Je pense pouvoir dire que j’ai eu peur toute ma vie. La peur de déplaire, la peur de dire, de blesser, d’offusquer. Mais aussi la peur de ne pas être compris, la peur de souffrir, la peur d’exprimer ma colère, la peur du rejet ou de l’abandon. La peur de manquer d’argent. Et tout simplement la peur de vivre les choses vraiment à fond. Pourtant j’ai créé beaucoup de choses, j’ai écrit des livres de management, joué des spectacles, aidé des centaines de gens dans leur parcours professionnel. J’ai fait des concerts en tant que musicien, j’ai voyagé, aimé, rêvé et mené beaucoup d’activités. Mais toujours avec le sentiment de ne jamais laisser aller. Toujours avec un sentiment de contrôle.
J’étais fort mentalement, mais fragile émotionnellement.
C’est d’ailleurs ce mental, véritable carapace protectrice, qui m’a permis de faire des choix drastiques dans ma vie. Je me souviens du jour où j’ai annoncé à mon ex-femme que je souhaitais divorcer. Elle m’a demandé : « Mais pourquoi tu fais ça ? » Au-delà du fait que notre relation était arrivée à son terme, je me souviens lui avoir répondu : « Parce que je ne veux plus avoir peur. » Ce n’était que le début d’un long périple où j’allais traverser toutes mes peurs les unes après les autres. Je ne supportais plus tous les cocons dans lesquels je m’étais emprisonné afin de ne prendre aucun risque réel. C’est la même démarche qui m’a fait quitter la fonction publique. Je m’étais mis dans une situation de protection alors qu’au fond le fauve en moi était prêt à bondir. Ce chemin, avec les ressentis et les souffrances inhérentes à de tels choix, était nécessaire pour percer cette barrière mentale qui m’empêchait d’avancer. C’était comme un moteur interne qui me poussait encore et encore à relever défi sur défi, afin de me sentir vivant, toujours dans une forme d’intensité, pour ne pas retourner dans un autre cocon hyper-protecteur. C’est toujours le problème avec les changements de vie : pendant un certain temps on passe d’une extrémité à une autre, ce qui n’est jamais bon. Jusqu’au jour où, pour de multiples raisons et un long travail personnel, l’équilibre s’est installé et j’ai été capable d’avancer à visage découvert et ne plus avoir peur a priori.
Parce que bien sûr la peur est quelque chose d’humain. Il est bon de ressentir la peur, notamment la peur reptilienne, instinctive, celle qui nous permet de nous protéger de dangers réels. Mais ne pas faire les choses de peur que l’on ne contrôle plus les conséquences de ce que l’on aura fait, même les bonnes conséquences, mène inexorablement sur la voie de l’auto-sabotage.
Pour sortir de ce traquenard, à titre personnel, j’ai dû passer de la certitude à la conviction. La différence est que la certitude part souvent de la réflexion, de la logique, du mental. La conviction elle part des tripes, du ressenti. Seul le ressenti physique de la confiance que l’on a en soi permet de dépasser sa peur. Malheureusement, nous sommes dans une ère bien plus cérébrale qu’instinctive. Tout est intellectualisé, surveillé ou analysé. Le moindre de nos mots, la moindre de nos actions. Tout nous mène à ne pas dire, ne pas faire, de peur que… Lorsque nous nous mettons à intellectualiser et à réfléchir à la pertinence de tel ou tel choix, à ce que les gens vont penser, à ce qu’il pourrait découler comme conséquence, nous reculons face à la peur. Si nous ne faisons pas ce que nous avons à faire pour remettre en question le statu quo et si nous acceptons de nous soumettre à des choses qui nous déplaisent profondément, c’est que nous avons peur. Nous nous soumettons nous-mêmes à notre propre peur. Et de plus : nous avons peur d’avoir peur. Nous ne voulons pas expérimenter cette émotion désagréable. Face à la peur des conséquences de nos actes, nous valorisons le statu quo et nous nous empêchons de passer à l’action. Ne pas faire les choses de peur que quelque chose d’hypothétique se produise, équivaut à casser un instinct de vie. Je fais allusion ici au fameux « Je ne vais pas dire cela de peur que » ou « Je ne vais pas faire cela car les gens pourraient croire ».
C’est cette peur-là qui fait que nous ne faisons pas les choix nécessaires à l’amélioration de notre condition humaine. Nous nous soumettons à nos peurs et donc à ceux qui vont utiliser cette peur pour garder le pouvoir sur nous.
Mila
En Janvier 2020, j’ai écrit un article sur mon blog qui s’appelle : Affaire Mila ou l’émergence du féminisme apeuré. Je voulais matérialiser le fait que je n’en pouvais plus que l’on transforme systématiquement des victimes en agresseurs de peur que les vrais agresseurs s’en prennent à nous, ou de peur de voir une réalité qui nous déplaise. Je ne vais pas revenir sur l’affaire Mila en détail car si je le faisais je devrais le faire de manière exhaustive et cela prendrait des pages et des pages. Mais juste pour rappel, Mila, c’est cette jeune femme de 16 ans, qui lors d’un live sur les réseaux sociaux où elle parlait de maquillage, s’est faite importunée par un individu qui n’a pas supporté que Mila lui demande de s’arrêter. Cet individu et quelques autres qui l’avaient rejoint ont commencé à l’insulter en la traitant de, je cite : « sale gouine », « sale pute » et de « sale française », et ce au nom de leur religion. Rappel : l’homophobie et le racisme sont des actes interdits par la loi.
Quelques minutes plus tard, Mila, dans une story sur un autre réseau social a critiqué avec virulence et vulgarité leur religion sans s’en prendre aux individus. Cela a déclenché une vague d’insultes et de menaces de mort obligeant les parents de Mila à la déscolariser pour la protéger. Rappel : critiquer une religion et blasphémer est autorisé en France. Oui, en France, on peut être vulgaire envers une religion.
Donc dans cette séquence d’événements, Mila s’est faite attaquer à deux reprises avec des propos interdits par la loi. De son côté, elle n’a jamais enfreint la loi. Du côté de ses agresseurs, ils n’ont fait qu’enfreindre la loi. Ce qui m’a révolté, c’est que personne n’a vraiment soutenu Mila et qu’apparemment, pour certains, elle l’avait bien cherché. Cela laisse entendre, au vu des attaques qu’elle a reçues, que si l’on est française, lesbienne et que l’on blasphème, on mérite d’être menacée de mort.
Argument présenté par les détracteurs de Mila : oui, mais elle les a offensés. Alors déjà, elle les a offensés parce qu’elle a été attaquée en premier. Quand quelqu’un vous dit bonjour gentiment, vous lui répondrez de même. Lorsque l’on vous insulte pour ce que vous êtes, je prends le pari que la réaction sera différente. Par ailleurs, offenser quelqu’un n’est pas puni par la loi. Et quand bien même, lorsqu’on est offensé, on n’est pas obligé de promettre la mort ou le viol. Dans cette histoire, personne ne s’en est pris aux agresseurs de Mila. Pourquoi ? Parce ces gens-là font peur et que cette situation a dérangé la tranquillité de ceux qui ont dit que Mila aurait dû répondre différemment avec plus de respect. Elle se fait traiter de tous les noms et c’est elle qui doit faire preuve de respect ? C’est elle qui aurait dû rien dire au nom du vivre ensemble ? On baisse la tête parce qu’on a peur ?
S’il est question de vivre ensemble, c’est aux agresseurs de Mila qu’il faut l’expliquer. Vivre ensemble, c’est d’abord ne pas insulter les gens lorsqu’ils vous opposent un refus, et c’est surtout respecter la loi. C’est comme lorsqu’une femme se promène en mini-jupe dans la rue et qu’elle subit un harcèlement de rue. Les mêmes personnes qui accusent Mila diront de la femme en mini-jupe : « Elle l’a bien cherché. » Petit rappel survitaminé : être lesbienne et refuser les avances d’un homme, ce n’est pas « une femme qui agresse un homme », comme le fait de porter une mini-jupe ne l’est pas non plus.
Mais non, pour ces gens-là, la coupable idéale, c’est Mila. Parce que vous l’aurez compris, s’en prendre à Mila, c’est facile. On ne risque rien avec Mila. Elle ne menace pas, Mila. Elle n’est pas dangereuse, elle ne promet pas de venir vous égorger une fois qu’elle aura trouvé votre adresse. En revanche, ses agresseurs, des gens qui pourraient littéralement mettre leur menace à exécution, ça devient « compliqué », comme l’ont annoncé certaines associations féministes peu courageuses. Et puis pour certains de nos concitoyens, c’est énervant de voir cette gamine nous renvoyer à notre propre immobilisme. « Mais pour qui elle se prend celle-là ? » Eh bien elle se prend pour quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Quelqu’un qui ne se soumet pas. Et non, cela ne signifie pas d’être raciste que de protéger une enfant qui elle-même est victime de propos racistes en première instance !
Mila est libre et n’a pas peur. « Mais comment est-ce possible ? Qu’elle se soumette ! Qu’elle rentre dans le rang afin que nous nous sentions confortés dans notre choix de lâcheté ! » Les gens qui ne soutiennent pas Mila ne veulent pas sortir de leur cocon de tranquillité. Ils ne veulent pas voir que la violence s’exprime de plus en plus fort contre nos principes républicains. Ils sont prêts à accepter n’importe quoi tant qu’on leur fiche la paix. C’est le syndrome du harcelé ou de la femme battue qui deviennent de plus en plus effacés, de plus en plus soumis afin d’avoir une relative tranquillité. Tranquillité qui n’arrivera jamais. C’est comme ça qu’une démocratie recule. À force d’abdication. Je le répète, la victime c’est Mila et oui, ils y a des gens qui s’en prennent à des innocents par principe. Mila a fait preuve de courage puisque en assumant qui elle est, en disant ce qu’elle pense, sans enfreindre la loi, elle a fait ce que beaucoup n’oseraient pas faire.
Et c’est pour cette raison que j’ai décidé de m’exprimer et de participer à l’ouvrage #JeSuisMila #JeSuisCharlie #NousSommesLaRépublique (Editions Seramis. 2020. 144 pages). Parce que je me suis dit que si une jeune fille de 16 ans pouvait avancer à visage découvert, sans peur de le faire, je devrais pouvoir le faire aussi. J’ai mis mon ego de côté en me rappelant que la liberté d’être vaut pour tous et qu’en l’occurrence c’est une jeune femme de 16 ans qui me montrait la voie.
Virus
Globalement, les français ont plutôt bien réagi à l’arrivée de notre ami le Covid19 en début d’année 2020. Il est vrai que nous aurions pu céder à la panique. Déjà, rien que pour le nom, Covid19, on sent que ce n’est pas une petite « grippette » comme on a voulu le croire au début de cette crise. Ce que je trouve intéressant dans cette crise c’est l’opposition que l’on peut faire entre d’une part, le calme global ressenti dans le pays, puisqu’il n’y a pas eu d’émeutes ou de violences particulières, et d’autre part la folie des gens qui se sont sentis obligés d’aller dévaliser des supermarchés pour faire le plein de pâtes, de farine et de papier toilette.
Je trouve cela intéressant car cela démontre que derrière une apparence civilisée et raisonnable, une grande partie de la société française et mondiale est littéralement morte de trouille. C’est une peur irrationnelle, inexplicable, qui fait que dès que l’équilibre apparent de la vie moderne semble vaciller, certains sont pris d’une folie intérieure motivée par des pensées du style : « On va manquer, on va me prendre, on va avoir faim. » Ce genre de réaction est assimilée à de la bêtise humaine alors qu’en fait, nous observons là le fait que la vulnérabilité et la dépendance de certains est tellement abyssale, que même leur mental ne peut contenir cette pulsion. Pire, ils n’arrivent plus à réfléchir.
Je suis convaincu que ce point émotionnel est le même qui amène certains à se jeter les uns sur les autres lors de grandes campagnes de soldes ou de Black Fridays comme évoqué lors d’un chapitre précédent. Cette peur abyssale au sens littéral du terme nous l’avions en nous depuis toujours mais elle n’a cessé d’augmenter depuis que l’on nous a mis de plus en plus de biens à disposition. Je me souviens de ce reportage sur France 3 qui s’appelait Ce qui a changé pour les Français lors des 50 dernières années. Une femme expliquait que le jour où les supermarchés ont ouvert pour la première fois, les gens se précipitaient pour toute acheter. Ils n’avaient jamais vu des piles entières de paquets de pâtes ou de pots de confiture. Cette femme racontait l’empressement de tous à vouloir amasser. Il était devenu urgent d’acheter, d’acheter, d’acheter. Cinquante ans plus tard, nous y sommes toujours.
Les gens qui se jettent sur des denrées dès que la moindre crise pointe le bout de son nez ne sont pas bêtes. Ils ont peur mais comme ils ne l’imaginent même pas. Ils sont fragiles, sans recul, victimes de leurs émotions. Je ne les juge pas, et personne ne peut les juger. La preuve, moi-même, à force de voir des rayons se vider semaine après semaine, je me suis dit : « Je vais en prendre un peu plus, on ne sait jamais. » J’avais beau essayer de résister à ma peur, elle était tenace et revenait sans cesse. Bon, je n’en suis pas arrivé à prendre 96 rouleaux de papier toilettes en un seul coup comme certains, mais je reconnais qu’il était difficile de ne pas céder à la tentation de l’accumulation.
Au moment du déconfinement, les gens se sont rués dans des galeries marchandes pour acheter. Simplement acheter. Était-ce leur manière à eux de se sentir vivants ? Était-ce pour eux une manière de se rassurer en se disant : « Bon, c’est cool, les choses sont revenues comme avant, on n’aura pas à changer de vie. » A priori, je n’ai pas compris cette attitude que j’ai qualifiée d’irresponsable. Mais avec le recul, en mettant ces faits en perspective avec mon propre parcours, je me dis que tout le monde n’est pas capable de faire les choix que j’ai faits, de la même manière que je ne peux faire certains choix que d’autres ont fait. Chacun peut être dirigé par ses propres peurs. Acceptation. Acceptation.
Ceci étant, d’un point de vue plus général, je ne lâche pas l’idée selon laquelle c’est cette peur-là, liée à nos dépendances et à notre volonté de garder nos acquis sous contrôle, qui fait que l’on se soumettra ou pas à l’avance à des oppresseurs de toutes natures, est surtout à nous- mêmes, de peur que la situation n’empire. C’est cette peur-là qui nous empêche d’être généreux et altruistes à hauteur de ce qu’il faudrait l’être. C’est cette peur-là qu’il nous faudrait traverser, puis dépasser collectivement afin de passer à l’action et reprendre le contrôle de nos vies. C’est ce qu’ont fait aussi tous ces français en ne se ruant pas sur les rayons de supermarchés pour faire le plein de pâtes et de papier toilettes (l’histoire démontrera que manger des hydrates de carbone et se nettoyer le fondement n’aura en rien arrêté l’épidémie de progresser).
Ils ont traversé et dépassé leur peur. C’est ce vers quoi il faut tendre : malgré notre peur, il nous faut réapprendre à agir et à faire ce que l’on ne peut pas ne pas faire.
Je ne suis pas un scientifique. J’ai juste eu un parcours académique scientifique avec un Diplôme d’Études Universitaires Générales (un DEUG) en Mathématiques et Mécanique ainsi qu’un diplôme d’ingénieur en informatique. Cela fait juste de moi un amateur de sciences. J’ai une petite culture scientifique, mais très limitée. Disons que j’ai une sensibilité scientifique et une grande appétence pour les sciences. Voilà, là, je crois que je me suis bien bordé. Non, parce que quand on prend le risque de dire des conneries, autant prévenir à l’avance.
Ainsi, de tout ce que j’ai pu lire dans les ouvrages qui traitent d’Einstein et de son œuvre, le plus important que je retiens est la posture qu’il adoptait face à un problème, à savoir : « On ne peut pas résoudre un problème avec le même niveau de pensée que celui qui l’a créé. »
Pour l’instant, je pense que nous sommes victimes d’un cercle vicieux qui fait que nous pensons pouvoir régler au niveau planétaire, grâce à de la technologie, les problèmes que nous avons nous-mêmes créés grâce à la technologie. Nous restons au même niveau de pensée. Celui où il est question d’acheter, de vendre, de produire, de fournir, etc. Pour résoudre nos problèmes liés au fait de « produire, vendre, acheter, fournir, etc », il faut arrêter de vouloir trouver des solutions qui s’appuient sur « produire, vendre, acheter, fournir, etc ».
Un exemple qui illustre parfaitement ce cercle vicieux est celui de l’utilisation des réseaux sociaux pour critiquer le fait que les nouvelles technologies consomment trop d’énergie.
Imaginez un post qui explique que tous les équipements numériques du monde correspondent à la consommation énergétique d’un seul et même continent. L’information est édifiante, non ? Eh bien, lorsque l’information est sortie, qu’avons-nous fait ? Nous avons cliqué sur un pouce bleu ou nous l’avons partagée au travers de serveurs, de réseaux, d’applications numériques. Nous alimentons donc un système qui nous mène à notre perte en critiquant ce même système au travers du système lui-même.
C’est grandiose.
En voici une autre qui devrait vous plaire. Il existe sur YouTube une vidéo présentant des enfants obligés de travailler dans les mines de cobalt en République Démocratique du Congo. Ces enfants sont exploités et maltraités. Ils travaillent douze heures par jour dans les pires conditions, afin d’extraire le cobalt qui servira à nos téléphones portables. Et avec quel équipement visionnons- nous et partageons-nous ce genre de vidéos ? Voilà.
Pour résumer : dans la même action, nous utilisons un système d’esclavage que nous nourrissons dans la foulée pour mieux le critiquer. On respire, on boit un verre d’eau. Je vous laisse reprendre vos esprits. Il faut passer au cran supérieur de réflexion et cela signifie quoi ? Eh bien, je pense que déjà, il nous faut accepter la complexité de notre monde et surtout la complexité de notre humanité. Les deux cas cités précédemment sont juste humains car ils opposent la raison à l’émotion. Nous sommes pris d’émotion lorsqu’il s’agit de ces enfants maltraités dans les mines de cobalt. Alors nous partageons l’information car elle nous révolte, bien que la raison voudrait que nous ne nourrissions pas ce business du téléphone portable. Nous sommes en plein dans l’allégorie de la caverne platonicienne.
Rester dans la caverne de nos ressentis et se laisser gouverner par eux ? Ou sortir de la caverne pour réaliser combien rien n’est simple et penser un avenir collectif plus serein ? Le cœur face à la raison : le terreau de notre complexité, le berceau de toutes nos contradictions.
Acquis
Nos acquis nous verrouillent mais nous ne voulons pas le voir. Qui suis-je pour parler ? Je suis le pur produit de la génération « Caisse d’épargne ». Une famille qui vous crée un compte à votre naissance et qui y met des économies pour payer des études, trouver un job, avoir un appartement, etc. Si j’ai pu faire tout ce que j’ai fait jusqu’à présent, c’est parce que mon entourage s’est accroché à ses acquis pour que j’en bénéficie. Et c’est normal. Sauf qu’il est de plus en plus difficile de maintenir ces acquis. Difficile de mettre un peu d’argent de côté. Qui est coupable ?
Le coupable actuel en France pour beaucoup de français, c’est Emmanuel Macron. Il serait coupable de représenter le monde de la finance qui soutient ce nouveau monde. Sûrement. C’est vrai que notre Président a toujours annoncé cela. Mais qui cautionne ce nouveau monde ? C’est nous. En achetant du café chez Starbucks et des vols Ryanair low- cost. Combien de français râlent contre le fait que Amazon ne paie pas ses impôts en France tout en étant client chez ce même Amazon ? Au moment où j’écris ces lignes, nous en sommes au jour 1 du déconfinement suite à la pandémie de Covid19. Et devinez quel fût le réflexe de nombreux français dès la sortie de confinement : aller faire la queue des heures entières devant des boutiques comme Zara. Alors même que le virus est toujours présent et que nous risquons de nous prendre une deuxième vague si nous ne respectons pas la distanciation physique. Nous cautionnons ce monde. Nous le nourrissons. Nous voulons le nouveau en gardant l’ancien.
Je pense que l’on ne peut pas avoir tous les avantages de l’époque pré-mondialisation, façon Trente Glorieuses et en même temps vivre dans cette époque mondialisée avec tout le low-cost façon AliBaba et autres Amazon.
La mondialisation a permis à des centaines de milliers de gens de voyager à prix abordable, Paris-Madrid pour soixante euros. Et tout le monde en a bénéficié : les étudiants, les fonctionnaires, les ouvriers, les fous du développement personnel, les retraités, les cadres etc. Pour bénéficier de ce tarif-là, nous avons accepté de polluer encore plus la planète. Je ne dis pas qu’il faille culpabiliser mais il faut le voir, en prendre conscience. À défaut de trouver cela indécent, je meurs de rire quand j’imagine une personne qui vote France Insoumise, qui met la tête d’une marionnette de notre président sur une pique et qui en même temps se prend un billet chez Ryanair.
Si l’on ne veut plus de ce nouveau monde, lâchons sur nos acquis, que ce soient des vols, des croisières ou des objets. On peut même lâcher sur notre quinoa qui, amené par milliers de tonnes en bateau depuis l’Amérique du Sud, représente un coût carbone colossal. On voyagera moins. Les vols repasseront à 300 euros. Seuls les plus nantis pourront se le permettre. Mais nous polluerons moins. Vous lâchez vos acquis ou pas ?
Bits
Lorsque j’étais agent de la Fonction Publique, j’avais un très bon salaire, de très bons avantages et une sécurité de l’emploi. Je me souviens que certains jours je pensais clairement : « Mais comment font les gens du privé pour s’en sortir ? Si tu n’es pas fonctionnaire, ça doit être l’horreur. Et les entrepreneurs alors, ce doit être pire ! » Le confort fait de nous des lâches et j’en étais l’exemple parfait. Plus on me donnait, plus j’en voulais de peur de manquer. Le fait de devenir entrepreneur m’a guéri complètement de cette dépendance irrationnelle. Perdre de l’argent, surtout lorsque c’est le vôtre, vous renforce et vous permet de supporter ceux que d’autres osent à peine imaginer. Ceci dit, l’argent est quelque chose de sournois car plus on en a, plus on a peur de le perdre. Nous nous y accrochons, nous nous y agrippons pour masquer notre insécurité grandissante. C’est notre carburant pour exister et survivre. Nous sommes obligés d’en vouloir toujours un peu plus.
Et plus le temps passe, plus je me demande ce qu’est vraiment l’argent. À part une information stockée sur des serveurs informatiques. Ce à quoi nous nous accrochons donc en premier et le plus : des impulsions électriques. En effet, nous vivons une vie soi-disant réelle qui fait que nous travaillons quotidiennement afin de renseigner une information virtuelle stockée sur un serveur informatique. Si le chiffre n’est pas assez élevé, nous serons expulsés de notre appartement ou bien nous ne pourrons plus nous nourrir. S’il est suffisamment haut, nous serons acceptés dans tel ou tel cercle social.
Nous sommes dépendants d’un système virtuel qui décide si oui ou non nous pouvons continuer à vivre dans notre société. Avons-nous peur d’être victimes de la matrice dans le futur, quand les robots auront pris le pouvoir ? En réalité, nous sommes déjà dans la matrice. La matrice fait partie de la réalité. Pire que tout : non seulement nous subissons cette matrice, mais nous la nourrissons. Par nos clics, nos achats, nos voyages, nos comportements. Nous la gavons d’informations pour nous simplifier la vie et dans le même temps nous nous plaignons de la complexification de cette même vie.
Mais attention, il y a pire que l’argent (pardon, mais plus j’y pense, plus je me demande ce que c’est que l’argent, bref…) : au-delà de l’argent ce sont notre identité, nos droits, notre histoire qui sont aussi stockés dans ce système. Il suffirait que quelqu’un arrive à transformer toutes les informations concernant un individu pour que cet individu disparaisse complètement de notre société.
Des gens ont perdu leur identité parce que d’autres personnes ont pu l’usurper au travers de manipulations informatiques. Puisque le système stocke une information selon laquelle : « Jeanne Marie Hélène Dupont, né le 23 Mars 1970, à Strasbourg vît à Bordeaux depuis 1998. », c’est que c’est vrai et ce, même si la « vraie » Jeanne Dupont vit en banlieue parisienne. Si l’on fait disparaître quelqu’un virtuellement, il disparaît dans le réel de notre société.
Jean Baudrillard, philosophe et auteur notamment de Simulacres et Simulations, ouvrage qui a inspiré le film Matrix, l’avait prédit : la puissance de la matrice, c’est qu’elle est indissociable du monde réel. Pire, elle apparaît comme étant le réel. Nous pourrions tout remettre à plat, non ? Non bien sûr, car nous sommes dépendants de ce système. Mais une fois de plus, à quoi nous accrochons-nous ? Toutes les informations virtuelles qui stockent les montants de nos comptes en banque ne sont que des 0 et des 1, des bits informatiques. Et qu’est-ce qu’un bit ? Une impulsion électrique. Passer au niveau supérieur, c’est se dire : peut-on abandonner tous ces signaux électriques ?
« Attends Laurent, tu veux dire abandonner aussi ceux de mes économies, des plans d’épargne de mes enfants ? Mes applications mobiles ? » Je ne sais pas si j’en suis capable moi-même mais, une fois le recul pris, je réalise que nous travaillons et passons nos journées au travail pour accumuler des signaux électriques qui seront transmis à nos enfants ? Passer au cran de pensée supérieur pour résoudre notre situation actuelle, c’est donc réaliser que nous sommes dans une contradiction permanente du fait de la construction de notre cerveau. Notre âme est au cœur d’une lutte éternelle entre le conscient et l’inconscient. Le cœur et le mental. La pulsion et la réflexion.
Conflit(s)
À une époque de ma vie, j’étais vraiment convaincu que j’étais fait pour être fonctionnaire. Je ne pouvais pas être plus dans l’erreur. Beaucoup de personnes dans mon entourage se doutaient que je ne tiendrais pas jusqu’au bout, mais c’est quelque chose à laquelle j’étais complètement étranger. C’était une époque où j’arrivais à me convaincre de n’importe quoi. Je n’étais dirigé que par mon mental. J’avais tout en tête : mon plan, mes objectifs. Tout était programmé pour ne pas se laisser aller au chaos de la vie. J’avais toujours un coup d’avance : « Je passe cet entretien pour obtenir tel poste et comme ça, le coup d’après, j’irai sur tel autre poste. » Dès que j’arrivais à un endroit, je pensais déjà au moment où j’en partirais.
Sauf qu’apparemment mon organisme tout entier avait besoin d’autre chose. Mais vraiment de tout autre chose. C’est ce qui arrive lorsque l’on n’est pas connecté à qui l’on est vraiment. Rassurez-vous : ça va mieux. Mais encore maintenant, il n’est pas rare que je me fourvoie en essayant de me convaincre que je suis ceci ou cela alors que mon entourage, patiemment, écoute en pensant : « Mais oui, bien sûr mon grand, continue à te raconter des histoires. »
Au bout d’un moment, j’ai réalisé que malgré toutes mes grandes croyances et toute ma volonté, j’étais comme tout le monde : poussé à faire des choses que je ne voulais pas, mais dont j’avais profondément besoin. Même les pires conneries. « You can’t always get what you want, but if youtry, sometimes you find you get what you need » (Tu ne peux pas tout le temps obtenir ce que tu veux, mais si tu essaies, parfois, tu découvres que tu obtiens ce dont tu as besoin.) disaient les Rolling Stones. Mais attendez. Cela voudrait dire que l’on ne décide pas vraiment de son destin ? Noooooooon.
Pour avoir suivi moi-même une analyse et m’être intéressé au sujet, j’ai le souvenir que le psychanalyste Carl Jung disait à quelques mots près : « Certains appellent cela le destin, moi j’appelle cela le subconscient. » C’est un conflit permanent qui se trame au cœur de notre boîte crânienne. Une lutte entre le conscient et l’inconscient.
Nos pensées, notre mental nous disent que non, il ne faut pas sortir avec cette personne, parce qu’elle ressemble terriblement à la précédente. Et tout à coup, notre subconscient revient en force et parce que c’est plus fort que nous nous replongeons dans une histoire où nous laisserons des plumes. Nous retournerons encore et encore dans la même histoire, une histoire ayant un niveau de complexité N, jusqu’à ce que nous ayons fait un constat, pris le recul nécessaire pour réaliser que nous n’en voulons plus, et que nous sommes prêts à passer au niveau N+1.
Heureusement, parfois ce sont aussi nos pulsions qui nous libèrent et nous permettent de nous sortir d’une raison trop castratrice. Véritables élans de vie qui nous feront agir sans réfléchir : nous traverserons le pays pour rejoindre un inconnu à peine croisé du regard ou nous nous lancerons dans une aventure professionnelle sans un sou mais avec la certitude que c’est ce qu’il faut faire. Nous voulons, et quand nous avons, nous ne voulons plus. Nous prétendons être ceci alors que nous préférons être cela. Nous disons consciemment et agissons inconsciemment. Nous créons l’absurde afin de mieux redonner du sens.
Pour ce qui est de notre destinée commune, je pense que nous savons ce que nous avons à faire pour mieux vivre, mais nous ne sommes pas toujours capables de le mettre en œuvre. Nous sommes fragiles et vulnérables. Tel Sisyphe qui poussait la même boule éternellement en croyant pousser chaque fois une boule différente, nous avons encore besoin de passer et repasser par les mêmes erreurs, les mêmes folies, les mêmes douleurs. Parce que nous avons progressé, nous ne voulons rien lâcher. Nous sommes arcboutés sur nos acquis parce que nous sommes effrayés de prendre un risque. Nous nous accrochons à ce qui nous empêche le plus d’avancer. Nous ne pouvons passer au niveau N+1 pour l’instant, parce que souffrir au niveau N est bien plus rassurant qu’être heureux au niveau N+1.
Nous voulons mentalement, sans pouvoir émotionnellement. Au final, nous ne savons pas ce que nous voulons vraiment. Donc nous sommes manipulables. Nous sommes des adultes pour nos enfants, mais nous sommes des nourrissons au regard de notre avenir. Le problème est que nous nous serons peut-être éteints avant même d’avoir atteint la puberté. Nous ne savons pas ce que nous voulons vraiment. Et tant que nous ne saurons pas ce que nous voulons vraiment, nous serons victimes des choix des puissants.
Comme beaucoup de français, je pense pouvoir dire que je suis issu d’une tradition profondément terrienne et ancrée dans la réalité. Non pas que ma famille fût paysanne, mais simplement confrontée à une réalité de vie brute et sans fard dans une ville qui pouvait l’être tout autant.
Mon arrière-grand-mère maternelle, originaire de Lombardie, est venue en France à douze ans après plusieurs jours de voyage sans manger. À son arrivée à Marseille, elle s’est assise sur les marches du grand escalier de la Gare Saint- Charles où elle patienta plusieurs heures. Un homme s’est alors approché d’elle lui demandant ce qu’elle faisait. Puisqu’elle ne parlait pas français, elle lui montra un bout de papier cousu sur son manteau, sur lequel étaient écrites les coordonnées de la pension où travaillait sa grande sœur, arrivée en France quelques mois auparavant. Cet inconnu l’a alors accompagnée pour retrouver sa sœur à l’adresse indiquée.
Je raconte cela pour exprimer que toute mon histoire est avant tout basée sur des réalités fortes. Ce genre d’histoire imprègne votre âme. Vous ressentez la dureté des choses. Cette rudesse vous est transmise presque inconsciemment, elle vous habite. Elle vous ramène systématiquement à des choses réelles et bien concrètes. Des milliers de français pourraient raconter eux aussi cette histoire-là. Des migrants arrivant en France aujourd’hui ou dans d’autres pays d’Europe pourraient vous raconter cette même histoire faite de vérités brutes, concrètes et ancrées dans la réalité. Dans mon cas, cette histoire est amplifiée par des émotions et des sensations connectées à la nature et à la matière. Des sensations que j’ai vécues en tant qu’enfant, notamment grâce à mon père et à tout ce qu’il m’a transmis.
Mon père m’a emmené toute mon enfance, ainsi que mon adolescence, dans son camion. Nous allions sur les chantiers qu’il devait mener pour ses clients. J’ai gâché du mortier à la pelle à n’en plus sentir mes poignets. J’ai poncé des façades à m’en remplir les sinus de poussière. J’ai travaillé en plein soleil en été sous 40° de température, et sous la pluie pendant les vacances d’hiver. J’ai circulé, dormi et mangé dans un camion de maçons avec mon père au volant, un ouvrier et un manœuvre assis à côté de moi, et bien sûr toutes les effluves corporelles qui vont avec. J’ai toujours vécu dans une réalité on ne peut plus humaine faite de sensations sans fard.
Côté loisirs, alors que je n’avais que cinq ans, mon père me mettait un masque et un tuba sur la tête pour aller au fond de l’eau ; à même pas dix ans, il m’avait appris à lancer le couteau sur les pins de la Côte Bleue, à l’ouest de Marseille. Tout cela pour que je n’aie pas peur de l’inconnu. Je touchais du doigt la faune et la flore marine dans moins d’un mètre d’eau, je vidais des poissons alors que je ne savais pas encore nager. Il m’a appris la plongée en apnée ainsi que la chasse sous-marine et j’ai encore le souvenir de lui sortant de l’eau avec un poulpe de 4 ou 5 kg qu’il venait d’attraper, encore vivant, et qui lui remontait tout le long de l’épaule et du torse. Tout cela pour dire que chez nous, les sensations étaient vivaces, directes et brut de décoffrage. Si ma famille n’avait pas émigré d’Arménie, je crois que nous serions devenus trappeurs ou bûcherons. Plus tard, à un autre niveau, avant de devenir ingénieur, je fus animateur dans une centre social, toujours dans les quartiers nord de
Marseille, où j’ai pu toucher du doigt la réalité de plusieurs formes de misère.
C’est cet héritage construit sur des sensations fortes, des vies âpres, avec des tempéraments rugueux et on ne peut plus organiques, qui fait que je ne peux plus supporter le fantasme sociétal moderne devenu un concept mielleux et qui, je pense, est en train de nous éloigner de notre humanité. Ce fantasme sociétal se reflète, par exemple, dans des expressions comme « Belle année 2020 ». C’est ce message que j’ai pu lire en début d’année sur un panneau 4*3. Je me suis demandé ce que cela signifiait que de passer une « belle » année. C’est comme le fameux « Belle journée » que l’on reçoit généralement par mail au travail. Vous imaginez l’ambition ? Il faut que la journée soit belle. Sujet de philo : « Définir le beau ». Vous avez 3 heures.
Normalement, l’on se souhaite une « bonne » journée. Comme un bon repas. On ne s’est jamais souhaité un « beau » repas, non ? C’est normal, le mot « bon » renvoie à l’univers des sensations, d’abord celui du goût, mais aussi à d’autres niveaux du monde physique. Lorsque l’on souhaite une « bonne » journée, c’est une journée chargée d’énergie, d’intensité, de moments forts, de satisfaction que l’on souhaite. Alors bien sûr, cela n’est pas toujours le cas. La journée contiendra parfois de la frustration, du doute, de la désespérance, de la démotivation. Bref, une journée humaine. Tout cela sera ancré dans des sensations concrètes, émotionnelles et donc connecté à un quotidien terrestre.
Mais qu’en est-il d’une « belle » journée ? Non, vraiment je ne vois pas. Si ce n’est que nous entrons là dans le domaine de la beauté. Du superficiel donc ? La personne qui nous souhaite une « belle » journée nous souhaite donc une journée d’apparences, une journée idéalisée et fantasmée.
Belle en apparence mais pas connectée à ce que l’on vit vraiment.
Comme dans un rêve ou une image d’enfance, l’interlocuteur, chargé d’une pseudo-bienveillance dégoulinante, nous souhaite d’avoir une journée de surface, quasiment impalpable : très belle, très douce, très cosy, très chaleureuse, très jolie, très mimi… beeeuuuuurrrrrrrrrrrk !
Il n’y a pas plus puéril et manipulateur que ce genre de discours. Les gens sont parfois tendus, stressés ou frustrés mais ils vous souhaitent une beellllllleeeee journée. Cela me fait penser aux membres d’une secte lorsqu’ils se croisent : « Aoum, oh oui frère, belle journée à toi. » Une « belle » journée n’est finalement qu’un moment issu d’un fantasme, où tout se passerait bien mais dans une forme de légèreté aérienne.
Les gens qui nous souhaitent une « belle année », ou une « belle journée » sont comme des enfants apeurés par de vraies sensations. Ils savent parler des émotions mais ils ne savent pas les traverser. Ce sont souvent des gens qui ne se confrontent pas vraiment aux réalités de notre monde. Ils le vivent à distance, par procuration, au travers de livres de développement personnel ou de keynotes TED. Ils vous parlent de collectif mais travaillent seuls chez eux. Ils idéalisent une vie qui ne cognerait pas. Et oui, la vie ça cogne aussi, parfois. Ils pensent leurs émotions, mais ils ne les traversent pas toujours réellement. Alors, bien sûr, vous pourriez vous dire : « Mais qu’est-ce qu’on en a à faire Laurent ? » Comme je vous comprends.
Deux minutes, j’ouvre mes chakras.
Là où je veux en venir c’est que tout ce fantasme de belle vie, de belle année, de belle société, est en train de se répandre au point où tout ce qui n’est pas parfait, devient un problème. Nous touchons ici le cœur de la bienpensance et du politiquement correct. Si c’est un peu rugueux et pas assez lisse, on passe directement au procès d’intention. « Il a mis le mot homme avant le mot femme, misogyne ! Il a dit noire, raciste ! Ah non, mince il parlait d’une tablette de chocolat. Arrghhhh, ce n’est pas possible. Il faut que ce soit parfait, parfait, je suis choqué.e, je suis outré.e, c’est une honte, une honte. Je m’insurge. Il faut punir. »
Calme-toi. Même au pays des bisounours, la perfection n’existe pas. Au pays de la perfection, les « belles journées » sont reines. Nous pourrions être tentés d’imaginer que la vie se passe réellement comme lorsque nous regardons une émission sur France 2 qui montre une star qui quitte une tribu du bout du monde, après avoir vécu quinze jours avec elle. Ceci n’est pas une émotion. C’est juste de la sensiblerie. Une émotion, une vraie – la joie ou la tristesse – peut vous terrasser physiquement. Mais là, on n’est pas atteint physiquement. On se dit quoi devant ce reportage ? « Ohhhh, c’est beau. » Et nous voilà de retour dans l’univers du beau, du superficiel. Et cela se répand à tout, avec l’idéalisation, la culpabilité et la performance qui vont avec.
Vraiment, je déteste le concept organisé dans lequel nous vivons et qui nous amène finalement à définir nos vies au travers d’un fantasme plutôt que de choses concrètes. Cette vie conceptuelle qui fait que désormais, on ne commande plus un café allongé, mais un café américain. Un café allongé, c’est du café avec de l’eau en plus. Alors qu’un café américain, alors là… on touche au rêve. Parce que c’est ça le but de la vie ? Rêver ? D’ailleurs, le café ne nous est plus vendu en tant que tel mais plutôt comme « un délice caféiné révélateur de plénitude ». Un délice caféiné ? C’est amer, le café et c’est pour ça qu’on l’aime. Au rayon des débilités mercantiles, il y a aussi le café latte. En résumé : du café avec du lait. À une époque, on appelait ça du café au lait. Parfois même il y avait de la crème en surface du lait. Mais bon, café au lait, ça fait boisson de prolétaire franchouillard. Et c’est vrai que, ma grand-mère, elle en buvait souvent, du café au lait. Mais juste parce que dans les années 50 cela permettait de sauter un repas et remplissait le ventre à moindre coût.
Alors que le café latte, c’est bien plus noble. Déjà, on le paye plus cher, c’est tendance. Et puis au moins, café latte, c’est compréhensible dans tous les pays. Même à Champognoux- Les-Mimosas, quand tu commandes un café latte, tu as l’impression d’être à New York. Non vraiment, c’est un délire absolu que ce marketing de la vie dans lequel nous baignons.
Alors c’est sûr qu’au départ, on se laisse avoir, car c’est assez flatteur que d’être accueilli de manière personnalisée dans un bar ; non, pardon, dans un coffee shop. On se la raconte, on se sent un peu plus riche et même un peu plus intelligent. Surtout si des livres en anglais ont été placés ici et là sur une étagère. C’est tellement agréable que de traverser un espace zen, respectueux de l’environnement où des produits équitables nous seront servis dans le respect des valeurs de l’humanittéééééé. Beurk!
Tout cela est superficiel, sans réel ressenti. Ou plutôt non : un ressenti cosy où l’on se sentira à l’abri, comme une caresse apaisante, confortés dans nos idées et dans nos certitudes. Ce sera très « sympa » comme ambiance. C’est d’ailleurs dans cet univers que nous pourrons penser à l’injustice du monde, à l’écologie ou à notre prochain séjour bien-être. Surtout que nous irons entre amis, ces gens formidables qui pensent comme nous et qui nous rassurent sur le fait que nous avons raison. Vous croyez que j’attaque là les bobos ? Mais bien sûr que non : nous sommes tous touchés par ce genre de comportement et l’on ne s’en rend même plus compte. C’est la société de l’idéal et de l’ego concentré : il faut absolument chercher à atteindre cet idéal de monde parfait car nous sommes en charge de la survie de ce monde.
Tout a été fait, et nous l’avons accepté, pour que nous n’ayons plus à nous confronter aux réalités concrètes. Et puis cela nous arrange bien de ne pas voir certaines réalités. Les gens vivant la misère ou la guerre, eux, pourraient nous en parler. Je pense plutôt qu’ils auraient envie de nous mettre des claques. Mais nous ne voulons pas entendre ça. Non, nous voulons vivre une aventure et devenir le héros de nos vies. Bon une aventure avec le soleil, le sable et la mer et pas l’aventure avec le mal de mer, les brûlures et les scorpions. Ah bon et pourquoi ? Mais parce que le confort a fait de nous des gens fragiles.
Qui a le courage d’aller aider cette jeune fille qui se fait importuner dans les transports en commun par plusieurs garçons ? Qui a le courage de dire à ce jeune homme de lever ses pieds de la banquette dans le métro ? Oh oui, on le regarde méchamment en fronçant les sourcils pour qu’il comprenne. Tu parles d’un courage. On espère juste que quelqu’un d’autre le fasse pour nous et si cela ne se produit pas nous dirons : « J’ai préféré ne pas m’énerver parce que sinon, j’aurais pu tout péter. » Ben voyons. Et tu allais t’énerver comment ? Avec un double coup de sourcil ?
Nous pensons nos émotions, nos ressentis, mais nous sommes de moins en moins équipés émotionnellement et sensoriellement pour encaisser la vie dans tous ses aspects. Nous avons compris beaucoup de choses, mais qu’a-t-on expérimenté réellement ? Nous y réfléchirons plus tard, dans notre monospace ovoïde, véritable utérus roulant, dont on n’espère ne pas avoir à en sortir. Et comme nous devenons de plus en plus sensibles, avec un épiderme de plus en plus fin, nous allons nous remplir de certitudes. Comment cela ? Mais avec une masse d’informations et un flux permanent de sollicitations qui nous permettront de ne plus être connectés à notre essence profonde et d’être dans l’intellectualisation permanente de ce qui se passe.
Malheureusement, pour les jeunes générations cela devient un mode de vie. Une base de référence. Aller vite, zapper et savoir tout un tas de choses sans réfléchir en profondeur permet deux choses : amalgamer sans recul des concepts qui n’ont rien à voir entre eux, et projeter un idéal impossible à atteindre. Et s’ils n’y arrivent pas : frustration, jugement, exécution.
Remarquez, je me demande finalement si cela ne concerne que les plus jeunes d’entre nous.
Peut-on rire de tout ? Dans l’absolu, bien sûr que oui. Mais à notre époque, dans les faits, bien sûr que non.
Ce sujet me touche particulièrement parce que tout humoriste passe sa vie à chercher son rire intérieur, son clown. Et je trouve toxique que l’on essaie de museler ceux qui n’ont pour vocation que d’être dans la comédie, la satire ou la caricature. Par ailleurs, j’ai le sentiment que cela atteint aussi tout un chacun qui désormais se demande s’il peut rire de ceci ou de cela. Le nombre d’interdits ne cesse de s’accroître sous le fait d’une pression sociale soi-disant vertueuse, consensuelle et aseptisée.
Comme tous ceux ayant grandi dans les années 80, je n’ai connu que des humoristes qui ne s’interdisaient rien. Ils se faisaient réprimander ou ne plaisaient pas à tout le monde mais ces années Coluche, Desproges et Droit de réponse n’étaient sûrement pas des années de censure. Disons que tout n’était pas de bon goût mais on savait faire la différence entre une imitation douteuse de Michel Leeb et un propos raciste de Jean-Marie Le Pen. Ce n’est plus le cas. Tout a été nivelé et désormais nous sommes entrés dans l’ère de l’assimilation dangereuse entre le concept de « Blague » et celui de « Propos ».
Raccourcis
De nombreuses personnes à notre époque mélangent tout. Qu’est-ce qu’une blague ? Selon le dictionnaire Larousse, une blague est, je cite : « Une histoire plaisante imaginée pour amuser ou pour tromper ou une farce, une plaisanterie faite aux dépens de quelqu’un. »
Comme on peut le voir, ce qui caractérise la blague c’est la facétie, la moquerie, la comédie. En revanche, un propos a une toute autre définition à savoir : « Un ensemble de paroles dites, de mots prononcés au cours d’une conversation. »
Dans le concept même, une blague ne peut être prise au sérieux. Cela signifie qu’une blague qui tourne autour du racisme ou du machisme, n’est pas un propos raciste ou machiste. Si j’écoute un humoriste, par exemple Guy Bedos, faire un sketch sur le racisme ( Les vacances à Marrakech, L’enfer, c’est les autres ), c’est de l’humour que j’écoute. Ce sont des blagues. Même si elles me mettent mal à l’aise. Certains pourraient d’ailleurs dire que ce sont de sales blagues. Cela n’en reste pas moins de l’humour.
Mais comme par magie, du moment où je dis : « Guy Bedos a tenu des propos racistes », je sème le doute en sortant des phrases d’un concept de comédie, pour en faire une déclaration. Et justement, le plus dur à notre époque, pour ce qui est de l’humour, c’est de lutter sans cesse contre l’amalgame des concepts, des contextes et des intentions.
Concept
Le racisme et l’antisémitisme sont toujours très présents dans notre société. Nous avançons par petites gouttes pour les combattre, certes, mais il y a encore tant à faire. Ce n’est pas une chose à prendre à la légère. Les actes racistes et antisémites ont explosé en 2019 en France. Le racisme, l’antisémitisme, ce n’est pas de la blague. Et malheureusement, je trouve qu’à notre époque, nous avons tendance à mettre sur le même niveau des choses graves telles que le racisme ou l’antisémitisme, avec des choses qui ne le sont pas, en l’occurrence : des blagues.
Le racisme est une idéologie selon laquelle une race serait supérieure à une autre. Lorsque Jean-Marie Le Pen dit ouvertement : « Je crois à l’inégalité des races, oui, bien sûr, c’est évident. Toute l’histoire le démontre. Elles n’ont pas les mêmes capacités, ni le même niveau d’évolution historique. », c’est très sérieux, et ce n’est pas une blague.
Vouloir mettre tout au même niveau, sans aucun second degré, c’est rendre égal l’humour et le racisme. Le problème c’est que l’égalité n’est pas unilatérale. Si dans certains cas, certaines personnes pensent qu’une blague c’est du racisme, ils envoient le message d’égalité selon lequel le racisme c’est une blague. En mathématiques, si A est différent de B, B est différent de A. Donc, si le racisme/antisémitisme n’est pas une blague, une blague ne peut pas être raciste/antisémite.
Je trouve cela dangereux que de vouloir mélanger des choses qui ne sont pas du tout au même niveau. Cela diminue la gravité du racisme, d’une part, et cela s’attaque à notre aptitude à rire de soi et des autres, d’autre part. On ne peut tout mélanger. L’humour c’est pour faire rire. Le racisme, pour s’en prendre aux individus, pour injurier, pour discriminer, pour rabaisser. Certes l’humour peut blesser, déplaire ou dégoûter. Mais c’est le principe d’une république : l’intérêt général ne peut être la somme des intérêts particuliers.
Ce sur quoi il faut travailler, c’est l’intention. Le fait de faire de l’humour ne peut être taxé de racisme à moins que l’intention cachée derrière ne soit pas de faire de l’humour et ait pour objectif de bien faire comprendre qu’il y a un rapport de supériorité, de dénigrement ou d’injure entre celui qui émet le propos, et celui qui en est son destinataire.
Contexte
La première chose à situer en humour, c’est le contexte sociétal dans lequel cet humour s’exerce. Récemment, lors d’un spectacle en entreprise où je parlais de management et d’humour, je soulignais le fait qu’à notre époque, selon le mot que l’on utilise, on peut être suspecté de tout et n’importe quoi. J’insistais sur le fait qu’il faut être précis sur les mots et sur l’intention qu’il y a derrière. J’en ai fait la démonstration de la manière suivante. J’ai prévenu l’audience que j’allais créer un silence, puis que j’allais prononcer des mots, sans lien entre eux et isolés les uns des autres par des silences.
J’ai donc prononcé les mots suivants, sans intonation, sur un ton monocorde : Islam, juif. De là où j’étais, j’ai quasiment senti les colonnes vertébrales se raidir. Une tension palpable s’est mise à planer dans l’audience. J’ai désamorcé tout de suite en rajoutant le mot marseillais, et en disant : « On n’est pas tous mafieux ni amateurs de Pastis, à Marseille. » Au final, qu’est-ce que cela montre ?
Il n’y avait aucune intention dans les mots que j’ai cités. Je ne voulais littéralement rien dire et je ne pensais à rien en les disant. Mais c’est la sensibilité de l’audience qui a fait la différence. J’ai le sentiment que nous en sommes arrivés à un point où, des gens qui ne sont pas concernés par un mot, sont terrifiés à l’idée que ce mot-là soit potentiellement mal perçu par quelqu’un dans l’audience qui se sentirait concerné. Et plutôt que de vivre, par procuration, le malaise ou l’inconfort de cette personne qui pourrait être blessée, notre réaction sera à minima de nous crisper, et dans le pire des cas de monter sur nos grands chevaux et de lancer un procès d’intention.
Parfois nous ne savons pas ce que nous ressentons nous- mêmes, mais nous projetons notre peur dans « ce que pourrait ressentir quelqu’un que nous ne connaissons même pas ». Une sacrée fragilité, non ?
Avec un peu de recul, il me semble que ces mots prononcés sur scène ont provoqué cette réaction par rapport à notre contexte actuel mais aussi l’histoire passée. À notre époque, l’Islam subit l’amalgame avec l’Islamisme terroriste ou du moins est pollué par ceux qui font de cette religion un outil de pouvoir brutal. Par ailleurs, l’antisémitisme n’a jamais été aussi fort et après des siècles de persécution, on peut comprendre que dès qu’il est question de parler ou de faire de l’humour à propos du peuple juif, vu ce que ce peuple a vécu depuis toujours, il y ait une méfiance forte a priori. La perception d’un humour qui concernerait ces sujets en est donc complètement distordue.
Amalgame
Je n’aime pas blesser les gens avec l’humour. Seulement parfois, même si je veux bien faire, certaines personnes se sentent blessées. L’humour est un acte de communication qui se crée entre une personne, l’humoriste, et au moins une autre personne. Je ne peux pas maîtriser la réaction du public. La seule chose que je puisse maîtriser, c’est mon intention. Je dois être clair et ne laisser planer aucun doute. Je dois me connecter à ma bienveillance et faire ressentir que : « Si je me moque de toi, c’est que je t’aime et je te respecte et, surtout, je le fais pour que tu ries avec moi. »
L’intention fait la différence. Pour cette raison, une blague légère, même sur un sujet sensible, peut passer si cela est fait pour faire rire tout le monde, l’humoriste comme les gens ciblés par la blague. Cela étant, même une blague légère peut devenir toxique si son émetteur ne cesse de la répéter à la même personne, encore et encore et encore. Par exemple : donnons un surnom ridicule à quelqu’un, par exemple « ptite tête ». Puis commençons à l’appeler concrètement ainsi. Le premier coup, c’est de l’humour, le deuxième coup, c’est de l’humour. Mais appelons ainsi cette personne, à de multiples reprises, jour après jour : « ptite tête, ptite tête, ptite tête, ptite tête », encore et encore, avec un ton un peu moins léger, avec des syllabes un peu plus appuyées chaque fois. Est-ce encore de l’humour ?
Même avec une blague légère, la forme est fondamentale pour discerner la blague de l’attaque ou de l’injure. Ceci étant, ce n’est pas parce que certaines personnes malveillantes pourraient mal utiliser une blague qu’il faut s’empêcher de faire cette blague. Ça c’est en théorie, car de nos jours, une partie de notre société ne peut justement plus faire la différence entre une blague et une volonté de dénigrement.
Fragilité
Une blague c’est débile. Parfois c’est drôle, parfois non. Parfois elle peut être fine et raffinée, parfois lourde et vulgaire. L’humour de la blague, doit faire rire les deux parties : l’humoriste et celui qui est moqué. Pour être plus clair : si un antisémite fait une blague sur les juifs, c’est pour faire mal. Si Djamel Debbouze fait une blague sur les juifs, ce sera toujours parce qu’il aime les juifs et qu’il veut rire avec eux.
L’univers des cités dans les grandes villes, du moins dans les années 80, était propice à l’émergence d’un humour urbain dont personne n’était exclu. Des blagues débiles, ou des jeux de mots à deux balles, mes potes et moi, dans la cité des Marronniers dans les quartiers nord de Marseille, on s’en est envoyés plus que je ne puisse raconter. Italiens, Comoriens, Arabes, Arméniens, Juifs, Sénégalais, Espagnols, Lorrains… personne n’était épargné.
Mais, en fait, il n’y avait pas à être épargné. Parce que déjà, nous nous aimions, même quand nous nous détestions, et parce que nos intentions n’étaient liées qu’au jeu, à la blague, à la drôlerie. Nous voulions rire ensemble de nos propres moqueries.
Mon surnom ? J’en ai eu des tonnes. « BoghoChian, Steaksainian, Veloplian, Bouteilledevian » etc. Et je vous passe les « Laurent Houtan », oui, oui comme le singe, mais aussi « teston d’angoisse, figure de poulpe, boule de feu ». Cherchez pas à comprendre, c’est du marseillais.
J’imagine certains handicapés émotionnels qui pourraient lire ces lignes et se dire : « Mais c’est horrible, c’est du racisme, c’est incroyable, avec ce que les Arméniens ont vécu, vous comparer avec un singe, mais quelle horreur ! » Ça va, ça va, on se calme les bons élèves de la bien pensance. Déjà, ils ne me comparaient pas à un singe, ils faisaient un jeu de mots avec mon prénom. Et par ailleurs, ils ne m’ont jamais dénigré ou injurié. Non, le racisme, le dénigrement, je l’ai vécu lors de mon premier entretien d’embauche, lorsque le recruteur m’a dit dès sa première phrase, avant même de me dire bonjour : « Boghossian ? Vous savez comment je les appelle les arméniens, moi ? Les gnangnans. »
Dans le cas des gens avec qui j’ai grandi, nous étions des enfants, et nous avions déjà le recul pour savoir que tout cela n’allait pas bien loin. Et, en outre, il y avait une forme de tendresse dans tout ça. Pour les uns et les autres nous étions pour nous-mêmes nos noirs, nos juifs, nos arméniens, nos italiens… Nous étions liés par notre cité.
En revanche, quand certains de mes camarades de collège me crachaient dans le dos, sur mes vêtements, à la sortie du réfectoire, ou bien qu’ils m’envoyaient des restes de spaghetti à la sauce tomate, toujours dans le dos, semaine après semaine, là bien sûr, ce n’était pas de l’amour. Ni de l’humour. Je pense qu’ils me détestaient pour ma différence.
C’était une forme de racisme. Ils ne supportaient pas ma différence. Ils ne supportaient pas le fait que je sois bon élève et que j’ai un langage trop châtié pour mon âge. Ils vivaient mal chacun de mes mots, comme des agressions. Comme si je leur renvoyais le fait qu’eux, ils ne pouvaient parler ainsi. C’était du harcèlement. Et j’en ai souffert plus que je ne pouvais ni pourrais encore le reconnaître. C’est pour ça qu’un jour, j’ai fait un exemple en « pétant la gueule » à l’un d’entre eux. J’ai remis les choses à leur place. Ils m’ont alors vu comme quelqu’un de « normal », quelqu’un qui savait utiliser leurs codes. Je ne suis jamais devenu leur ami, mais j’avais imposé le respect.
Au final, tout ce vécu m’a endurci et m’a permis d’être à l’aise dans des univers radicalement opposés. Si je raconte ici une partie de mon histoire, c’est parce que je voudrais à nouveau pouvoir faire de l’humour comme je le faisais avec mes potes, qu’ils fussent noirs, arabes, ou juifs et que j’aimais par-dessus tout. Je voudrais rire de tout cela « avec » des gens que je ne connais pas mais sûrement pas à leur détriment. Non pas parce qu’ils seraient noirs, arabes ou juifs, mais parce qu’en tant que citoyens, comme avec mes potes, nous sommes unis par la cité.
Une cité, au sens ancien, est quelque chose qui nous unit au sein de la République, la Res Publica, la chose publique, dans l’agora, au-delà de nos origines et qui doit permettre de rire de nous-mêmes sans ostraciser qui que ce soit. Sur scène, je ne fais pas de blague à propos de communautés, car mes spectacles ne s’y prêtent pas. Mais si je voulais le faire, je voudrais que la blague fasse rire à la fois les gens de la communauté dont je me moquerais, mais aussi tous les autres. Il y a plus de trente ans, nous étions libres de certaines blagues et pour autant nous n’étions pas racistes ou antisémites.
Écoutez Patrick Timsit lorsqu’il explique dans un de ces sketchs qu’il a souhaité adopter un enfant à l’étranger. Après avoir énuméré quelques nationalités il dit : « On m’a proposé un bébé arabe. Le problème avec les arabes, c’est que, quand ils arrivent à 18 ans, t’as un arabe ! » Cela en choquera certains mais, dans le fond, la blague est tendre. Il se moque des arabes comme le faisait Smaïn en son temps.
Je crois que nous pourrions nous moquer les uns des autres avec gentillesse et tendresse sans pour autant se prendre des procès d’intentions toxiques de la part de personnes avec un balai sacrément mal placé, qui préfèrent intellectualiser la vie des gens plutôt que de se consacrer à vivre la leur. Ces gens-là sont tellement apeurés de leurs propres émotions, qu’ils pourraient faire un procès d’anti-arménianisme à toute personne qui se moquerait de ma calvitie.
Dérive
Je pourrais faire plusieurs chapitres sur Dieudonné tant je me suis intéressé à son parcours afin de comprendre où il voulait en venir. Je crois que ce qui a provoqué une bascule dans mon cas, c’est qu’à partir d’un certain moment, il était difficile pour moi de savoir si je regardais un spectacle ou une conférence. Je n’entendais plus des blagues, mais des propos.
« On a quand même le droit de dire qu’il y a aussi des salauds chez les juifs ! » envoie Dieudonné dans l’une de ses vidéos. Euh ? C’est censé faire rire ça ? C’est censé rassembler, unir, divertir ? Est-ce que c’est censé faire rire les juifs et les non-juifs ? Là, j’ai perdu le fil. Lorsqu’il a fait monter le négationniste Robert Faurrisson sur scène, où lorsqu’il demande à une personne de son équipe de le rejoindre avec un pyjama rayé gris et blanc, avec une étoile jaune, est-ce que réellement c’est une blague qui fera rire à la fois les juifs et ceux qui ne le sont pas ?
Même si, selon Dieudonné, il y avait une intention de dénoncer l’instrumentalisation de la Shoah derrière ce genre d’actions, pensait-il vraiment qu’un peuple encore persécuté aujourd’hui pourrait avoir le recul pour encaisser émotionnellement ce genre de symbole ? Et quand bien même, lorsque l’on fait remonter la souffrance des gens, mois après mois, année après année, comme un enfant que l’on s’acharnait à appeler « ptite tête » à l’école, quel genre de rire ce genre d’image peut-il bien provoquer ?
Peut-on rire de tout ? Oui, s’il est bien question de rire. Le rire de l’enfant joueur, qui s’amuse. Sainement. La blague, l’humour doit rassembler avant tout. Et si malgré tout, certaines personnes ne comprennent pas le second degré, selon moi, on ne peut rien pour eux. Soit ils n’ont pas le sens de l’humour, soit ils n’ont pas assez grandi pour avoir un minimum de recul, et le chemin sera très long pour qu’ils y arrivent.
Je me souviens de cette époque où j’expliquais à qui voulait bien l’entendre, que dans certains cas, la peine de mort était une bonne chose. J’en étais convaincu. « Les tueurs d’enfants, il faut les tuer ! Ça dissuadera les autres ! » Et puis j’ai réalisé que juger au travers de l’émotion ne mène jamais à quelque chose de vraiment bon. Patrick Dills, après avoir passé 15 ans en prison accusé pour homicides volontaires de deux jeunes garçons, a finalement été acquitté en 2002. Il avait été victime d’une erreur judiciaire. Loïc Sécher, après 7 ans d’incarcération suite à une condamnation pour viol, a été lui aussi acquitté. La victime présumée a avoué qu’elle avait menti. Que serait-il arrivé si un jour quelqu’un avait décidé que le viol était passible de la peine de mort ? Un jour où je soutenais que la peine de mort pourrait être dissuasive pour les criminels, une personne m’a dit : « Tu sais, Omar Raddad, l’assassin présumé de Ghislaine Marchal, a été innocenté grâce à des traces ADN. D’après toi, il lui serait arrivé quoi si la peine de mort avait toujours été en vigueur à l’époque ? » Et elle a rajouté : « Nous sommes des humains. Quel droit avons-nous pour juger de la vie ou de la mort d’un autre humain ? »
Dans notre pays, les choses ont évolué sur le rapport à la punition et au crime. Et c’est tant mieux. Je ne suis plus dans ce jugement systématique, régi par de l’émotionnel qui me permettait de classer les gens dans des cases, sans recul. Pour cette raison, je trouve que sous l’effet notamment des réseaux sociaux, notre société est de plus en plus disposée à juger sans recul, de manière expéditive et partisane. De manière virtuelle certes, mais tout aussi brutale. À une époque très lointaine, mais pas si lointaine que ça finalement, ce sont les empereurs romains qui levaient leur pouce vers le haut ou vers le bas pour appliquer un jugement et une sentence immédiate. À mort. Ou pas. Maintenant, c’est nous. Le pouce est désormais bleu et à portée de clic. Nous sommes juges car « Nous le valons bien ». Pouce bleu vers le haut ou vers le bas. Le symbole est fort. Je peux même être un influenceur. Puisque je dis que je n’aime pas, ceux qui me suivent n’aimeront pas.
Nous ne nous permettons pas, non plus, de donner un avis ou d’exprimer une opinion. Non, non, maintenant nous exigeons, nous demandons, nous prononçons le jugement et la punition. Nous pensons que nous avons le pouvoir de juger. Mais selon quelle juridiction ? Je pose la question parce que, sauf erreur de ma part, il n’existe que deux types de loi. La loi de Dieu pour les croyants, et la Loi des humains. Il n’existe pas de loi de Monsieur Durand ou de Madame Esposito qui ne veut plus qu’Eric Zemmour passe à la télé, parce que cela les dérange. Si Eric Zemmour enfreint la loi par ses propos, il doit être jugé et puni par les autorités compétentes. Et ce fût le cas par le passé. À deux reprises. Si la loi n’est pas enfreinte, il n’y a aucune raison de lui couper la parole. Si cela ne nous plaît pas, on change de chaine ou mieux : on éteint la télé !
Nous ne pouvons pas devenir tous juges dès que quelque chose nous met mal à l’aise ou nous révolte. Notre société est construite autour de la loi et pas de la sensibilité de tout un chacun. Au nom de quoi un citoyen ou une personnalité peut-elle demander une punition ? Au nom de rien. Seul un procureur de la République ou un juge peuvent demander une peine vis-à-vis d’une infraction, d’un délit ou d’un crime.
Alors bien entendu, nous pouvons désapprouver un propos, montrer notre émotion : dégoût, colère, révolte, etc. Nous pouvons porter plainte si cela est justifié. On peut aussi s’engager en politique, devenir militant dans une association ou demander un appui politique pour faire changer la loi. Mais c’est tout. Le ressenti personnel ne peut pas prendre le pas sur la raison commune construite autour de nos institutions. Vous imaginez, si nous laissions la place à notre seul ressenti pour nous instituer en tant que juge et prononcer des punitions, nous nous couperions tous la tête les uns les autres toute la journée. Faire barrage par la Loi, par la Philosophie, par l’Éthique, par la Réflexion, par la Pensée, par la quête d’Égalité, dans une démarche universaliste, nous permettra de ne pas régresser et de garder notre conscience collective commune.
Autodétermination
11 Mai 2020, 1er jour du déconfinement suite à la pandémie de Covid19. Alors que tout a été fait pour bien expliquer aux gens que le virus est toujours là et qu’il faut maintenir des gestes barrière, certains français se lâchent. Ils se ruent dans les magasins pour acheter des choses inutiles ou se retrouvent assis le long du canal Saint-Martin à Paris pour se faire un petit apéro sans masque ni distance de protection. J’ai beau essayer de me dire que chacun est libre et que chacun réagit à sa manière, dans le fond ça me fait mal. Je me dis : « Mais comment peuvent-ils s’en foutre ? Ils veulent vraiment être reconfinés à nouveau ? »
Cela me fait mal, cela me rend triste parce que ce genre de comportement transpire l’égoïsme et une volonté d’insouciance absolue. Je trouve cela profondément injuste pour tous ceux qui ont fait et qui font encore des efforts. Cela m’atteint au point que cela me sidère : je n’arrive même pas à être en colère.
Je reste sans voix.
C’est d’unité dont nous avons besoin. Il est vrai que cela reste une quête personnelle. Je suis en recherche de communion, d’unité, de rassemblement. Et d’ailleurs, je me suis toujours retrouvé dans des rôles de médiateur à expliquer aux uns les incompréhensions des autres, à faciliter la communication pour qu’au final les oppositions cessent. Ce qui n’arrivait pas toujours. C’est aussi pour cela que je fais du spectacle vivant : pour rassembler. C’est ma manière de lutter pour que notre conscience collective persiste et reste une priorité. Ceci étant je pense que notre conscience collective commune a de plus en plus de mal à se maintenir à cause de l’autodétermination. Pas l’autodétermination des peuples, celle des individus. Je le vaux bien, je dois donc me définir.
J’ai évoqué le fait que selon moi, nous sommes mis dans des cases. Mais je réalise que ceci est d’autant plus facile que nous ne supportons pas de ne pas être authentifiés par un mot qui va nous résumer. Un exemple anodin : les flexitariens. Ce sont des végétariens flexibles. Pour ces gens- là, la base de l’alimentation est celle des végétariens, mais occasionnellement, les flexitariens mangent de la viande. Ils mangent donc de tout mais réduisent la consommation de viande. Des omnivores, quoi.
Eh bien non. Il fallait pour ces omnivores (désolé, je lutte, je lutte) avoir un mot spécifique qui les définit. Un mot qui leur permit de se distinguer, de sortir de la masse. Une manière d’en retirer une forme de pouvoir, celui de montrer des valeurs supérieures, et de dire : « Nous ne sommes pas comme tous les omnivores. » Je crois que nous pourrions être des milliers à nous définir comme des « cerebrotariens » : nous avons pris conscience qu’il fallait manger moins de chair animale, mais cela reste à l’état de concept et concrètement nous ne faisons rien.
On pourrait aussi inventer le « coranotarisme » : je mange moins de viande rouge car je sais que c’est mauvais pour le cœur, et je mange plus de poisson pour leurs omégas 3.
Il y a d’autres domaines où l’hyper-spécification de l’auto- détermination prévaut : la sexualité et le genre. Question : comment appelle-t-on un homme qui aime les femmes, qui fantasme des rapports homosexuels avec des hommes et fait parfois des rêves où il se voit faire l’amour en tant que femme tout en ayant un pénis ? Un hétérosexuel. Point barre. Nous pouvons créer autant de cases que nous voulons, mais nous en devenons de moins en moins collectifs et surtout, les communautés qui se créent sont de plus en plus en opposition, dans le clivage nourrissant le « nous contre eux ». Nous nous recentrons tellement sur le « moi, ma spécificité », le « Qui je suis » que nous nous éloignons les uns des autres car « Moi, je ne suis pas comme vous, je suis différent, regardez-moi ! »
Cet excès d’individualisation n’est pas une bonne chose : cela atteint les communautés, cela sépare, cela divise. J’ai l’impression que les gens qui ont besoin de se qualifier aussi précisément n’arrivent plus à se voir comme des humains avant tout. Ils ne veulent plus être identifiés que par rapport à leurs différences, favorisant ainsi le jugement et la défiance. Et la boucle est bouclée.
Expression
Prenons un sujet sensible. Le racisme. Il faut éradiquer le racisme sous toutes ces formes. Cela étant, je dois pouvoir m’exprimer sur les actes de mes concitoyens quelle que soit son obédience ou sa couleur de peau. Imaginons que je sois dans la rue posté derrière une voiture. Je ne vois pas le conducteur. Tout à coup je vois un mégot sauter depuis la vitre conducteur. Pris par mon tempérament méditerranéen je pourrais dire : « Mais quel con celui-là ! » Je rajoute maintenant un détail à la scène : un piéton passe à l’avant de la voiture. Il voit donc le conducteur. Au moment où le mégot est éjecté de la voiture, la personne m’entend dire : « Mais quel con celui-là ! » et réalise que le conducteur est noir. Selon sa sensibilité, pour cette personne, je suis un raciste.
Je me pose la question : est-ce que j’ai le droit de penser qu’un individu qui jette ses mégots hors de sa voiture est un con irresponsable et ce, qu’il soit blanc, noir, musulman, bouddhiste ou breton ? Est-ce que l’on peut s’intéresser au contexte de mon propos avant de me mettre dans le sac « raciste » ? Ces procès d’intention immédiats, sont d’autant plus déroutants qu’il y a de vrais combats anti-racistes qui mériteraient des jugements bien tranchés prononcés par des tribunaux, mais qui ne sont jamais pris en compte.
Voici l’un de ces combats.
Nous faisons des procès d’intention à propos de mots prononcés, mais lorsque nous sommes confrontés à du racisme au service du mercantilisme le plus quotidien, cela ne nous atteint même plus. Il est quasiment systématique de voir dans des supermarchés, au rayon fruits exotiques, des employés d’origine africaine ou des îles, affublés de vêtements aux couleurs tropicales, assortiment de rouge, jaune et vert, pour vendre des ananas ou des noix de coco sur une musique chaloupée, zouk ou autre meringué. Ça ne s’arrête pas là, si vous vous rendez au rayon sushi, qu’y trouverez-vous ? Des gens d’origine asiatique en train de préparer des barquettes de saumon cru. C’est moi au quelque chose ne tourne pas rond ? Je ne suis pas de ceux qui voient du racisme partout mais je suis effaré de voir que quotidiennement l’on renvoie des citoyens français à leur origine au travers du métier qui leur est proposé. Les noirs et asiatiques ne seraient donc bons qu’à couper des ananas ou des sushis. On va mettre des espagnols à la paëlla, des bons marseillais au rayon Pastis et quoi d’autre ? Au-delà de la dimension humaine que revêt cet état de fait, je m’interroge sur le message envoyé à ceux qui ne sont ni noirs ni asiatiques (ou autre).
Lorsque mon fils cherchera un jour un travail, lui refusera-t- on un poste pour couper des ananas tout simplement parce qu’il n’est pas noir ? Paradoxe absolu : on se déchire sur les mots à utiliser concernant les individus que l’on souhaite rendre mieux visibles, mais lorsque ces mêmes individus sont maltraités sous nos yeux, ils deviennent invisibles.
Depuis quand le fait d’être exigeant est-il devenu un problème ? Je ne sais pas. J’ai un drôle de sentiment sur le fait que, lorsque vous voulez être précis, professionnel, méticuleux ou exhaustif cela devient un problème. Alors bien entendu, cela dépend des domaines. Aimerait-on que le chirurgien qui est censé nous opérer soit laxiste ou approximatif ? Non, bien sûr. D’ailleurs, dans cette situation nous serons nous mêmes très exigeants. Nous voudrons le meilleur des traitements, pour nous et nos enfants.
En fait, c’est lorsque l’exigence d’autrui s’exerce sur nous et qu’elle provoque chez nous une frustration, que l’exigence devient un problème. « Mais qu’est-ce que tu es exigeant ! » est l’équivalent de : « Mais pourquoi tu m’emmerdes là ? Allez hop, on le fait à l’arrache, ni vu ni connu. Faut que ça pulse, hop, hop, hop. » L’exigence est encensée lorsqu’elle sert nos intérêts et clouée au pilori lorsqu’elle nous empêche d’avoir la vie « que nous valons bien ». Oui, parce qu’une fois de plus, il n’est encore question que de nous et de notre misérable orgueil. Avons-nous été jamais aussi arrogants ? Je ne crois pas. Nous lâchons sur tout ce qui fait de nous des êtres supérieurement dotés d’intelligence parce que désormais, nous attendons de recevoir ce que l’on estime mériter. Et souvent, nous attendons tout et son contraire.
Nous voulons les meilleurs professeurs pour nos enfants, mais il ne faut pas qu’ils soient trop durs avec eux. Nous souhaitons qu’ils en fassent les meilleurs élèves, mais il ne faut plus apprendre les tables de multiplication par cœur, ni en chantant, car c’est une activité abrutissante. C’est sûr, si les candidats de la télé-réalité sont aussi bêtes c’est parce qu’ils ont trop chanté les tables de multiplication.
Dans les années cinquante, toute secrétaire digne de ce nom écrivait mieux en français que certains professeurs de français qui enseignent actuellement, même à l’université ! Et pourtant, nous ne voulons plus de cette époque trop stricte, castratrice et liberticide. J’interviens régulièrement dans des lycées pour animer des ateliers de théâtre et j’ai été abasourdi par le fait suivant : de nombreux lycéens ne savent même plus dire leur alphabet sans se tromper.
Cela me met en colère que l’on maltraite systématiquement le principe de ténacité et d’exigence au profit de la facilité. Je ne supporte pas l’idée que désormais il faille que les choses soient simples, faciles, légères. Cela n’a aucun sens. Le monde n’est pas fait ainsi. Il ne s’est pas construit ainsi. Nous sommes censés l’améliorer en tant qu’humains mais le monde, aussi beau puisse-t-il être, est avant tout un lieu brutal et sans compassion. L’humain le rend meilleur grâce justement à la connaissance, à la science, à la psychologie, à l’art, à la philosophie et à toutes ces disciplines qui ont favorisé l’émergence de la compassion et de l’empathie à une plus grande échelle. Mais ne nous y trompons pas, nous pourrions retomber dans l’obscurité facilement si nous devenions bien trop fragiles et manipulables intellectuellement.
Suis-je réactionnaire ? Absolument pas. Je vis très bien dans mon époque. Malgré ses travers, nous bénéficions globalement d’un niveau de progrès et de civilisation qui permet à la population de mieux vivre notre destinée humaine. Je souhaite témoigner du fait qu’il est quand même bon que de nombreux individus soient restés exigeants. Il faut être exigeant pour devenir médecin, avocat, ingénieur, musicien, infirmière ou auteur pour ne citer que quelques exemples. Comme tant d’autres, ce sont des métiers difficiles et il est bon qu’il faille du temps et de la sueur pour y arriver.
Ce sont ces gens-là qui nous soignent, nous protègent, nous défendent, construisent des bâtiments solides. Ce sont eux que l’on va trouver lorsque les choses tournent mal. Non ? Qui avons-nous applaudit à 20 heures sur nos balcons pendant plusieurs semaines ? Heureusement que certaines personnes ne lâchent pas sur leurs prérogatives – ceux-là vous diraient qu’on le leur reproche tous les jours et qu’ils ne peuvent pas vraiment exercer leur métier comme ils le voudraient – car ils nous empêchent de tomber dans la facilité la plus absolue. Il faut être exigeant et tenace pour devenir enseignant. Et je défendrais toujours les professeurs. Même les mauvais. Je ne soutiendrai jamais un parent d’élève qui dirait : « Mon fils est mauvais en anglais parce que son professeur ne lui a appris à dire que Brian is in the kitchen. » ou bien : « Si mon fils ne s’intéresse pas aux études c’est à cause des professeurs qui n’ont pas su le motiver. »
Si je suis si sensible à ce point, c’est parce que j’ai survécu grâce à l’école et à la connaissance. C’est l’école qui permet de comprendre le monde au final, même si sur le moment on ne comprend pas très bien pourquoi il faut apprendre telle ou telle somme de connaissances. Je crois profondément que nous avons une vraie responsabilité vis-à-vis de notre apprentissage. Je me considère comme un éternel débutant et un éternel apprenant et pour ces raisons j’ai toujours autant faim d’apprendre et de comprendre. Je crois définitivement au pouvoir de l’esprit et à la nécessité pour notre société de ne cesser de grandir individuellement aussi bien que collectivement. Pour toutes ces raisons, je ne supporte pas la posture de victime de toutes ces personnes qui attendent que ce soit le « système » qui fassent d’eux des gens instruits.
À tort ou à raison, je n’ai jamais compté que sur moi-même pour tout ce qui concernait mon instruction. Si j’avais un bon professeur, je m’en servais comme un tremplin. S’il était mauvais, j’allais chercher les bouquins qui me permettaient d’avancer malgré tout. Et si je me prenais une taule lors d’un contrôle ou d’un partiel, j’attendais que la frustration passe et je recommençais.
Nous ne devrions pas apprendre à nos enfants à avoir des bonnes notes. Nous devrions leur apprendre à devenir responsables. À assumer leurs réussites autant que leurs échecs. Nous devrions leur apprendre à continuer à avancer quoi qu’il arrive, à apprendre tout au long d’une vie et à transmettre ce qu’ils auront appris. C’est ce genre de posture qui fait que nous ne nous retrouverons pas tous un jour à dire que la Terre est plate, que nous ne sommes pas allés sur la Lune et que la Terre a été créée au centre de l’Univers par un Dieu tout puissant.
Car derrière la chute de l’exigence, se trouve aussi la montée de l’obscurantisme. Selon Boris Cyrulnik, « moins on a de connaissances, plus on a des certitudes ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Lorsqu’un « platiste » – un individu convaincu que la Terre est plate – vous dit : « Mais si la Terre tourne autour du soleil, comment se fait-il que je ne sente pas l’air sur mon visage à cause du déplacement ? », ce n’est pas qu’il est plus bête qu’un autre. Quoi que. Non, sérieusement, c’est surtout qu’il n’a pas été éduqué. Il n’est pas formé. Il ne comprend pas le monde. La force centrifuge, les échelles de grandeur, etc. Tout cela lui passe au-dessus de la tête. C’est pour ça qu’il ne sent pas l’air sur son visage. Pardon, l’humour me glisse entre les neurones.
Lorsque quelqu’un qui n’est pas éduqué veut avoir son mot à dire par pur ego, pour entrer dans le débat, alors qu’il n’en a pas les armes, que va-t-il utiliser ? La croyance. « Je ne crois
pas que ce soit possible. » Non, mais il n’y a rien à « croire ». La Terre est ronde. Basta. Et les choses ne s’arrangent pas lorsque la religion pointe le bout de son nez. C’est normal : l’Univers ne peut pas être aussi complexe donc c’est Dieu qui l’a créé. Voilà, là, je comprends. Les tenseurs qu’Einstein a utilisé pour sa démonstration sur la relativité, le principe d’équivalence ou la constante universelle, je n’y comprends rien. Mais Dieu oui. Là, j’y crois. « La science, n’est basée que sur des inventions délirantes ! » Ben voyons. En revanche, une femme qui tombe enceinte par miracle en donnant naissance au fils de Dieu, là, ça tient. Non mais, c’est sûr, pourquoi s’embêter à comprendre ? C’est fatiguant. Une réponse simple, efficace, rapidement ingérable et bien confortable intellectuellement, voilà qui est bien mieux.
Des loisirs pour oublier les soucis, beaucoup d’informations pour avoir l’impression d’être intelligents et nous voilà dans le meilleur des mondes de Huxley.
Ne lisons plus et répétons la bouillie d’informations qui nous est livrée quotidiennement et nous serons les brûleurs de livres de Bradbury.
Dézinguons le langage au passage, amollissons les concepts, renions notre propre histoire et nous pourrons ainsi être convaincus, comme dans 1984, de toute vérité émise par un pouvoir informationnel central.
Plus de soucis. Plus à réfléchir. Juste à gober, comme des oies dans un hangar à gavage. Un bon téléphone portable, quelques séjours low-cost, une cause à défendre : féminisme ou développement durable. Et voilà. Il n’y a qu’à se laisser glisser et surtout ne plus avoir à être exigeant, c’est bien trop fatiguant.
Allez, bonne nuit. Shutdown du système. Clic.
Langage
L’utilisation de la langue fait partie de mes obsessions. Très jeune, je prenais soin de toujours utiliser des mots choisis, un peu sophistiqués avec la bonne diction. Cela vient de ma mère. Ella a toujours eu le sens du verbe et elle maîtrisait son métier de sténo dactylo. Si je devais résumer grossièrement : mon père m’a appris à traverser le monde physiquement. Ma mère m’a appris à le traverser avec l’esprit.
L’épreuve déterminante qui m’a mis le pied à l’étrier si je puis dire, c’est ce satané saut de classe entre le CP et le CE2. En effet, mon institutrice de CP avait estimé que j’allais m’ennuyer en CE1. Elle avait donc préconisé un saut de classe. Certains parents en seraient fiers, pour moi ce fût un carcan. Déjà à cause du décalage de maturité que cela a engendré mais aussi du décalage au niveau de la maîtrise des savoirs. Globalement je m’en suis sorti. Au détail près suivant : en arrivant en CE2, tous mes petits camarades maîtrisaient déjà toutes les finesses de ce qu’étaient un sujet, un verbe ou un complément d’objet direct. De mon côté, malgré mes facilités scolaires, j’avais un an à rattraper. Donc pour combler le retard, le dimanche après-midi, avec Maman, c’était dictée, bescherelle et dictionnaire au programme.
Pour résumer ma vie à l’époque : je naviguais entre d’un côté une vie de quartier faite de jeu de gosses, de raîlleries, d’insultes, de bastons, de match de foot, le tout sur fond de gros accent marseillais. Et d’un autre côté, un monde très intellectuel, cérébral entre finesse de la langue, travail scolaire, bandes dessinées et séries TV. Une véritable double- compétence qui me permet aujourd’hui d’être aussi à l’aise en plein milieu des quartiers où j’ai grandi lorsque je dois intervenir en lycée, qu’au milieu de grands séminaires de cadres pour de grandes entreprises. Grâce à mes parents, j’ai appris à m’adapter, à évoluer, en regardant vers le haut, en essayant d’élever mon niveau de pensée régulièrement tout en restant connecté à mes racines sans oublier d’où je viens.Voilà pour le cadre. Revenons maintenant à mon propos.
J’avais donc une bonne élocution. Mais, dans un quartier populaire tel que celui où je vivais, parler de manière fluide avec un ton de premier de la classe pouvait être pris pour du mépris ou de la suffisance. Et même dans ma famille, certains de mes cousins avaient envie de me gifler tant je leur était devenu insupportable à certains moments où je prenais la parole. Tout jouait contre moi : mon accent marseillais était moins prononcé que celui de la moyenne et j’ai découvert à mes dépens que l’emploi de certains mots peuvent être pris comme de véritables agressions par toute personne qui ne communique pas de la même manière.
Un jour lors d’un camp de vacances, j’ai repris un de mes camarades en lui disant : « Non, on ne dit pas que le bébé est né avec un bras coupé, on dit qu’il est né avec un bras atrophié. » C’était juste pour l’informer, pas pour qu’il se sente mal avec lui-même. Heureusement que j’ai couru vite ce jour-là…
Je sais que l’on ne peut pas tous avoir le même niveau d’éducation et mon discours n’est pas du tout élitiste. Suis-je un exemple ? Non. Je suis une sorte de littéraire sans culture. Je n’ai pas lu la plupart des grands classiques de la littérature française et je ne me suis intéressé qu’à quelques grands classiques du théâtre. Malgré tout, je suis quelqu’un qui aime la précision et l’élégance du verbe. Je cherche l’exactitude des mots pour clairement pointer les idées et les ressentis. Ça doit être mon côté scientifique. Pourtant, j’ai moi-même mes carences. À une époque, il n’était pas rare lors d’une soirée professionnelle qu’un mot que je ne connaissais pas, appelons-le le mot mystère, fit son apparition dans la bouche de mon interlocuteur. J’en faisais alors abstraction tout au long de la soirée. Je faisais semblant de comprendre la phrase qui était prononcée par mon interlocuteur mais sans le mot mystère. Parfois cela fonctionnait, parfois je hochais de la tête avec un petit sourire qui précédait un « Oui, bien entendu » de politesse.
Je souhaitais malgré tout régler mes comptes avec ce mot mystère en me promettant de chercher son sens dans le dictionnaire dès que je serais rentré chez moi. Bien entendu, vu mon alcoolémie nocturne du moment, j’oubliais de faire la recherche promise et immanquablement je me retrouvais dans d’autres soirées avec ce fameux mot mystère qui revenait. Des mots tels que « gabegie » ou « ostracisme » me furent donc étrangers une grande partie de ma vie. « Prérogative » ne fût jamais vraiment résolu. Je l’a assimilé à « obligation » en me disant : « Celui-là, je lui laisse un petit côté mystère, en souvenir du bon temps. »
Ce qui me rassure c’est de réaliser que beaucoup de gens font comme moi. Vous les repèrerez facilement lors de vos prochaines soirées lorsque vous leur direz « C’est dans les prérogatives du gouvernement. » et qu’ils vous répondront avec un petit sourire et vous diront : « Oui, bien entendu. » Malgré tout, n’étant pas à une contradiction près, je suis agacé lorsque sous prétexte que bien parler français peut sembler pédant, certains français s’en empêchent, même s’ils sont devenus adultes. Il est presque devenu honteux de bien parler français. Celui qui devient trop précis dans son langage est « celui qui se la raconte ».
La langue française ne se détériore pas mais l’utilisation que nous en faisons si. Nous préférons utiliser un discours rempli de raccourcis, façon novlangue anglicisée plutôt que de faire l’effort d’élever notre niveau de langage. Je pense que cela n’est pas une bonne chose. C’est toute la société qui au final en pâtira. La maîtrise précise de la langue permet d’éviter les raccourcis intellectuels et permet de bien nommer les concepts. Lorsque l’on ne sait plus nommer correctement les choses, les choses disparaissent.
Tout ce que je dis là est vrai pour d’autres disciplines : l’histoire, les mathématiques etc. Ah oui je sais, « Toutes ces matières, c’est compliqué, c’est difficile. » Et surtout : « Mais ça sert à quoi d’apprendre toutes ces choses qui ne servent à rien au quotidien ? » Eh bien cela sert à toucher du doigt que le monde n’est pas simple et que les choses ne se règlent pas en une heure. Toutes ces disciplines enseignées à l’école, aussi rébarbatives soient-elles renvoient l’idée que le monde est chaotique et qu’il aura fallu des milliers d’années pour en arriver à ce qu’il tienne à peu près droit.
Tout cela m’inquiète, en fait. Je pense qu’au rythme où vont les choses, nous en arriverons un jour à perdre la conscience, celle qui a fait de nous des homo sapiens sapiens. Nous ne savons plus dire les choses précisément. Nous ne saurons bientôt plus lutter contre tous les genres d’amalgames intellectuels. Nous perdons l’idée du concept car nous n’avons plus la maîtrise des mots permettant de décrire ce concept. En remplacement, nous utilisons des mots globalisants, parfois chargés d’anglais ou d’italien pour faire « genre » et nous nous mettons à véhiculer une pensée distordue. Le pire, c’est qu’une fois que nous avons intégré un mot, en ne sachant pas toujours ce qu’il veut dire, nous allons le répandre autour de nous. Appelons ce mot le « Glorbül ». Nous l’utiliserons régulièrement et les personnes qui l’entendront, ne le connaissant pas, mais ne voulant pas montrer qu’ils ne le connaissent pas, diront sûrement : « Ah oui bien sûr, le Glorbül ! » Ils l’intègreront tout aussi rapidement et se mettront à le répandre un peu plus.
Démonstration.
Déceptif. Néologisme s’il en est, ce mot est de plus en plus utilisé dans le monde de ceux « qui se la racontent grave de chez grave ». « Déceptif » vient du mot anglais Deceptive. Et que veux-dire Deceptive en anglais ? Cela veut dire « Trompeur ». En effet, Deception en anglais signifie « Tromperie » en français, et non pas « Déception » qui se dit en anglais Disapointment. L’adjectif associé au mot anglais Deception est donc Deceptive. Lorsque les français utilisent le mot « Déceptif » qui, je le rappelle, n’existe pas, ils l’emploient avec le sens de « Décevant ». Créer un mot français à partir d’un mot anglais avec un sens qui n’est pas celui que l’on croit, c’est pas de la bonne bouillie intellectuelle ça ?
Alors certes, vous pourriez objecter que finalement, ce mot-là on peut l’éviter et voir arriver le coup, vu que c’est un néologisme anglophone. Ok, mais vous allez voir, c’est encore plus sournois lorsque c’est dans notre propre langue.
Démonstration 2, le retour.
Une personne dit à son meilleur ami : « Comment ça va depuis la mort de ta mère ? » Réponse du meilleur ami : « C’est compliqué. » C’est compliqué ? Non, ce n’est pas « compliqué ». Perdre un être cher et en vivre les conséquences, n’est pas compliqué. En revanche, c’est difficile. C’est douloureux. Mais en aucun cas, le mot « compliqué » ne s’applique à ce contexte.
Lancer une fusée dans l’espace, ça c’est compliqué. Le mot « compliqué » aura bientôt balayé le mot « difficile ». Eh oui, on n’aime pas trop dire que les choses sont difficiles à notre époque. Positive attitude, positive thinking. Dire « compliqué » au lieu de « difficile », cela édulcore les choses et, par ailleurs, laisse supposer d’une part qu’on est face à un vrai défi – orgueil quand tu nous tiens – et d’autre part que l’on est dans un vrai tourment de vie. On est so busy ou overbooké : « Attends tu te rends pas compte, je dois trouver du temps pour mes amis, c’est compliqué ». Nos vies ne sont pas toujours si compliquées que ça. Elles sont parfois difficiles et parfois complexes. Ah ? Complexe est différent de compliqué. Oui. Mais ça, vous ne m’en voudrez pas, je vous laisse le découvrir par vos propres recherches.
Émotions
Un domaine où la bouillie linguistique trouve tout à fait sa place est celui des émotions. Et c’est normal. Il n’y a rien de carré ou de structuré dans une émotion. Nous sommes dans le monde de l’irrationnel et il est parfois difficile de placer des contours sur ce que l’on ressent. J’en sais quelque chose car s’il y bien un domaine qui n’a jamais été pris en compte dans ma famille, et donc dans mon éducation, c’est celui des émotions. Nous n’étions pas câblés pour cela. Il n’y avait pas besoin d’être précis sur ce que nous ressentions puisque personne ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir ce que nous ressentions. Une émotion ? Pfft, c’est pas pour nous. Une émotion, cela se refoule ou s’oublie en se surchargeant d’activité ou en compensant par des loisirs. Un point c’est tout.
Je fus rassuré de constater que dans notre société moderne le monde de l’émotion est souvent évoqué lors de discussions légères, mais rarement pris en compte concrètement. C’est surtout grâce au théâtre, couplé à mon passé de coach, que j’ai réalisé que savoir ressentir une émotion à fond, permet de mieux la nommer et que surtout, pouvoir la nommer précisément, permet d’encore mieux la ressentir. C’est là où j’ai réalisé que la frustration n’est pas la colère, la joie n’est pas l’engouement, la déception n’est pas le découragement.
Ce ne fût pas évident pour moi d’équilibrer mon côté très cérébral avec mes ressentis et mes sentiments. Mais une fois que ce fût fait, cela m’a permis de nommer ce que je ressentais et de ressentir ce que les autres nommaient.
Cela m’a permis de réaliser que si nous n’arrivons pas à avancer collectivement c’est aussi parce que nous ne savons pas communiquer clairement ce que nous ressentons. Nous utilisons parfois des mots qui n’ont rien à voir avec la réalité que nous expérimentons. Dans le pire des cas, nous sommes saturés par ces mêmes émotions qui, parce qu’elles nous submergent, nous empêchent d’exprimer clairement quoi que ce soit. Et si nous l’exprimons, ce sera par de la colère, du silence ou de la violence.
Voici un exemple où l’émotion exprimée n’a strictement rien à voir avec ce qui aura été ressenti. Il n’est pas rare d’entendre souvent des phrases du type : « Je suis arrivé en retard, je suis dégoûté. » C’est-à dire ? Vous avez ressenti du dégoût comme face à un plat avarié ou un animal mort ? « Mais non, Laurent, ce n’est pas ça, j’étais dégoûté quoi, je voulais tellement assister à cet événement. J’avais les nerfs. En plus, mon fils voulait tellement qu’on y assiste pour avoir un autographe. » Ah, d’accord, vous étiez déçu ? Vous étiez frustré, ce qui a provoqué de la colère. Vous avez ressenti de la tristesse pour votre fils face à sa propre déception.
« Bon ça va, Laurent, on passe pas le bac à chaque phrase. Qu’est-ce que tu peux être pointilleux, exigeant. Tu crois que c’est simple d’exprimer les choses ainsi ? » Non, je ne crois pas que ce soit simple. Mais je crois que c’est accessible quand on y travaille. Cela demande des essais, des efforts et une forme d’honnêteté intellectuelle. Mais, quelles que soient ces difficultés, je crois que c’est ça que nous devons faire pour éviter de tous nous retrouver un jour à dire : « Wesh, gros, on est là, on représente, chuis dèg ! » à tous les coins de phrase. « Ah oui, mais attends, c’est dur ! » Ben oui. Bien parler, être clair, c’est difficile. Compter c’est difficile.
À une époque, ce n’était pas un problème. C’est depuis que nous sommes devenus des « feignasses intellectuelles » que tout nous est apparu comme simplifiable à l’extrême.
Nous sommes des homo sapiens sapiens. Des êtres conscients de leur propre existence. Nous sommes la seule espèce capable de savoir ce que nous savons. Nous sommes les seuls à savoir que nous ne sommes pas des antilopes ou des fourmis. Et pourtant, nous ne cessons de lâcher sur nos prérogatives et sur nos responsabilités. Et parce que nous sommes des homo sapiens sapiens, nous sommes censés appréhender la vie dans toute sa complexité plutôt que d’être dans cet état larvaire où l’on résume notre vie à : « Comment faire valoir qui je suis, en retirer du fric pour pouvoir me payer un maximum de loisirs et transmettre cela à mes enfants mais avec bonne conscience ? »
Je ne suis pas exemplaire, je suis exactement dans le schéma que je viens de décrire. Mais a minima, je ne remets pas en cause le fait que nous sommes censés élever notre conscience des choses pour sortir de cet état de fait. Je ne me complais pas dans la situation actuelle. Je ne m’en satisfais pas. Ce n’est pas suffisant pour prétendre donner un sens à sa vie. Il nous faut à nouveau apprendre à lire, compter, comprendre, réfléchir, tout remettre en cause. Il nous faut maîtriser à nouveau notre langue, les concepts qu’elle soutient et connecter cela à notre propre histoire afin de la comprendre.
Identité
Quand je suis parti faire mes études d’ingénieur à Lyon, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à masquer mon accent marseillais. Je voulais être pris au sérieux et le problème avec l’accent marseillais, c’est qu’il n’est pas rare que les gens focalisent dessus. Même dans ma vie d’adulte, combien de fois ai-je pu m’entendre dire que j’avais un accent qui sentait bon le pastis ou que j’amenais un brin de soleil dans une conversation ? C’est comme si je m’amusais à dire à un strasbourgeois que son accent sent bon la choucroute ou qu’un parisien nous amène un peu de grisaille dès qu’il ouvre la bouche.
Il n’y a pas que la ville qui mène au cliché. Le nom de famille ou la profession mènent aussi au raccourci. Parce que je m’appelle Boghossian, je ne serais que d’origine arménienne ? Parce que je suis humoriste et marseillais, cela signifie que je ne suis qu’un humoriste marseillais et que donc je ne fais que de l’humour uniquement lié à ma ville ? Dans mon cas, quelle est mon identité ? Je suis français et pourtant, en même temps, je me sens 100% marseillais. Pour certains, je devrais dire que je suis français d’origine marseillaise. Mais ce n’est pas vrai. Je suis marseillais à 100% même si je suis français à 100% avant tout.
De la même manière, je me sens 100% arménien. Mon arménité n’est pas qu’une origine laissée à l’abandon quelque part. Je me sens arménien. Pourtant, je ne parle même pas la langue. Devrais-je dire que je suis français d’origine marseillaise, arménienne, italienne et espagnole, puisque c’est le cas ? Non, car je suis tout cela en même temps. Et le tout à 100%. Et au final, s’il est question de nationalité, je suis français avant tout. Mon pays, c’est la France. Et c’est le pays que je défendrais s’il le fallait. Mais cela ne résume pas toutes les facettes de ce que je suis. Pourquoi faudrait-il un seul mot pour globaliser chaque être humain ? Pour pouvoir les mettre dans une opposition systématique ?
Nous sommes tous nés égaux. Des êtres humains faits de chair et de sang avec les mêmes droits. Nous étions des nourrissons ayant besoin d’amour pour grandir et les choses ont commencé à se corser. On a commencé par nous donner un nom, un prénom, puis une nationalité, une religion. Puis il fût important de nous désigner par notre couleur de peau et par tout un tas de caractéristiques qui dans le fond, ne servent à rien : le poids, la taille, le type, le genre, etc. Je crois en l’égalité parfaite entre tous les individus qui peuplent cette planète. Puisque nous sommes égaux, pourquoi faire des différences et ne pas dire les choses telles qu’elles sont ?
J’ai vu arriver cette vague de politiquement correct où des gens, qui n’étaient ni noirs, ni arabes, ni juifs ont commencé à dire : « Nous allons faire en sorte que vous ne soyez plus qualifié par les caractéristiques qui vous définissent. » Ils se sont donné un rôle de justicier de la bien-pensance et ont commencé à expliquer que non, on ne pouvait plus dire noir ou arabe. Qui s’est mis à la place de ces gens qui ne pouvaient plus revendiquer leur propre identité, leur propre ancestralité, leur propre histoire ? Je connais les motivations de cette volonté de neutraliser la moindre qualification liée à la couleur de peau, l’obédience ou l’origine ethnique : c’est parce qu’à force d’appeler un arabe un arabe, un juif un juif, un arménien un arménien, etc., l’on favorise soi-disant la stigmatisation et le racisme. En fait, je crois que c’est complètement l’inverse. Je crois que c’est en voulant neutraliser toutes les caractéristiques des individus, en les clonant derrière des mots politiquement corrects, qu’à terme on crée de la frustration et du communautarisme.
Je n’ai jamais compris le slogan « Black, blanc, beur ». Pourquoi ne pas dire « Noir, Blanc, Arabe » ? Cela véhicule l’idée qu’être noir ou arabe est un problème alors qu’être blanc ne l’est pas ? On devrait pouvoir être fier d’être noir ou arabe non ? Et pouvoir le dire. Même si l’on est français avant tout. Guy Bedos, en reprenant sur scène les mots de Lenny Bruce (humoriste américain), disait : « Nègre, nègre, nègre, je répéterai ce mot jusqu’à ce qu’il soit vidé de son sens et que plus jamais un petit enfant noir n’éclate en sanglots en l’entendant dans une cour d’école. »
Peut-être faudrait-il adapter la phrase : « Nous devrions pouvoir répéter les mots noirs, arabes, juifs, chinois, etc. jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau remplis de tout l’honneur et la fierté des peuples qui les portent, afin que plus personne n’ait jamais peur ou honte de les prononcer. »
Certitude
Notre société est la société de la case : il faut identifier les gens par un adjectif afin de pouvoir en déduire tout un tas de constructions mentales à son sujet et rapidement pouvoir juger. C’est ainsi que l’on peut créer tous ces clichés selon lesquels tous les avocats sont véreux, les femmes et hommes politiques sont tous pourris, les étrangers sont tous des voleurs, les marseillais sont tous supporters de foot etc… Non, rassurez-vous, il existe tout un tas de marseillais qui n’aiment pas le foot, qui ne boivent pas de pastis et dont la famille n’est pas issue de la mafia. Oui je sais, tout se perd.
Nous sommes terrorisés par l’autre et il nous faut absolument identifier quelle est sa case afin que cela nous rassure. Quelqu’un qui ne peut être mis dans une case ébranle nos certitudes et nous empêche de juger sur son sort. Pour consolider ces certitudes nous créerons des cases plus grosses, encore plus globalisantes, qui nous permettront d’assimiler un musulman à un terroriste, un chinois à un japonais, un américain à Donald Trump.
C’est ainsi : nous avons besoin de ces certitudes. Édicter des règles universelles de vie en utilisant des tautologies du genre « Cela s’est toujours passé ainsi ! », « Cela ne s’est jamais produit ! » est aussi une manière de donner le sentiment que nous sommes au contrôle de ce qui se passe, qu’il n’y pas de doute possible. Cela permet de s’accrocher à des croyances ou à certains repères. La certitude permet de
garder le contrôle, de diriger et souvent de polariser. C’est tellement pratique de vouloir identifier sans aucune nuance qui sont les gentils et qui sont les méchants. En ce sens, mettre les gens dans des cases bien établies permet de limiter les nuances, les différents angles de vue et les niveaux de perception.
Ainsi pour certaines personnes un rabbin, un prêtre ou un imam, ne sont que prêtre, imam ou rabbin. Le fait qu’ils aient des doutes, des peurs, des familles à élever pour certains, qu’ils soient des femmes ou des hommes, finalement on s’en fout. À notre époque, l’important c’est classifier, identifier avec une étiquette afin de pouvoir dégainer le plus vite possible un jugement si cela est nécessaire. La posture la plus difficile c’est, au contraire, de laisser la place au doute pour comprendre. La culture du doute est celle qui vise à aller se mettre à la place de l’autre. D’essayer de comprendre ce qui l’a poussé à agir ainsi ou à faire tel choix de vie. La posture la plus difficile, c’est celle qui consiste à trouver chez les autres non pas ce qui nous sépare, mais ce qui nous rapproche. Ce que nous avons en commun et dans tous les cas, ce que nous pouvons apprendre de l’autre.
Je pense qu’il nous faut revenir à cette culture du doute. Et pour cela, il nous faut du vocabulaire, des concepts, des idées, des débats et des échanges. Sans l’envie d’être précis sur le sens des mots et des concepts, nous aurons bientôt perdu l’envie de prendre de la hauteur afin de comprendre. Nous serons juste victimes de nos instincts. Dommage, Platon : tu avais tellement bossé pour nous faire sortir de la caverne. Avant d’avoir des étiquettes sur le front, nous sommes humains avant tout. La culture du doute, cela signifie de prendre le recul nécessaire pour réaliser qu’un seul mot ne nous définit pas. La société qui nous est offerte à terme, si l’on n’y prend garde, nous permettra de rester campés sur nos certitudes et de classifier le monde au sein
d’une vision rassurante et statique. En faisant ainsi, nous couperons encore et encore le monde en deux : nous et eux. Nous généraliserons : « Ce sont tous les mêmes. » Les avocats ? Tous les mêmes. Les Immigrés ? Tous les mêmes. Les féministes ? Toutes les mêmes. etc. Nous justifierons ainsi nos choix afin d’en retirer tout le pouvoir nécessaire pour exercer notre jugement sur le gros paquet « Tous les mêmes » que nous aurons créé.
Sophisme
L’utilisation massive de notre intellect permet, du moins en apparence, de simplifier des choses complexes et nous donne le sentiment que nous sommes très intelligents. Pour certains orateurs, c’est un avantage : en créant des constructions mentales basées sur des amalgames de concepts, ils arrivent à amener une audience à les suivre sur une conclusion déjà programmée à l’avance. Avec le bon ton, et des mots choisis, il est très facile de se prendre pour un grand penseur en tordant la réalité, en transformant une victime en bourreau et en créant des procès d’intention derrière chaque mot.
Heureusement, ce phénomène nous met tous à égalité puisque même nos politiques usent et abusent de ce genre de raccourci. Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a déclaré qu’il fallait absolument bannir et punir des insultes du type « Va te faire enculer » des lieux publics et stades de foot. Pourquoi ? Apparemment, selon Madame Schiappa, c’est un propos de nature homophobe qui dénigre le destinataire de l’insulte en l’invitant à subir une sodomie. Et puisque les hommes homosexuels pratiquent la sodomie, l’insulte compare le destinataire de l’insulte à un homosexuel, laissant supposer que l’émetteur traite le destinataire d’homosexuel.
Conclusion : c’est une insulte homophobe. Ceci s’appelle un sophisme. Le plus connu des sophismes est celui-ci : « Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat. » Ici ce serait plutôt : « Il m’invite à subir une sodomie. Les homosexuels pratiquent la sodomie. Donc il me traite d’homosexuel. »
Très efficace, Madame Schiappa, mais surtout très malhonnête. Reprenons. Une personne dit à une autre personne « Va te faire enculer », qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’émetteur n’apprécie guère la personne qu’il a en face de lui. Il l’invite donc à subir une sodomie. Pourquoi ? Parce qu’une sodomie, lorsqu’elle n’est pas pratiquée avec bienveillance dans le cadre d’un rapport consenti, ça fait mal. L’émetteur de l’insulte, veut donc que le destinataire de l’insulte ait mal. Il l’invite à subir la douleur de la sodomie. Ce n’est pas sympathique, mais ce n’est pas homophobe. Pourquoi cela ? Parce que la sodomie est un acte hétérosexuel aussi bien qu’homosexuel.
De nombreuses femmes pratiquent la sodomie avec leur partenaire. Il y a même des hommes hétérosexuels qui se délectent de vivre la sodomie que leur procure leur compagne grâce au sex toy de leur choix. Il y a même des femmes qui, dans le cadre d’une relation lesbienne, pratiquent la sodomie. Bref. La sodomie est universelle et se pratique depuis la nuit des temps. Il ne faut pas être historien de la Grèce ou de la Rome antique pour le savoir. Et quand c’est bien fait, tout le monde y trouve son compte. Tout le monde peut la donner ou la recevoir, directement ou indirectement.
Je vous laisse chercher par vous-même sur Google des images de femmes clairement féministes qui n’hésitent pas à tendre le majeur bien haut. Seraient-elles homophobes ?
Madame Schiappa, un commentaire ?
Nous en sommes arrivés à un stade où des gens, remplis de certitudes et de peurs, se mangent le cerveau pour tordre la réalité et la façonner en fonction de leur peur. L’humoriste Jarry, homosexuel assumé, a expliqué lors d’une émission de télévision qu’il aimait bien se traiter lui-même de petit « pédé ». Apparemment certaines associations de défense des droits des homosexuels le lui ont interdit.
Comment pourrais-je vraiment être écologiste ? Je ne cesse de polluer. Comme la plupart d’entre nous, d’ailleurs. Toutes les phases de ma vie sont polluantes. C’est pour cela que je n’adhère pas vraiment à ce mouvement ou du moins pas aveuglément.
Je crois que j’ai eu un vrai déclic en 2009 lorsque je regardais un écran de télévision dans une salle de sport à laquelle j’étais abonné. Il y était diffusé un reportage issu d’un DVD de Nicolas Hulot. On y voyait Nicolas Hulot sur un bateau de type Zodiac semi-rigide, tout équipé pour de la plongée en bouteille, au large de l’Argentine, je crois. Le reportage montrait, notamment, des bancs de raie mantas au milieu desquels plongeaient Nicolas Hulot et son acolyte. Plus avant dans le reportage, j’ai entendu Nicolas Hulot expliquer à son équipier que le fait d’être au milieu de ces raies mantas, lui avait permis de se reconnecter à son humanité. Comme pour les Miss France évoquées précédemment. Ouah. La vache. Aller à l’autre bout du monde et se faire filmer pour montrer aux gens qu’avec un coût carbone maximal sur les épaules, finalement, on se régale et on profite de la vie. J’étais révulsé par ce que j’entendais. Bien sûr j’entends la sincérité du propos : effectivement, plonger dans le grand bleu, dans une eau limpide, entouré par un vol de raies mantas doit procurer des sensations tellement fortes que l’on doit se sentir humain plus que jamais. Est-ce que j’aimerais faire cela ? Bien sûr, c’est mon rêve.
Sûrement que je ressens une certaine jalousie vis-à-vis de Nicolas Hulot. Mais je ne me permettrais jamais de revenir d’un tel périple en expliquant qu’il faut préserver la nature, réduire le coût carbone et surtout en disant à des gens dans la difficulté que si la Terre va mal, c’est parce qu’ils roulent trop en voiture.
Maintenant, s’il est vrai que nous sommes à une phase critique de notre civilisation, même si j’ai envie de me taper un délire au milieu de raies mantas, ou que d’autres en ont envie, est-ce que c’est de cela dont notre planète a besoin ? Ce que j’aimerais entendre de la bouche de Nicolas Hulot c’est : « Je suis un pollueur, comme vous, et nous devons arrêter de croire que même au nom d’une bonne cause nous avons le droit de nous permettre tous les luxes. » Il devrait être le premier à préconiser de ne plus aller altérer ainsi les écosystèmes. Nous sommes tous des pollueurs et je ne vois pas pourquoi il faudrait créer une situation clivante avec les bons pollueurs d’un côté et les mauvais de l’autre.
Pour ce qui est de l’écologie, j’adhère à 100% aux propos de l’astrophysicien Aurélien Barreau dont je suis fan. Son message est clair : il faut des changements drastiques dans nos comportements. « Oh non, non Laurent, ne nous dis pas ce qu’on ne veut pas entendre. » Tu parles, je vais me gêner. Si, si, on y va. Les deux pieds en avant même. Je cite Aurélien Barrau parce que dans son cas, il n’a plus de voiture et il a arrêté de se déplacer à l’autre bout du monde pour assister à des conférences sur le climat. Je vous parle de ces conférences où l’on mange de la viande importée et où les climatisations tournent à fond. Eh oui, on veut sauver la planète mais ne pas transpirer sous les aisselles, parce que ça sent mauvais et ça manque de classe. Pour résumer : nous voulons lutter contre le réchauffement climatique, mais dès que ça se réchauffe, on monte la climatisation. Trop forts ces humains.
Nous voulons tout et son contraire et surtout, nous ne voulons pas changer nos petites habitudes. Ce que l’on veut, c’est se sentir bien avec nous-mêmes et s’endormir la conscience tranquille. Sauf que ce n’est pas possible. Ou plutôt, ce n’est plus possible. Mais que faut-il faire alors ?
Que faut-il faire pour quoi ? Pour sauver notre espèce ou bien pour préserver la planète ? Certains diront : « Mais c’est pareil ». Et non. Ça ne l’est pas. On peut continuer à dégrader massivement notre planète, la technologie permettra sûrement à certains, les plus riches normalement, à survivre avec de l’air fabriqué, avec de la nourriture de synthèse. Je ne me fais aucun soucis pour eux. En revanche, ces humains pourraient survivre sur une planète complètement bousillée.
Alors, peut-être voulons-nous préserver la planète ? Ok. Pour cela, il nous faut arrêter de prendre l’avion juste pour le plaisir, de faire des croisières sur des bateaux qui polluent infiniment plus que nos voitures, d’utiliser tous nos terminaux électroniques, etc. Non ? Ce n’est pas ça que l’on veut ? Ah, il faudrait préserver la planète sans changer nos habitudes. Eh bien, j’en suis convaincu : ce n’est pas possible. Nous jouons bien trop aux enfants gâtés et dans la mesure où nous ne savons pas ce que nous voulons, je pense qu’il faudrait que nous arrêtions de nous donner un rôle qui ne nous a jamais été donné. Celui de « Propriétaire de la terre » et de « Responsable des affaires mondiales ». Pour certains ce serait même « Responsable des affaires universelles ». Nous avons un cerveau, donc nous sommes le peuple élu pour tout gérer.
Je me tords de rire quand dans la même pensée, j’imagine, d’un côté, notre Univers qui est en train de s’agrandir et s’étirer à une vitesse folle et, d’un autre côté, nos problèmes existentiels ridicules. Au cœur de l’Univers, des forces incommensurables se déchaînent, des galaxies ne cessent d’accélérer, des étoiles s’effondrent sur elles-mêmes, des trous noirs dits supermassifs de la taille de plusieurs millions de fois la taille de notre soleil absorbent et recrachent une partie de la matière existant sur les étoiles en sa périphérie, et nous, nous sommes là avec nos petits problèmes de surpoids, de bien-pensance, de grandes idées sur tout.
Ce que je veux dire c’est que, globalement, l’Univers se fout de nous. Et il a bien raison. Nous n’existons pas réellement pour lui. À part pour nous-mêmes, nous n’existons pas. Si demain, l’Humanité disparaissait, que se passerait-il au niveau de l’Univers ? Rien. Déjà même au niveau de la planète, si demain nous disparaissions de la surface de la Terre, eh bien la conséquence directe c’est : nous aurons disparu. Conséquence pour la planète elle-même : la nature reprendra ses droits mais globalement, aucune espèce n’en fera une maladie. La terre s’est bien mieux portée du moment où nous avons été confinés. Aller, hop, à dégager les humains.
Nous devrions être beaucoup plus humbles vis-à-vis de la Terre : nous ne sommes qu’une forme de vie complexe. Rien d’autre. Nous n’avons pas de rôle à jouer. Nous ne sommes que nous. Nous plaçons l’Univers au centre de notre réflexion comme si nous étions le point le plus polarisé de l’Univers et cela se résume par deux questions : « Quand est-ce qu’une autre forme de vie va venir nous voir ? » et d’un autre côté « Comment faire pour aller expliquer aux autres qu’on existe ?» Réponses : « Jamais » et « Laisse tomber, ils s’en foutent. »
À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous n’intéressons personne, ou qu’il n’y a personne à intéresser. À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous ne sommes peut-être qu’une anomalie de l’Univers avec une durée de vie limitée, quoi que nous voulions ou décidions ?
À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que comme beaucoup de choses, nous faisons partie d’une aventure globale qui n’a peut-être aucun sens ? « Mais non grand dieux, Laurent, nous sommes les humains. » Oui, et alors ? Les galaxies devraient se mettre à trembler parce que nous avons des diplômes au titre flatteur et pompeux ?
Je trouve que la question qui porte en elle le plus d’égo boursoufflé humanoïde est la suivante : « Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? » Rien. Nous n’avons rien à laisser. La Terre ne nous appartient pas. Elle était là avant nous, et elle nous survivra mille fois sans sourcilier le moins du monde. Ou alors si : nous leur laisserons de sales habitudes. Par exemple, celle d’être incohérents.
Mais ok, supposons qu’en effet, nous arrivions à assainir notre planète. Imaginons que par exemple, en 2050, Marseille et Paris sont enfin des villes propres. Calmez-vous, c’est juste une supposition. Supposons, donc. Est-ce que nous aurons réglé le problème des sans-abris ? Est-ce que nous arrêterons de nous insulter, de nous frapper ou de nous abattre pour un regard en travers ? Est-ce que nous aurons arrêté d’avoir peur les uns des autres ? Est-ce que nous en aurons fini avec l’antisémitisme, le racisme, la pédophilie et les violences faites aux femmes ?
Nous sommes la seule espèce qui s’inflige autant de calamités à elle-même. Aucune autre espèce vivante ne se comporte ainsi. Penser aux générations futures ? Quelle blague. Nous ne faisons déjà rien maintenant pour ceux qui souffrent au quotidien. Il est plus facile de penser aux enfants de dans 200 ans, que d’agir ici et maintenant pour ceux d’aujourd’hui. Parce qu’il suffit de le dire. Comme pour le collectif, évoqué au chapitre précédent. Je suis profondément convaincu que si nous nous mettions à, littéralement, prendre soin de nous, les uns des autres, nous serions bien moins dépendants de notre société de consommation, de nos pseudo-besoins et de nos crises existentielles. Si nous nous appliquions à nous entraider, je suis convaincu qu’il n’y aurait plus à penser à sauver la planète, car les choses se feraient d’elles-mêmes. C’est cela que nos enfants verraient. Et parce que nous incarnerions notre propre discours, ils se l’approprieraient naturellement.
Mais l’humain n’est pas fait ainsi, même le vertueux, même l’humoriste qui écrit un bouquin. Au milieu il y a l’envie, l’ambition, le « moi je », la peur, la jalousie, l’apparence physique, l’avidité, la compétition etc. Et alors. Que faire ? Comme je le disais, ne plus se prendre pour des Dieux me semble être un bon point de départ.
Le deuxième : sortir de l’hypocrisie des colibris. Les colibris, c’est une communauté de gens qui s’impliquent pour la planète à hauteur de ce qu’ils peuvent donner. L’image du colibri vient de la légende suivante. La forêt prend feu. Tous les animaux s’enfuient, sauf un colibri qui goutte après goutte, va à l’étang et ramène de l’eau pour éteindre le feu. Alors, le roi des animaux lui dit : « Mais arrête, ça sert à rien, tu ne vas jamais pouvoir arrêter tout le feu ? » Et le colibri lui dit : « Oui, mais moi je fais ma part. » Et voilà. Il est content. Hein ? Il a posé ses 3 gouttes alors il va pouvoir partir à Marrakech, en avion low-cost, pour se reposer, pour cramer 2000 litres d’eau dans un hammam et se faire masser par un gars payé 10 euros par mois. Et, alors là, allongé sur un transat avec un cocktail à la Goyave importée d’Asie, le colibri, pourra dire, sûr de lui : « Ahh, ça c’est la vraie vie. »
Nous ne sommes pas des colibris. Nous sommes des pollueurs, même si nous trions nos déchets. Je n’ai pas, nous n’avons pas, à subir la culpabilisation et les leçons de ce genre de colibris. La théorie du colibri, c’est juste une manière de se donner bonne conscience et de ne pas faire ce qu’il faut pour que notre monde soit sauvé. « Tu as arrêté de manger du Nutella pour protéger les orangs-outans ? C’est bien. Alors tu as le droit de rouler avec ta voiture et d’empester les poumons des enfants de ta ville. » Ce procédé tient autant de l’arnaque intellectuelle que du manque de courage émotionnel. On marche sur la tête. Vous savez qui est gagnant dans tout ça ? Nutella. Car même quand on dit que Nutella tue des orangs-outans, ça fait encore de la pub pour Nutella. Je vous parle là, du même Nutella qui a dû déjà déployer des pâtes à tartiner qui ne s’appellent pas Nutella mais sur les pots desquels on a inscrit « Sans huile de Palme – Un orang-outan sauvé », et avec lesquelles elles font encore un peu plus de profit. Ouf, tout va bien.
Nous avons la société que nous méritons. Nous pourrions ne plus voter pour les partis politiques pour lesquels nous votons depuis des dizaines d’années et voter « écolo » par exemple. Mais nous ne le faisons pas, ou du moins pas assez. Pourquoi ? Eh bien si vous cherchez bien au fond de votre conscience, derrière les vœux pieux pour sauver la planète, vous trouverez sûrement des raisons bien plus liées à votre argent, votre maison, vos sacrifices, votre retraite, etc. Je pense qu’on ne voit plus le bout du tunnel parce que notre filtre est basé sur deux concepts que j’ai déjà évoqués : le travail et la consommation.
Vous allez dire : « Mais on ne peut pas tout changer, etc. » Ben en fait si. Mais on ne veut pas. Trop fragiles. Trop dépendants. Trop peureux.
Pour en finir avec ce chapitre, une question. Comment pouvons-nous justifier le système des vols low-cost ? Nous nous présentons comme des gens qui voulons le meilleur pour les autres. Nous voulons la mixité, l’échange au cœur des communautés, etc. Mais nous continuons à acheter des vols dont les avions seront pilotés par des pilotes auto- entrepreneurs, sous-payés, qui enchainent les vols à des rythmes infernaux. Nous nous plaignons mais dans la moindre de nos actions nous valorisons les sociétés du grand capital et l’esclavagisme moderne.
Est-ce que je dis qu’il faudrait voyager moins ? Absolument. On verrait moins le monde ? Ben oui. Ça causerait des problèmes économiques ? Sûrement. Mais les résultats planétaires seraient là. Surtout que je ne pense pas que, dans les droits universels humains, nulle part il n’ait jamais été inscrit que l’humain a le droit de visiter tous les pays qu’il désire parce que cela le fait se sentir bien avec lui- même. Alors oui, on verrait moins de monde. Mais peut-être verrait-on ceux qui sont à côté de nous et qui comptent vraiment. Le monde actuel est tel un bateau. Il coule, mais nous nous demandons comment conserver les tapisseries au mur.
J’ai été quelqu’un de très individualiste dans ma vie professionnelle. Surtout dans la conception et la réalisation des projets qui me tenaient à cœur. Et finalement, se retrouver seul sur scène sous les projecteurs en affirmant « Je vais vous faire rire » en est aussi la démonstration.
Le collectif m’a toujours semblé être quelque chose de très mystique, même enfant, quand il fallait jouer à deux ne serait-ce qu’aux Lego avec quelqu’un d’autre. Je trouvais toujours le résultat final moyen, chargé de compromis. Le gars avait rajouté des ailes là où il fallait pas, il avait placé ses bonhommes n’importe où. Une horreur, je vous assure.
Cela a d’ailleurs continué en entreprise lorsqu’il m’était demandé de travailler en groupe lors de séminaires ou de formations. Non mais sérieusement, ils pouvaient pas me laisser un peu tranquille dans ma tête à penser à mes trucs ! Donc pour résumer, en tant que fils unique, avec une importante sensibilité au regard de la confiance, de la précision ou de la justice, il fût un temps où je pensais pouvoir tout faire tout seul. Vous le voyez le col gonflé d’ego du rouge-gorge, là ? Heureusement, cela n’a duré que 40 ans.
Plus sérieusement, la vie a fait son travail et déconvenues après déconvenues, j’ai fini par réaliser que les grandes réalisations sont issues de la communauté et non pas de l’individualité. Je me suis donc intéressé petit à petit à notre destinée commune et je me suis dit qu’en effet, si nous faisions tous un pas de côté, le même pas, pour changer quelque chose dans nos vies, notre destin commun en serait transformé.
Quelle ne fût pas ma déception, une fois de plus, lorsque je découvris que ceci n’était qu’une nouvelle hypocrisie. Comme la quête d’authenticité. Quarante ans passés à fuir le collectif, et quand je m’y mets sincèrement je découvre quoi ? Que tout le monde est prêt à faire un effort, mais uniquement l’effort qui n’atteint pas son propre confort. Ah ben, c’est comme moi avant, alors ?
Pas tout à fait, en fait. Allez, soyons sérieux un moment. Il paraît que nous devons sauver la planète. Parti comme ç’est parti, j’ai l’impression que nous allons louper le coche. Mais il nous faut rester optimistes et garder un esprit ouvert. Principalement, à en écouter les experts et scientifiques, notre planète est en danger, d’un point de vue écologique.
En fait, c’est surtout nous qui sommes en danger. Et c’est pour cela que nous souhaitons sauver la planète. Ce que je veux dire, c’est que les humains veulent sauver la planète pour les humains. Certes nous souhaitons protéger la biodiversité et le monde du vivant mais ce ne sera jamais au détriment de notre propre espèce.
Les humains sauvent le règne animal et une fois le travail réalisé, l’humanité peut s’éteindre ? Non, bien sûr que non. Surtout que généralement, les gens qui prennent à leur charge le respect de la biodiversité ont des conditions de vie très favorables, avec un vrai niveau de confort. Porter des grandes causes oui, mais sûrement pas au détriment de leur propre niveau de vie ou de leur propre survie. C’est humain.
Ainsi donc, s’il est question de nous en sortir, selon moi, la meilleure chose à faire c’est de nous inspirer des meilleurs écologistes qui n’aient jamais existé, à savoir : l’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle et Mère Theresa. Pourquoi dis-je qu’ils sont les meilleurs écolos qui aient jamais existé ? Parce qu’ils consommaient peu. Ils polluaient peu. Ils s’occupaient directement de leurs frères et sœurs (nous, au cas où je ne serais pas clair) et surtout, ils ne culpabilisaient personne.
Certains diront que l’on ne peut pas tous être l’Abbé Pierre ? Sûrement, mais on pourrait un peu s’attarder sur son modèle, non ? Avec un tout petit peu plus d’altruisme, nous pourrions nous occuper des SDF qui sont dans nos rues ou des personne âgées de notre immeuble. Nous pourrions développer des communautés dont les membres prendraient soin les uns des autres.
Vous avez remarqué la culpabilité qui nous prend quand on est sur le point de croiser le regard d’un SDF ? Qu’il est facile de détourner le regard. Pourquoi culpabiliser d’ailleurs ? Nous ne sommes pas responsables à titre personnel de la situation de cet individu dans la rue. Peut-être finalement que nous savons que quelque chose ne tourne pas rond. Nous savons inconsciemment que ce SDF n’a aucune raison, d’un point de vue philosophique, de dormir dans la rue plus qu’un autre être humain. Nous savons qu’en tant que nourrisson, à la naissance, nous sommes tous nés avec la même égalité au regard du monde du vivant.
Ce SDF que l’on ne peut regarder dans les yeux, il fût un temps où il était enfant. Sa mère lui chantait des chansons pour l’endormir. Il avait des rêves. Lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard dans la vie, il répondait sûrement qu’il se voyait pompier, docteur ou sportif. Comme nous, comme nos enfants. Regarder un SDF dans les yeux, c’est déjà pas mal non ? Mais nous ne voulons pas vivre cela, n’est-ce pas ? Nous préférons nous dire que nous ne pouvons rien faire. C’est la faute de la société (nous sommes la société).
Paradoxe absolu, nous ne cessons de parler du « Collectif », mais quand il est question de le vivre…
C’est que le collectif, c’est dur. Ça pue, le collectif, on se dispute dans le collectif, c’est inconfortable. C’est physique, le collectif, c’est émotionnel. C’est chargé d’humanité, avec le meilleur comme le pire. Les gens qui travaillent pour Les Restaurants du Cœur, les familles qui acceptent de devenir familles d’accueil, les personnes qui sont au service des autres vivent le collectif au quotidien.
Est-ce que c’est de ce collectif-là dont nous parlons ? Je pose la question, parce que le collectif où finalement chacun peut rentrer chez soi en se foutant des problèmes des autres, c’est juste de la bonne conscience.
Le collectif, le vrai, ce sont les gilets jaunes. Des gens qui n’en pouvaient tellement plus, qu’ils n’avaient plus d’autre choix que de se retrouver pour être ensemble. D’accord ou pas d’accord, être ensemble sur des ronds-points dans le froid ou sous la pluie était plus important pour eux que de rester seuls devant cette boîte à bêtises pour laquelle nous payons une redevance. Le collectif sera-t-il la solution à nos problèmes écologiques ? J’en suis convaincu. Cela nous permettrait d’être un peu moins égoïste, de partager nos biens, de moins consommer. Et surtout, cela nous permettrait d’être connecté à la vie, la vraie. Celle que traversent des millions de gens, des personnes connectées à la réalité de notre monde.
Une fois de plus donne-je des leçons (très moche cette inversion de sujet) ? Non. Mais j’ai la conviction que je ne regarde pas dans la bonne direction. Et que je ne suis pas le seul. Je pense sincèrement que l’humanité évoluera vraiment lorsque nous serons capables de penser à l’autre au moins autant que l’on pense à soi.
Un exemple typique de manque d’altruisme et d’égoïsme dont nous faisons régulièrement la démonstration, c’est lorsque nous sommes confrontés aux conséquences d’un accident de voiture. Lorsqu’un accident de voiture se produit, il y a souvent un embouteillage. Et lorsque nous sommes dans cet embouteillage, et que nous comprenons que c’est un accident, quel est notre premier réflexe ? Nous pensons : « Ah, je vais encore être en retard, c’est pas possible cette autoroute, pourquoi ils ne dégagent pas les véhicules plus vite ? » Etc. Etc. Et lorsque l’on passe devant les véhicules concernés par l’accident, non seulement nous jouons aux voyeurs, mais de plus nous nous disons : « Ouf, pourvu que ça ne m’arrive jamais. »
Quand allons-nous réaliser que c’est un être humain qui a perdu un fils ou une fille dans cet accident ? Quand allons- nous penser à ceux qui souffrent avant de penser à nous- mêmes et à nos petits désagréments ? Ça ne coûte rien pourtant. Ah oui je vois, vous vous dites : « On a trop de soucis. Les autres ne pensent pas à moi alors pourquoi devrais-je penser à eux ? »
Ce que je veux dire, c’est que je vois bien que nous sommes bloqués dans nos peurs, notre jugement de l’autre, notre égoïsme, notre fainéantise, nos certitudes, notre ego, etc. Alors, oui, nous avons de bonnes intentions, mais elles ne sont que des intentions. Les gens qui sont dans l’altruisme et le rapport à l’autre au quotidien, vous ne les entendez jamais. Ils n’ont pas le temps d’écrire un livre tel que je le fais. Ils n’ont pas le temps d’en parler puisqu’ils sont sur le terrain à aider directement les plus démunis d’entre nous. Ils travaillent pour Les Restaurants du Cœur, ou pour la Croix Rouge. Ils travaillent dans des services d’urgence ou d’accueil des réfugiés. J’admire ces gens-là profondément.
Je viens d’apprendre que des jeunes d’une cité de la ville de Cergy ont lancé des maraudes hebdomadaires pour aider les SDF de la ville. Ils se sont rassemblés et ont acheté un peu de nourriture avec leurs économies pour aller la distribuer aux personnes défavorisées. Certaines mamans du quartier ont même mis la main à la pâte pour préparer des plats ou fournir des vêtements ou des couvertures. Shahine, celui qui a eu cette idée le dit clairement: « Il faudrait que tous les enfants de France, quel que soit leur milieu social, passent une semaine à faire de même, comme un service civique. Cela permettrait à chacun de voir ce qu’est la réalité et d’agir en conséquence. » Et pendant que ce genre de personnes agît ainsi, nous, pendant ce temps, qu’est-ce qu’on fout ? On boit du thé vert bien au chaud en se demandant si on va devenir végétarien ou pas. On se demande si finalement nous n’allons pas passer au sans gluten par commodité. Shahine est exemplaire : voilà, ce qu’il faudrait faire. Tous, sans exception.
Je suis sensible à l’histoire de Shahine parce qu’elle me fait penser aux histoires que me racontaient mes anciens face aux difficultés qu’ils avaient du rencontrer pour vivre en France. Cela me fait réaliser que nous sommes bien plus collectifs lorsque nous devons affronter ensemble l’adversité, tel que cela vient de nous arriver avec la pandémie du Coronavirus. Mais dès que l’ennemi commun est parti…
Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ?
Il faudrait que je passe à l’action. Mais je ne sais pas pourquoi, ça n’enclenche pas. Je dois manquer de courage ou je dois encore être trop centré sur mon nombril. J’espère qu’un jour, j’aurai le déclic qui me permettra concrètement d’apporter mon aide aux autres. En écrivant ceci je témoigne juste de ma volonté de voir clair sur nos faiblesses et nos responsabilités non assumées. Je ne veux pas me mentir et trouver de bouc émissaire pour l’état actuel du monde. Nous avons la société que nous méritons. Espoir : nous pouvons tout changer, ensemble.
Nous sommes tellement nombreux, isolés dans nos cases, dans nos pseudo-soucis, à nous épuiser seuls. Alors qu’on pourrait agir dans un même élan, renverser la table et faire sauter la banque !