REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 10 – Conceptuel

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Conceptuel

Comme beaucoup de français, je pense pouvoir dire que je suis issu d’une tradition profondément terrienne et ancrée dans la réalité. Non pas que ma famille fût paysanne, mais simplement confrontée à une réalité de vie brute et sans fard dans une ville qui pouvait l’être tout autant.

Mon arrière-grand-mère maternelle, originaire de Lombardie, est venue en France à douze ans après plusieurs jours de voyage sans manger. À son arrivée à Marseille, elle s’est assise sur les marches du grand escalier de la Gare Saint- Charles où elle patienta plusieurs heures. Un homme s’est alors approché d’elle lui demandant ce qu’elle faisait. Puisqu’elle ne parlait pas français, elle lui montra un bout de papier cousu sur son manteau, sur lequel étaient écrites les coordonnées de la pension où travaillait sa grande sœur, arrivée en France quelques mois auparavant. Cet inconnu l’a alors accompagnée pour retrouver sa sœur à l’adresse indiquée.

Je raconte cela pour exprimer que toute mon histoire est avant tout basée sur des réalités fortes. Ce genre d’histoire imprègne votre âme. Vous ressentez la dureté des choses. Cette rudesse vous est transmise presque inconsciemment, elle vous habite. Elle vous ramène systématiquement à des choses réelles et bien concrètes. Des milliers de français pourraient raconter eux aussi cette histoire-là. Des migrants arrivant en France aujourd’hui ou dans d’autres pays d’Europe pourraient vous raconter cette même histoire faite de vérités brutes, concrètes et ancrées dans la réalité. Dans mon cas, cette histoire est amplifiée par des émotions et des sensations connectées à la nature et à la matière. Des sensations que j’ai vécues en tant qu’enfant, notamment grâce à mon père et à tout ce qu’il m’a transmis.

Mon père m’a emmené toute mon enfance, ainsi que mon adolescence, dans son camion. Nous allions sur les chantiers qu’il devait mener pour ses clients. J’ai gâché du mortier à la pelle à n’en plus sentir mes poignets. J’ai poncé des façades à m’en remplir les sinus de poussière. J’ai travaillé en plein soleil en été sous 40° de température, et sous la pluie pendant les vacances d’hiver. J’ai circulé, dormi et mangé dans un camion de maçons avec mon père au volant, un ouvrier et un manœuvre assis à côté de moi, et bien sûr toutes les effluves corporelles qui vont avec. J’ai toujours vécu dans une réalité on ne peut plus humaine faite de sensations sans fard.

Côté loisirs, alors que je n’avais que cinq ans, mon père me mettait un masque et un tuba sur la tête pour aller au fond de l’eau ; à même pas dix ans, il m’avait appris à lancer le couteau sur les pins de la Côte Bleue, à l’ouest de Marseille. Tout cela pour que je n’aie pas peur de l’inconnu. Je touchais du doigt la faune et la flore marine dans moins d’un mètre d’eau, je vidais des poissons alors que je ne savais pas encore nager. Il m’a appris la plongée en apnée ainsi que la chasse sous-marine et j’ai encore le souvenir de lui sortant de l’eau avec un poulpe de 4 ou 5 kg qu’il venait d’attraper, encore vivant, et qui lui remontait tout le long de l’épaule et du torse. Tout cela pour dire que chez nous, les sensations étaient vivaces, directes et brut de décoffrage. Si ma famille n’avait pas émigré d’Arménie, je crois que nous serions devenus trappeurs ou bûcherons. Plus tard, à un autre niveau, avant de devenir ingénieur, je fus animateur dans une centre social, toujours dans les quartiers nord de

Marseille, où j’ai pu toucher du doigt la réalité de plusieurs formes de misère.

C’est cet héritage construit sur des sensations fortes, des vies âpres, avec des tempéraments rugueux et on ne peut plus organiques, qui fait que je ne peux plus supporter le fantasme sociétal moderne devenu un concept mielleux et qui, je pense, est en train de nous éloigner de notre humanité. Ce fantasme sociétal se reflète, par exemple, dans des expressions comme « Belle année 2020 ». C’est ce message que j’ai pu lire en début d’année sur un panneau 4*3. Je me suis demandé ce que cela signifiait que de passer une « belle » année. C’est comme le fameux « Belle journée » que l’on reçoit généralement par mail au travail. Vous imaginez l’ambition ? Il faut que la journée soit belle. Sujet de philo : « Définir le beau ». Vous avez 3 heures.

Normalement, l’on se souhaite une « bonne » journée. Comme un bon repas. On ne s’est jamais souhaité un « beau » repas, non ? C’est normal, le mot « bon » renvoie à l’univers des sensations, d’abord celui du goût, mais aussi à d’autres niveaux du monde physique. Lorsque l’on souhaite une « bonne » journée, c’est une journée chargée d’énergie, d’intensité, de moments forts, de satisfaction que l’on souhaite. Alors bien sûr, cela n’est pas toujours le cas. La journée contiendra parfois de la frustration, du doute, de la désespérance, de la démotivation. Bref, une journée humaine. Tout cela sera ancré dans des sensations concrètes, émotionnelles et donc connecté à un quotidien terrestre.

Mais qu’en est-il d’une « belle » journée ? Non, vraiment je ne vois pas. Si ce n’est que nous entrons là dans le domaine de la beauté. Du superficiel donc ? La personne qui nous souhaite une « belle » journée nous souhaite donc une journée d’apparences, une journée idéalisée et fantasmée.

Belle en apparence mais pas connectée à ce que l’on vit vraiment.

Comme dans un rêve ou une image d’enfance, l’interlocuteur, chargé d’une pseudo-bienveillance dégoulinante, nous souhaite d’avoir une journée de surface, quasiment impalpable : très belle, très douce, très cosy, très chaleureuse, très jolie, très mimi… beeeuuuuurrrrrrrrrrrk !

Il n’y a pas plus puéril et manipulateur que ce genre de discours. Les gens sont parfois tendus, stressés ou frustrés mais ils vous souhaitent une beellllllleeeee journée. Cela me fait penser aux membres d’une secte lorsqu’ils se croisent : « Aoum, oh oui frère, belle journée à toi. » Une « belle » journée n’est finalement qu’un moment issu d’un fantasme, où tout se passerait bien mais dans une forme de légèreté aérienne.

Les gens qui nous souhaitent une « belle année », ou une « belle journée » sont comme des enfants apeurés par de vraies sensations. Ils savent parler des émotions mais ils ne savent pas les traverser. Ce sont souvent des gens qui ne se confrontent pas vraiment aux réalités de notre monde. Ils le vivent à distance, par procuration, au travers de livres de développement personnel ou de keynotes TED. Ils vous parlent de collectif mais travaillent seuls chez eux. Ils idéalisent une vie qui ne cognerait pas. Et oui, la vie ça cogne aussi, parfois. Ils pensent leurs émotions, mais ils ne les traversent pas toujours réellement. Alors, bien sûr, vous pourriez vous dire : « Mais qu’est-ce qu’on en a à faire Laurent ? » Comme je vous comprends.

Deux minutes, j’ouvre mes chakras.

Là où je veux en venir c’est que tout ce fantasme de belle vie, de belle année, de belle société, est en train de se répandre au point où tout ce qui n’est pas parfait, devient un problème. Nous touchons ici le cœur de la bienpensance et du politiquement correct. Si c’est un peu rugueux et pas assez lisse, on passe directement au procès d’intention. « Il a mis le mot homme avant le mot femme, misogyne ! Il a dit noire, raciste ! Ah non, mince il parlait d’une tablette de chocolat. Arrghhhh, ce n’est pas possible. Il faut que ce soit parfait, parfait, je suis choqué.e, je suis outré.e, c’est une honte, une honte. Je m’insurge. Il faut punir. »

Calme-toi. Même au pays des bisounours, la perfection n’existe pas. Au pays de la perfection, les « belles journées » sont reines. Nous pourrions être tentés d’imaginer que la vie se passe réellement comme lorsque nous regardons une émission sur France 2 qui montre une star qui quitte une tribu du bout du monde, après avoir vécu quinze jours avec elle. Ceci n’est pas une émotion. C’est juste de la sensiblerie. Une émotion, une vraie – la joie ou la tristesse – peut vous terrasser physiquement. Mais là, on n’est pas atteint physiquement. On se dit quoi devant ce reportage ? « Ohhhh, c’est beau. » Et nous voilà de retour dans l’univers du beau, du superficiel. Et cela se répand à tout, avec l’idéalisation, la culpabilité et la performance qui vont avec.

Vraiment, je déteste le concept organisé dans lequel nous vivons et qui nous amène finalement à définir nos vies au travers d’un fantasme plutôt que de choses concrètes. Cette vie conceptuelle qui fait que désormais, on ne commande plus un café allongé, mais un café américain. Un café allongé, c’est du café avec de l’eau en plus. Alors qu’un café américain, alors là… on touche au rêve. Parce que c’est ça le but de la vie ? Rêver ? D’ailleurs, le café ne nous est plus vendu en tant que tel mais plutôt comme « un délice caféiné révélateur de plénitude ». Un délice caféiné ? C’est amer, le café et c’est pour ça qu’on l’aime. Au rayon des débilités mercantiles, il y a aussi le café latte. En résumé : du café avec du lait. À une époque, on appelait ça du café au lait. Parfois même il y avait de la crème en surface du lait. Mais bon, café au lait, ça fait boisson de prolétaire franchouillard. Et c’est vrai que, ma grand-mère, elle en buvait souvent, du café au lait. Mais juste parce que dans les années 50 cela permettait de sauter un repas et remplissait le ventre à moindre coût.

Alors que le café latte, c’est bien plus noble. Déjà, on le paye plus cher, c’est tendance. Et puis au moins, café latte, c’est compréhensible dans tous les pays. Même à Champognoux- Les-Mimosas, quand tu commandes un café latte, tu as l’impression d’être à New York. Non vraiment, c’est un délire absolu que ce marketing de la vie dans lequel nous baignons.

Alors c’est sûr qu’au départ, on se laisse avoir, car c’est assez flatteur que d’être accueilli de manière personnalisée dans un bar ; non, pardon, dans un coffee shop. On se la raconte, on se sent un peu plus riche et même un peu plus intelligent. Surtout si des livres en anglais ont été placés ici et là sur une étagère. C’est tellement agréable que de traverser un espace zen, respectueux de l’environnement où des produits équitables nous seront servis dans le respect des valeurs de l’humanittéééééé. Beurk!

Tout cela est superficiel, sans réel ressenti. Ou plutôt non : un ressenti cosy où l’on se sentira à l’abri, comme une caresse apaisante, confortés dans nos idées et dans nos certitudes. Ce sera très « sympa » comme ambiance. C’est d’ailleurs dans cet univers que nous pourrons penser à l’injustice du monde, à l’écologie ou à notre prochain séjour bien-être. Surtout que nous irons entre amis, ces gens formidables qui pensent comme nous et qui nous rassurent sur le fait que nous avons raison. Vous croyez que j’attaque là les bobos ? Mais bien sûr que non : nous sommes tous touchés par ce genre de comportement et l’on ne s’en rend même plus compte. C’est la société de l’idéal et de l’ego concentré : il faut absolument chercher à atteindre cet idéal de monde parfait car nous sommes en charge de la survie de ce monde.

Tout a été fait, et nous l’avons accepté, pour que nous n’ayons plus à nous confronter aux réalités concrètes. Et puis cela nous arrange bien de ne pas voir certaines réalités. Les gens vivant la misère ou la guerre, eux, pourraient nous en parler. Je pense plutôt qu’ils auraient envie de nous mettre des claques. Mais nous ne voulons pas entendre ça. Non, nous voulons vivre une aventure et devenir le héros de nos vies. Bon une aventure avec le soleil, le sable et la mer et pas l’aventure avec le mal de mer, les brûlures et les scorpions. Ah bon et pourquoi ? Mais parce que le confort a fait de nous des gens fragiles.

Qui a le courage d’aller aider cette jeune fille qui se fait importuner dans les transports en commun par plusieurs garçons ? Qui a le courage de dire à ce jeune homme de lever ses pieds de la banquette dans le métro ? Oh oui, on le regarde méchamment en fronçant les sourcils pour qu’il comprenne. Tu parles d’un courage. On espère juste que quelqu’un d’autre le fasse pour nous et si cela ne se produit pas nous dirons : « J’ai préféré ne pas m’énerver parce que sinon, j’aurais pu tout péter. » Ben voyons. Et tu allais t’énerver comment ? Avec un double coup de sourcil ?

Nous pensons nos émotions, nos ressentis, mais nous sommes de moins en moins équipés émotionnellement et sensoriellement pour encaisser la vie dans tous ses aspects. Nous avons compris beaucoup de choses, mais qu’a-t-on expérimenté réellement ? Nous y réfléchirons plus tard, dans notre monospace ovoïde, véritable utérus roulant, dont on n’espère ne pas avoir à en sortir. Et comme nous devenons de plus en plus sensibles, avec un épiderme de plus en plus fin, nous allons nous remplir de certitudes. Comment cela ? Mais avec une masse d’informations et un flux permanent de sollicitations qui nous permettront de ne plus être connectés à notre essence profonde et d’être dans l’intellectualisation permanente de ce qui se passe.

Malheureusement, pour les jeunes générations cela devient un mode de vie. Une base de référence. Aller vite, zapper et savoir tout un tas de choses sans réfléchir en profondeur permet deux choses : amalgamer sans recul des concepts qui n’ont rien à voir entre eux, et projeter un idéal impossible à atteindre. Et s’ils n’y arrivent pas : frustration, jugement, exécution.

Remarquez, je me demande finalement si cela ne concerne que les plus jeunes d’entre nous.


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 9 – Humour

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Humour

Peut-on rire de tout ? Dans l’absolu, bien sûr que oui. Mais à notre époque, dans les faits, bien sûr que non.

Ce sujet me touche particulièrement parce que tout humoriste passe sa vie à chercher son rire intérieur, son clown. Et je trouve toxique que l’on essaie de museler ceux qui n’ont pour vocation que d’être dans la comédie, la satire ou la caricature. Par ailleurs, j’ai le sentiment que cela atteint aussi tout un chacun qui désormais se demande s’il peut rire de ceci ou de cela. Le nombre d’interdits ne cesse de s’accroître sous le fait d’une pression sociale soi-disant vertueuse, consensuelle et aseptisée.

Comme tous ceux ayant grandi dans les années 80, je n’ai connu que des humoristes qui ne s’interdisaient rien. Ils se faisaient réprimander ou ne plaisaient pas à tout le monde mais ces années Coluche, Desproges et Droit de réponse n’étaient sûrement pas des années de censure. Disons que tout n’était pas de bon goût mais on savait faire la différence entre une imitation douteuse de Michel Leeb et un propos raciste de Jean-Marie Le Pen. Ce n’est plus le cas. Tout a été nivelé et désormais nous sommes entrés dans l’ère de l’assimilation dangereuse entre le concept de « Blague » et celui de « Propos ».

Raccourcis

De nombreuses personnes à notre époque mélangent tout. Qu’est-ce qu’une blague ? Selon le dictionnaire Larousse, une blague est, je cite : « Une histoire plaisante imaginée pour amuser ou pour tromper ou une farce, une plaisanterie faite aux dépens de quelqu’un. »

Comme on peut le voir, ce qui caractérise la blague c’est la facétie, la moquerie, la comédie. En revanche, un propos a une toute autre définition à savoir : « Un ensemble de paroles dites, de mots prononcés au cours d’une conversation. »

Dans le concept même, une blague ne peut être prise au sérieux. Cela signifie qu’une blague qui tourne autour du racisme ou du machisme, n’est pas un propos raciste ou machiste. Si j’écoute un humoriste, par exemple Guy Bedos, faire un sketch sur le racisme ( Les vacances à Marrakech, L’enfer, c’est les autres ), c’est de l’humour que j’écoute. Ce sont des blagues. Même si elles me mettent mal à l’aise. Certains pourraient d’ailleurs dire que ce sont de sales blagues. Cela n’en reste pas moins de l’humour.

Mais comme par magie, du moment où je dis : « Guy Bedos a tenu des propos racistes », je sème le doute en sortant des phrases d’un concept de comédie, pour en faire une déclaration. Et justement, le plus dur à notre époque, pour ce qui est de l’humour, c’est de lutter sans cesse contre l’amalgame des concepts, des contextes et des intentions.

Concept

Le racisme et l’antisémitisme sont toujours très présents dans notre société. Nous avançons par petites gouttes pour les combattre, certes, mais il y a encore tant à faire. Ce n’est pas une chose à prendre à la légère. Les actes racistes et antisémites ont explosé en 2019 en France. Le racisme, l’antisémitisme, ce n’est pas de la blague. Et malheureusement, je trouve qu’à notre époque, nous avons tendance à mettre sur le même niveau des choses graves telles que le racisme ou l’antisémitisme, avec des choses qui ne le sont pas, en l’occurrence : des blagues.

Le racisme est une idéologie selon laquelle une race serait supérieure à une autre. Lorsque Jean-Marie Le Pen dit ouvertement : « Je crois à l’inégalité des races, oui, bien sûr, c’est évident. Toute l’histoire le démontre. Elles n’ont pas les mêmes capacités, ni le même niveau d’évolution historique. », c’est très sérieux, et ce n’est pas une blague.

Vouloir mettre tout au même niveau, sans aucun second degré, c’est rendre égal l’humour et le racisme. Le problème c’est que l’égalité n’est pas unilatérale. Si dans certains cas, certaines personnes pensent qu’une blague c’est du racisme, ils envoient le message d’égalité selon lequel le racisme c’est une blague. En mathématiques, si A est différent de B, B est différent de A. Donc, si le racisme/antisémitisme n’est pas une blague, une blague ne peut pas être raciste/antisémite.

Je trouve cela dangereux que de vouloir mélanger des choses qui ne sont pas du tout au même niveau. Cela diminue la gravité du racisme, d’une part, et cela s’attaque à notre aptitude à rire de soi et des autres, d’autre part. On ne peut tout mélanger. L’humour c’est pour faire rire. Le racisme, pour s’en prendre aux individus, pour injurier, pour discriminer, pour rabaisser. Certes l’humour peut blesser, déplaire ou dégoûter. Mais c’est le principe d’une république : l’intérêt général ne peut être la somme des intérêts particuliers.

Ce sur quoi il faut travailler, c’est l’intention. Le fait de faire de l’humour ne peut être taxé de racisme à moins que l’intention cachée derrière ne soit pas de faire de l’humour et ait pour objectif de bien faire comprendre qu’il y a un rapport de supériorité, de dénigrement ou d’injure entre celui qui émet le propos, et celui qui en est son destinataire.

Contexte

La première chose à situer en humour, c’est le contexte sociétal dans lequel cet humour s’exerce. Récemment, lors d’un spectacle en entreprise où je parlais de management et d’humour, je soulignais le fait qu’à notre époque, selon le mot que l’on utilise, on peut être suspecté de tout et n’importe quoi. J’insistais sur le fait qu’il faut être précis sur les mots et sur l’intention qu’il y a derrière. J’en ai fait la démonstration de la manière suivante. J’ai prévenu l’audience que j’allais créer un silence, puis que j’allais prononcer des mots, sans lien entre eux et isolés les uns des autres par des silences.

J’ai donc prononcé les mots suivants, sans intonation, sur un ton monocorde : Islam, juif. De là où j’étais, j’ai quasiment senti les colonnes vertébrales se raidir. Une tension palpable s’est mise à planer dans l’audience. J’ai désamorcé tout de suite en rajoutant le mot marseillais, et en disant : « On n’est pas tous mafieux ni amateurs de Pastis, à Marseille. » Au final, qu’est-ce que cela montre ?

Il n’y avait aucune intention dans les mots que j’ai cités. Je ne voulais littéralement rien dire et je ne pensais à rien en les disant. Mais c’est la sensibilité de l’audience qui a fait la différence. J’ai le sentiment que nous en sommes arrivés à un point où, des gens qui ne sont pas concernés par un mot, sont terrifiés à l’idée que ce mot-là soit potentiellement mal perçu par quelqu’un dans l’audience qui se sentirait concerné. Et plutôt que de vivre, par procuration, le malaise ou l’inconfort de cette personne qui pourrait être blessée, notre réaction sera à minima de nous crisper, et dans le pire des cas de monter sur nos grands chevaux et de lancer un procès d’intention.

Parfois nous ne savons pas ce que nous ressentons nous- mêmes, mais nous projetons notre peur dans « ce que pourrait ressentir quelqu’un que nous ne connaissons même pas ». Une sacrée fragilité, non ?

Avec un peu de recul, il me semble que ces mots prononcés sur scène ont provoqué cette réaction par rapport à notre contexte actuel mais aussi l’histoire passée. À notre époque, l’Islam subit l’amalgame avec l’Islamisme terroriste ou du moins est pollué par ceux qui font de cette religion un outil de pouvoir brutal. Par ailleurs, l’antisémitisme n’a jamais été aussi fort et après des siècles de persécution, on peut comprendre que dès qu’il est question de parler ou de faire de l’humour à propos du peuple juif, vu ce que ce peuple a vécu depuis toujours, il y ait une méfiance forte a priori. La perception d’un humour qui concernerait ces sujets en est donc complètement distordue.

Amalgame

Je n’aime pas blesser les gens avec l’humour. Seulement parfois, même si je veux bien faire, certaines personnes se sentent blessées. L’humour est un acte de communication qui se crée entre une personne, l’humoriste, et au moins une autre personne. Je ne peux pas maîtriser la réaction du public. La seule chose que je puisse maîtriser, c’est mon intention. Je dois être clair et ne laisser planer aucun doute. Je dois me connecter à ma bienveillance et faire ressentir que : « Si je me moque de toi, c’est que je t’aime et je te respecte et, surtout, je le fais pour que tu ries avec moi. »

L’intention fait la différence. Pour cette raison, une blague légère, même sur un sujet sensible, peut passer si cela est fait pour faire rire tout le monde, l’humoriste comme les gens ciblés par la blague. Cela étant, même une blague légère peut devenir toxique si son émetteur ne cesse de la répéter à la même personne, encore et encore et encore. Par exemple : donnons un surnom ridicule à quelqu’un, par exemple « ptite tête ». Puis commençons à l’appeler concrètement ainsi. Le premier coup, c’est de l’humour, le deuxième coup, c’est de l’humour. Mais appelons ainsi cette personne, à de multiples reprises, jour après jour : « ptite tête, ptite tête, ptite tête, ptite tête », encore et encore, avec un ton un peu moins léger, avec des syllabes un peu plus appuyées chaque fois. Est-ce encore de l’humour ?

Même avec une blague légère, la forme est fondamentale pour discerner la blague de l’attaque ou de l’injure. Ceci étant, ce n’est pas parce que certaines personnes malveillantes pourraient mal utiliser une blague qu’il faut s’empêcher de faire cette blague. Ça c’est en théorie, car de nos jours, une partie de notre société ne peut justement plus faire la différence entre une blague et une volonté de dénigrement.

Fragilité

Une blague c’est débile. Parfois c’est drôle, parfois non. Parfois elle peut être fine et raffinée, parfois lourde et vulgaire. L’humour de la blague, doit faire rire les deux parties : l’humoriste et celui qui est moqué. Pour être plus clair : si un antisémite fait une blague sur les juifs, c’est pour faire mal. Si Djamel Debbouze fait une blague sur les juifs, ce sera toujours parce qu’il aime les juifs et qu’il veut rire avec eux.

L’univers des cités dans les grandes villes, du moins dans les années 80, était propice à l’émergence d’un humour urbain dont personne n’était exclu. Des blagues débiles, ou des jeux de mots à deux balles, mes potes et moi, dans la cité des Marronniers dans les quartiers nord de Marseille, on s’en est envoyés plus que je ne puisse raconter. Italiens, Comoriens, Arabes, Arméniens, Juifs, Sénégalais, Espagnols, Lorrains… personne n’était épargné.

Mais, en fait, il n’y avait pas à être épargné. Parce que déjà, nous nous aimions, même quand nous nous détestions, et parce que nos intentions n’étaient liées qu’au jeu, à la blague, à la drôlerie. Nous voulions rire ensemble de nos propres moqueries.

Mon surnom ? J’en ai eu des tonnes. « BoghoChian, Steaksainian, Veloplian, Bouteilledevian » etc. Et je vous passe les « Laurent Houtan », oui, oui comme le singe, mais aussi « teston d’angoisse, figure de poulpe, boule de feu ». Cherchez pas à comprendre, c’est du marseillais.

J’imagine certains handicapés émotionnels qui pourraient lire ces lignes et se dire : « Mais c’est horrible, c’est du racisme, c’est incroyable, avec ce que les Arméniens ont vécu, vous comparer avec un singe, mais quelle horreur ! » Ça va, ça va, on se calme les bons élèves de la bien pensance. Déjà, ils ne me comparaient pas à un singe, ils faisaient un jeu de mots avec mon prénom. Et par ailleurs, ils ne m’ont jamais dénigré ou injurié. Non, le racisme, le dénigrement, je l’ai vécu lors de mon premier entretien d’embauche, lorsque le recruteur m’a dit dès sa première phrase, avant même de me dire bonjour : « Boghossian ? Vous savez comment je les appelle les arméniens, moi ? Les gnangnans. »

Dans le cas des gens avec qui j’ai grandi, nous étions des enfants, et nous avions déjà le recul pour savoir que tout cela n’allait pas bien loin. Et, en outre, il y avait une forme de tendresse dans tout ça. Pour les uns et les autres nous étions pour nous-mêmes nos noirs, nos juifs, nos arméniens, nos italiens… Nous étions liés par notre cité.

En revanche, quand certains de mes camarades de collège me crachaient dans le dos, sur mes vêtements, à la sortie du réfectoire, ou bien qu’ils m’envoyaient des restes de spaghetti à la sauce tomate, toujours dans le dos, semaine après semaine, là bien sûr, ce n’était pas de l’amour. Ni de l’humour. Je pense qu’ils me détestaient pour ma différence.

C’était une forme de racisme. Ils ne supportaient pas ma différence. Ils ne supportaient pas le fait que je sois bon élève et que j’ai un langage trop châtié pour mon âge. Ils vivaient mal chacun de mes mots, comme des agressions. Comme si je leur renvoyais le fait qu’eux, ils ne pouvaient parler ainsi. C’était du harcèlement. Et j’en ai souffert plus que je ne pouvais ni pourrais encore le reconnaître. C’est pour ça qu’un jour, j’ai fait un exemple en « pétant la gueule » à l’un d’entre eux. J’ai remis les choses à leur place. Ils m’ont alors vu comme quelqu’un de « normal », quelqu’un qui savait utiliser leurs codes. Je ne suis jamais devenu leur ami, mais j’avais imposé le respect.

Au final, tout ce vécu m’a endurci et m’a permis d’être à l’aise dans des univers radicalement opposés. Si je raconte ici une partie de mon histoire, c’est parce que je voudrais à nouveau pouvoir faire de l’humour comme je le faisais avec mes potes, qu’ils fussent noirs, arabes, ou juifs et que j’aimais par-dessus tout. Je voudrais rire de tout cela « avec » des gens que je ne connais pas mais sûrement pas à leur détriment. Non pas parce qu’ils seraient noirs, arabes ou juifs, mais parce qu’en tant que citoyens, comme avec mes potes, nous sommes unis par la cité.

Une cité, au sens ancien, est quelque chose qui nous unit au sein de la République, la Res Publica, la chose publique, dans l’agora, au-delà de nos origines et qui doit permettre de rire de nous-mêmes sans ostraciser qui que ce soit. Sur scène, je ne fais pas de blague à propos de communautés, car mes spectacles ne s’y prêtent pas. Mais si je voulais le faire, je voudrais que la blague fasse rire à la fois les gens de la communauté dont je me moquerais, mais aussi tous les autres. Il y a plus de trente ans, nous étions libres de certaines blagues et pour autant nous n’étions pas racistes ou antisémites.

Écoutez Patrick Timsit lorsqu’il explique dans un de ces sketchs qu’il a souhaité adopter un enfant à l’étranger. Après avoir énuméré quelques nationalités il dit : « On m’a proposé un bébé arabe. Le problème avec les arabes, c’est que, quand ils arrivent à 18 ans, t’as un arabe ! » Cela en choquera certains mais, dans le fond, la blague est tendre. Il se moque des arabes comme le faisait Smaïn en son temps.

Je crois que nous pourrions nous moquer les uns des autres avec gentillesse et tendresse sans pour autant se prendre des procès d’intentions toxiques de la part de personnes avec un balai sacrément mal placé, qui préfèrent intellectualiser la vie des gens plutôt que de se consacrer à vivre la leur. Ces gens-là sont tellement apeurés de leurs propres émotions, qu’ils pourraient faire un procès d’anti-arménianisme à toute personne qui se moquerait de ma calvitie.

Dérive

Je pourrais faire plusieurs chapitres sur Dieudonné tant je me suis intéressé à son parcours afin de comprendre où il voulait en venir. Je crois que ce qui a provoqué une bascule dans mon cas, c’est qu’à partir d’un certain moment, il était difficile pour moi de savoir si je regardais un spectacle ou une conférence. Je n’entendais plus des blagues, mais des propos.

« On a quand même le droit de dire qu’il y a aussi des salauds chez les juifs ! » envoie Dieudonné dans l’une de ses vidéos. Euh ? C’est censé faire rire ça ? C’est censé rassembler, unir, divertir ? Est-ce que c’est censé faire rire les juifs et les non-juifs ? Là, j’ai perdu le fil. Lorsqu’il a fait monter le négationniste Robert Faurrisson sur scène, où lorsqu’il demande à une personne de son équipe de le rejoindre avec un pyjama rayé gris et blanc, avec une étoile jaune, est-ce que réellement c’est une blague qui fera rire à la fois les juifs et ceux qui ne le sont pas ?

Même si, selon Dieudonné, il y avait une intention de dénoncer l’instrumentalisation de la Shoah derrière ce genre d’actions, pensait-il vraiment qu’un peuple encore persécuté aujourd’hui pourrait avoir le recul pour encaisser émotionnellement ce genre de symbole ? Et quand bien même, lorsque l’on fait remonter la souffrance des gens, mois après mois, année après année, comme un enfant que l’on s’acharnait à appeler « ptite tête » à l’école, quel genre de rire ce genre d’image peut-il bien provoquer ?

Peut-on rire de tout ? Oui, s’il est bien question de rire. Le rire de l’enfant joueur, qui s’amuse. Sainement. La blague, l’humour doit rassembler avant tout. Et si malgré tout, certaines personnes ne comprennent pas le second degré, selon moi, on ne peut rien pour eux. Soit ils n’ont pas le sens de l’humour, soit ils n’ont pas assez grandi pour avoir un minimum de recul, et le chemin sera très long pour qu’ils y arrivent.