourquoi ils ne dégagent pas les véhicules plus vite ? » Etc. Etc. Et lorsque l’on passe devant les véhicules concernés par l’accident, non seulement nous jouons aux voyeurs, mais de plus nous nous disons : « Ouf, pourvu que ça ne m’arrive jamais. »
Quand allons-nous réaliser que c’est un être humain qui a perdu un fils ou une fille dans cet accident ? Quand allons- nous penser à ceux qui souffrent avant de penser à nous- mêmes et à nos petits désagréments ? Ça ne coûte rien pourtant. Ah oui je vois, vous vous dites : « On a trop de soucis. Les autres ne pensent pas à moi alors pourquoi devrais-je penser à eux ? »
Ce que je veux dire, c’est que je vois bien que nous sommes bloqués dans nos peurs, notre jugement de l’autre, notre égoïsme, notre fainéantise, nos certitudes, notre ego, etc. Alors, oui, nous avons de bonnes intentions, mais elles ne sont que des intentions. Les gens qui sont dans l’altruisme et le rapport à l’autre au quotidien, vous ne les entendez jamais. Ils n’ont pas le temps d’écrire un livre tel que je le fais. Ils n’ont pas le temps d’en parler puisqu’ils sont sur le terrain à aider directement les plus démunis d’entre nous. Ils travaillent pour Les Restaurants du Cœur, ou pour la Croix Rouge. Ils travaillent dans des services d’urgence ou d’accueil des réfugiés. J’admire ces gens-là profondément.
Je viens d’apprendre que des jeunes d’une cité de la ville de Cergy ont lancé des maraudes hebdomadaires pour aider les SDF de la ville. Ils se sont rassemblés et ont acheté un peu de nourriture avec leurs économies pour aller la distribuer aux personnes défavorisées. Certaines mamans du quartier ont même mis la main à la pâte pour préparer des plats ou fournir des vêtements ou des couvertures. Shahine, celui qui a eu cette idée le dit clairement: « Il faudrait que tous les enfants de France, quel que soit leur milieu social, passent une semaine à faire de même, comme un service civique. Cela permettrait à chacun de voir ce qu’est la réalité et d’agir en conséquence. » Et pendant que ce genre de personnes agît ainsi, nous, pendant ce temps, qu’est-ce qu’on fout ? On boit du thé vert bien au chaud en se demandant si on va devenir végétarien ou pas. On se demande si finalement nous n’allons pas passer au sans gluten par commodité. Shahine est exemplaire : voilà, ce qu’il faudrait faire. Tous, sans exception.
Je suis sensible à l’histoire de Shahine parce qu’elle me fait penser aux histoires que me racontaient mes anciens face aux difficultés qu’ils avaient du rencontrer pour vivre en France. Cela me fait réaliser que nous sommes bien plus collectifs lorsque nous devons affronter ensemble l’adversité, tel que cela vient de nous arriver avec la pandémie du Coronavirus. Mais dès que l’ennemi commun est parti…
Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ?
Il faudrait que je passe à l’action. Mais je ne sais pas pourquoi, ça n’enclenche pas. Je dois manquer de courage ou je dois encore être trop centré sur mon nombril. J’espère qu’un jour, j’aurai le déclic qui me permettra concrètement d’apporter mon aide aux autres. En écrivant ceci je témoigne juste de ma volonté de voir clair sur nos faiblesses et nos responsabilités non assumées. Je ne veux pas me mentir et trouver de bouc émissaire pour l’état actuel du monde. Nous avons la société que nous méritons. Espoir : nous pouvons tout changer, ensemble.
Nous sommes tellement nombreux, isolés dans nos cases, dans nos pseudo-soucis, à nous épuiser seuls. Alors qu’on pourrait agir dans un même élan, renverser la table et faire sauter la banque !
Le café est devenu un véritable fantasme collectif. Un concept en soi. Que ce soit au travers de nos machines à café, de nos capsules ou de nos habitudes, tout est prétexte à la fantasmagorie. Vous reprendrez bien un délice … Lire la suite →