REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 3 – Végan

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Végan

Je dois reconnaître au mouvement Végan la qualité d’avoir éveillé les consciences, ou du moins la mienne, sur la souffrance que l’humain inflige aux animaux pour des raisons parfois vraiment douteuses. Remarquez, quand on voit ce que l’humain inflige à l’humain, c’est sûr que des poules en cage ou des oies en batterie, ça passe sans problème. Peut-être, d’ailleurs, que si nous prenions un peu plus soin de notre communauté d’humains, nous deviendrions bien plus respectueux des ressources naturelles de ce monde.

Pour être tout à fait franc, jusqu’à lors, je ne prenais pas vraiment mes responsabilités pour tout ce qui concerne le respect de la biodiversité. En effet, je pensais que les vrais méchants, les salauds, ce n’était que ces humains qui s’octroyaient le droit de massacrer des éléphants, des rhinocéros, des baleines ou des requins pour la valeur marchande qu’ils représentent. Je ne réalisais pas que, moi- même, en consommant aveuglément de la chair animale, je participais, ne serait-ce qu’indirectement au traitement ignoble que subissaient les animaux.

Je me suis donc dit que je pouvais limiter ma consommation de viande, mettre les choses en perspective et réfléchir à de nouvelles manières de concevoir mon alimentation. Merci donc au mouvement Végan de nous aider à porter un regard plus juste sur le monde du vivant.

Bien. Passons maintenant à l’authenticité de mon propos.

Malgré tout le bien que je viens d’en dire, je pense qu’à un certain niveau, le Véganisme est un mouvement souvent idéaliste, un peu puéril et hypocrite. Il a tendance à nous éloigner les uns des autres et, surtout, il n’apporte aucune vraie solution à notre condition actuelle. Pourquoi dis-je cela ? Parce je pense qu’il faut certes protéger le règne animal, mais pas au détriment de l’être humain. Je trouve incohérent, obscène et franchement dégueulasse de la part de certains végans de se permettre dans de le même temps de :

• s’acheter des vêtements à base de fibre synthétique,
• de manger des steaks végétaux industriels au possible,
• de consommer de la vitamine B12 de synthèse,
• de culpabiliser les gens qui cherchent juste à s’alimenter, • de s’endormir avec une forme de bonne conscience en se disant que eux, ils sont irréprochables.

Une grande partie de l’humanité n’a pas de quoi se nourrir et il faudrait désormais se priver totalement de ce qui pourrait nous permettre de survivre ? De là où je viens, ce discours-là ne passe pas.

Dans ma famille, comme dans d’autres, les gens ont eu faim. Ils se sont serré la ceinture longtemps et beaucoup. Que ce soit du côté arménien, par mon père, avec la fuite qui suivit le génocide, ou du côté espagnol et italien, par ma mère, tous les miens ont un jour ou l’autre « crevé la dalle ». Il fallait survivre. Ils devaient partager, les frères et sœurs étaient nombreux et il n’était pas rare que l’on saute un repas. De là où je viens, manger c’est avant tout rester en vie et en bonne santé. Fort de ce vécu, je me mets à la place de tous ceux qui fuient aujourd’hui des régimes violents et qui subissent un exil forcé. Ils viennent chercher chez nous un minimum de dignité humaine, ne serait-ce que par le fait de pouvoir nourrir leurs enfants, et ce qu’on leur dit c’est : « Non, il ne faut pas manger de la chair animale ? » Vraiment, du fond du cœur, je ne comprends pas que l’on préfère avoir de l’empathie en premier lieu pour des animaux, même s’ils ont une sensibilité indéniable, avant même d’avoir de l’empathie pour des humains. On pourrait me l’expliquer mille fois que je ne pourrais adhérer à ce propos. Voilà d’où vient mon rejet de toute cette bonne conscience alimentaire.

Ceci étant, prenons un peu de recul.

Plutôt que de limiter la base de mon discours à une sphère émotionnelle et personnelle, allons sur le terrain des arguments et de la réflexion. En effet, je trouve les arguments donnés par les porteurs de ce mouvement très fragiles. Ils ne vont pas au bout des choses, et ne ciblent jamais vraiment le vrai problème. Quitte à régler le problème de l’exploitation du vivant par l’homme, autant y aller à fond. Quel est ce problème ? Il n’y aura pas de grande révélation venant de ma part pour répondre à cette question. Mais plutôt que de l’exposer directement, je préfère faire une liste d’arguments végans qui, selon moi, ne tiennent pas la route mais permettent de mettre en avant ce à quoi il faut vraiment réfléchir.

Manger un œuf, c’est manger un être vivant

Certes. Sauf que, la poule pond des œufs, tous les jours, qu’ils aient été fécondés ou pas. La poule n’a pas besoin du coq pour pondre des œufs. Dans tous les cas, même si l’humain n’était pas sur Terre, les poules pondraient des œufs malgré tout. Les œufs ont toujours été pondus, avant même que le concept végan n’existe. Peut-on faire un procès d’infanticide aux poules, qui de manière inconsciente pondent des œufs non fécondés ? Saletés de poules irresponsables !

C’est ainsi : les poules pondent des œufs et ce, depuis toujours. Et donc ? Nous devrions culpabiliser de manger un œuf sous prétexte que potentiellement, il aurait pu donner lieu à un poussin si un coq avait bien voulu honorer madame la poule ? Non. C’est là du principe idéaliste qui, à part permettre d’observer pourrir des œufs par centaines, posés à terre après la ponte, n’amène à rien.

En revanche, placer des milliers de poules dans des cages, dans des conditions infâmes pour en extirper le maximum de bénéfice financier, ceci n’est plus acceptable. Sauf, que pour le coup, ce n’est pas manger un œuf qui est un problème, mais la production industrielle qui s’est organisée autour de cette ressource animale. C’est parce qu’un humain a décidé que le mot « alimentation » pouvait signifier « commerce » que les choses ont commencé à partir en sucette. Quand j’étais enfant, sur l’enseigne des magasins était écrit « Alimentation ». Preuve de l’association entre l’outil de vente et la ressource qu’il représente.

L’animal n’est pas fait pour créer des vêtements

Je ne reviendrai pas sur le cas de ces salauds qui dépècent des animaux pour en faire des vêtements de luxe ou des trophées de chasse, car ils n’entrent pas dans mon propos. Je m’intéresse à la survie des espèces et à celle de l’homme en priorité. Je me dis donc que nous devrions être heureux que le mouvement Végan ne soit pas apparu il y a quelques centaines d’années. Si cela avait été le cas, les Inuits qui ont survécu grâce aux peaux de bêtes, à la graisse d’otarie, les habitants de l’extrême nord de l’Europe, ainsi que ceux de la Sibérie, auraient tous disparu depuis fort longtemps.

Nous avons survécu grâce à l’animal, et qui plus est, l’animal a survécu grâce à l’animal. Nous sommes une espèce animale et nous sommes profondément attachés, en tant que représentants du vivant, à notre survie. Quoi que nous ayons traversé, nous avons appris à nous adapter. Que ferions- nous, végan ou pas, si nous devions survivre face au froid ou à la faim, sans rien autour d’autre que la nature pour nous y aider ? Qui se laisserait mourir de froid ou de faim ou se laisserait manger sous prétexte que l’animal, lui, « il est plus respectueux de la nature » ?

Je nous souhaite de ne jamais croiser un lion affamé. Son respect de la nature pourrait nous paraître tout à coup bien plus contrasté. N’oublions pas que, dans certains cas, les lions mangent leurs jeunes. « C’est normal, ils ne sont que des animaux. » diront les végans ? Et oui, sauf que, chers amis végans, on ne peut pas en même temps prêter des vertus de supériorité éthique aux animaux, et leur trouver des excuses lorsque cela nous arrange.

Qu’on le veuille ou non, des représentants d’espèces animales qui se mangent entre eux, cela fait aussi partie de « la nature ». Une nature dont nous sommes partie prenante. Si demain nous en venions à avoir faim, que nous soyons végans ou pas, nous redeviendrions des lions. Nous ferions ce qui est en notre pouvoir pour manger, nourrir nos enfants et survivre. Et si c’est du lapin ou du canard, nous le ferions quand même.

Je pense d’ailleurs – et je reconnais que ce que je vais dire n’est qu’un croyance et absolument pas un fait scientifique – que si nous ne sommes pas restés des cueilleurs, c’est parce qu’à un certain moment, dans certaines régions du monde il n’y avait rien à cueillir et que l’instinct de survie nous a amenés à trouver d’autres alternatives. Et si l’on s’y intéresse de plus près, nous n’avons jamais été des cueilleurs. Nous étions des chasseurs-cueilleurs.

Produire de la viande pollue

C’est vrai. À 100%. Indéniable. Supposons donc, qu’en effet, nous arrivions à nous affranchir de la chair animale. Nous arrêterions les usines et laisserions enfin les bovins, ovins et volailles en paix. Il nous faudrait donc des substituts végétaux pour nous alimenter, dans la mesure où le sable et la pierre ne sont que très peu nourrissants pour l’homme et très difficilement digestibles.

Sauf que, le problème persisterait : nous ne mangerions plus de viande, mais nous serions toujours autant d’individus sur Terre. Et il faudrait nourrir tout ce beau monde. Et vu que l’avidité de l’homme serait toujours bien présente, l’humain en arriverait à produire de manière industrielle du « végétal » et s’en prendrait directement à toutes les ressources naturelles disponibles : plantes, racines, fruits, légumes.

C’est d’ailleurs déjà le cas. Les sols agricoles sont déjà ultra- utilisés, massacrés, surexploités à des rythmes infernaux par de grands groupes alimentaires, pour de simples raisons de rendement. Les graines sont génétiquement modifiées permettant ainsi aux industriels d’avoir un contrôle complet sur la qualité de ce que l’on mange. La vie elle-même est devenue un produit. Très bientôt, la nature ne sera plus naturelle.

Je vous laisse donc imaginer ce que cela serait si, en plus de cela, notre seule source d’alimentation venait du végétal. Animal ou végétal, il y aura toujours des financiers avides de s’engraisser sur le dos des humains qui veulent juste se nourrir. Au final, nous assècherions la terre avec un rythme commercial supérieur à celui de la nature. Et qui en ferait les frais ? Tout le règne animal. Surconsommer du végétal amènerait donc au même résultat que surconsommer de la viande. Par conséquent, ce n’est pas le fait de manger de la viande qui est un problème.

Manger un steak, c’est manger du cadavre

Ok. En partant de ce postulat culpabilisant, les végans et les végétariens ont créé à eux seuls un marché entier sans que les industriels n’aient eu à créer la moindre campagne marketing. Pour créer du Red Bull, il a fallu beaucoup, beaucoup de campagnes de test marketing. Tout simplement parce que personne ne s’est jamais levé le matin en exprimant ex nihilo qu’il voulait une boisson énergisante à base de taurine, saturée en sucres, pour la mélanger dans de la vodka en boite de nuit.

En revanche, pour le bio, le végan et le végétarien, si. Le besoin a été exprimé directement. Réaction des industriels « Vous voulez du bio, du végan ? Mais bien sûr mes petits amis, on va vous créer ce dont vous avez besoin. Et en plus vous savez quoi ? On va vous faire payer encore plus cher pour ça. » Ce sont les mêmes industriels qui créent des mouroirs à porcs chargés d’antibiotiques, qui au travers d’une autre filiale de leur groupe créeront des plats végétaux bio et éco-responsables pour une clientèle captive dès le début. Et une fois de plus, la source du problème est la même.

Toutes les vies se valent

Pourquoi pas. J’entends vraiment le discours anti-spéciste, et je me dis qu’en effet, aucun veau ou lapin, ne se réveille un matin en estimant « qu’il est né pour mourir ». Je me souviens de cette vidéo d’un agriculteur racontant qu’un jour, après avoir retrouvé une de ses vaches après de longs mois d’absence, celle-ci s’était approchée de lui et lui avait donné un léger coup de tête au niveau de la poitrine, au niveau du cœur. Il expliquait, les larmes aux yeux, que pour lui, ce geste n’avait pas été anodin et que cet animal venait de lui dire combien il était heureux de le retrouver. Deux représentants du vivant ressentant une connexion.

Pourtant, quelque chose coince au niveau du raisonnement anti-spéciste. Si toutes les vies se valent, si nous ne sommes pas censés nous en prendre au règne animal et si les animaux et les humains sont égaux, cela signifie que les animaux ne sont pas censés s’en prendre à d’autres animaux non plus. Pour résumer : si l’homme et l’animal sont égaux à cent pour cent, et que « manger de la viande c’est mal », alors ça l’est pour tout le monde.

Comment allons-nous expliquer à un lion ou à un requin de ne pas s’en prendre à leur proie, même s’ils sont carnivores et qu’ils n’ont pas le choix ? Là où je veux en venir, c’est que l’argument de l’égalité ne tient pas pour les animaux eux- mêmes. Alors pourquoi tiendrait-il pour nous ? Comment expliquer à un animal qu’il ne peut s’en prendre à un humain ? Ou alors, cela signifie que pour ce point-là, nous ne sommes pas égaux avec les animaux. Et que donc, nous ne sommes pas égaux du tout.

C’est le problème avec l’égalité : soit elle est bilatérale, soit elle ne l’est pas. Il n’y pas d’égalité sélective ou contextuelle. Ah, oui je vois, nous les humains, nous avons le choix du fait de notre intelligence et ce n’est pas notre instinct que de tuer. Tant qu’on a à manger, certes. Mais si nous devions expérimenter la faim…Généralement face à la controverse que je viens d’apporter, c’est l’argument suivant qui est présenté par les végans, celui qui contredit directement celui que nous venons de voir.

Tue-le toi-même

Celui-là est assez surprenant. Manger de la viande se mérite et, pour certains végans, la noblesse vient du fait de tuer la proie soi-même, pour manger. Donc, si j’étais chasseur, je mériterai plus ma pitance ?

Très bien. Devenons donc tous chasseurs. Si nous devenions tous des tueurs d’animaux, arme au poing, et que nous tuions uniquement les proies dont nous avons besoin, alors, les choses seraient acceptables ? Le problème est que tout le monde n’est pas câblé pour tuer des animaux. C’est pour cela, qu’à une époque, seulement certains membres de la tribu se dédiaient à la chasse.

Pourquoi les choses ont-elles dégénéré ? Parce qu’un jour, quelqu’un a dit : « Maintenant, vous allez me payer pour que je chasse pour vous » et qu’en même temps d’autres personnes se sont dit : « Puisque il y a des chasseurs que l’on peut payer pour chasser, pourquoi je vais m’embêter à chasser moi-même ? » Et depuis nous payons pour avoir la nourriture directement dans notre assiette. Une fois de plus, le problème est ailleurs.

La conscience de l’homme

Une seule espèce possède la conscience. L’homo sapiens sapiens. Nous. Les animaux ont développé des formes d’intelligence et sont dotés d’émotions, mais ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Ni des autres. La gazelle ne sait pas qu’un léopard est un léopard, et ne sait même pas qu’elle est une gazelle. Ainsi, sous prétexte que nous sommes intelligents et conscients, nous aurions une responsabilité supérieure qui devrait nous amener à pouvoir nous soustraire à notre condition de membre du vivant et avoir la charge à elle-seule en tant qu’espèce de toutes les autres espèces. Je trouve cela un peu mégalomane, et finalement très humain. Mais pourquoi pas. Sauf que là encore, ça n’est pas à la carte et il faut aller au bout de choses.

S’il est question de faire jouer notre conscience, nous ne devrions pas posséder des chiens ou des chats ou autres animaux domestiques. Surtout que nous les nourrissons avec quoi ? Des bonnes pâtés industrielles ou des croquettes artificielles polluantes et très peu respectueuses de l’environnement. Ne faudrait-il pas les libérer pour qu’ils prennent leur place par eux-mêmes dans le règne animal ? Il faudrait qu’ils chassent à nouveau, qu’ils trouvent d’autres sources de tendresse, qu’ils survivent d’une manière ou d’une autre. Mais au moins, tout le règne animal serait respecté. Non ?

Au final

Je trouve trop facile de vouloir garder tous les avantages que nous procurent les animaux et jeter la pierre à ceux qui selon moi se comportent juste comme des humains, c’est à dire qui consomment raisonnablement ce que la terre leur offre. Je trouve indécent que l’on veuille culpabiliser les humains de se nourrir surtout lorsque l’on sait qu’une grande partie de l’humanité ne mange pas à sa faim.

Je pense que le mouvement Végan a été créé par de gens qui n’ont jamais souffert de la faim et qui ont voulu aussi se donner un rôle dans notre société. C’est pour cela que c’en est devenu un culte, une religion qui comme toutes les religions est chargée de principes de culpabilité et de pénitence. Et je trouve cela inhumain.

D’un autre côté, ce qui est inhumain, c’est d’avoir transformé la moindre ressource naturelle, qu’elle soit minérale, végétale ou animale, en une source de profit.

Même le vide du ciel en est victime : ne paie-t-on pas plus cher pour avoir une belle vue ? Payer cher, pour « voir » de l’air. Pardon, mais je trouve ça d’une débilité affligeante.

Comment fait-on pour accepter cela ? Comment fait-on pour le justifier ?

J’évoque la transformation de ressources naturelles en source de profit mais on pourrait aussi noter que la transformation peut se faire en source de plaisir. Je pense là à l’expédition annuelle Miss France qui amène toutes ces candidates à l’autre bout du monde pour nager avec des raies mantas et « vivre une expérience de connexion à la nature ». Sérieusement ? Mais quelle raie manta s’est dit un jour : « Tiens, j’aimerais bien croiser une Miss France en bikini » ?

Remarquez, derrière ce plaisir il y a encore du ? Du ? Du profit. Pour en revenir à la nourriture : les sociétés qui distribuent de la nourriture ne le font pas seulement pour que nous puissions nous nourrir. Elles ne le font pas non plus pour vivre décemment. Non : elles le font pour s’enrichir massivement. Le problème, ce serait donc notre société de consommation. Mais qu’est-ce que la société de consommation ? Certains diront que ce sont les seigneurs de la grande finance et leur avidité qui sont à l’origine de tout. Ils en veulent plus et plus et encore plus.

Certes, mais qu’en est-il de l’avidité qui amène tous ces gens à se ruer dans les magasins comme des fous, dans tous les pays du monde, lors de l’ouverture des soldes ou des Black Fridays ? C’est la même avidité qui unit tous les êtres humains, et qui est basée sur le même ressort psychologique : la peur du manque. Nous devrions prendre confiance autour du fait que, globalement, il y a assez pour tout le monde. Mais l’humain n’est pas fait ainsi. Gandhi le disait : « Notre problème, c’est la peur. » Nombre de paquets de pâtes et de rouleaux de papier cul stockés pendant la crise du Coronavirus pourraient vous le confirmer. Ghandi n’a jamais eu aussi raison.

Avec un peu de hauteur, et en sortant du débat « végan ou pas végan », la question n’est donc pas de savoir ce que nous devons consommer, viande ou pas viande. La question c’est de savoir comment moins consommer de tout. Les végans sont apparus à cause des ravages de la société de consommation. S’il n’y avait pas eu toute cette surexploitation animale, jamais les végans n’auraient eu à mettre en œuvre des actes excessifs pour nous alerter sur notre propre dérive. Certes la société a changé, mais nous sommes la société. De la même manière, nous sommes la société de consommation. Nous aussi nous avons créé cela en acceptant cette débauche de produits et services. Cela nous arrange de ne pas trop la remettre en question. Moi le premier. Nous pourrions changer tout cela. Le problème évoqué depuis le début de ce chapitre, ce n’est donc pas les végans, les industriels, l’argent ou la consommation.

Le problème, c’est nous.

REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 2 – Authenticité

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Authenticité

J’avais une dizaine d’années et comme beaucoup de mercredis après-midi dans la cité où nous vivions c’était match de foot. Nous nous retrouvions avec le copains dans ce que nous appelions le « stade d’en haut » de la cité des Marronniers au cœur du 14ème arrondissement de Marseille. Le match se passait plutôt bien : passes en retrait, petits ponts, insultes sur la race et sur la mère. Rien que du très classique finalement. Nous nous aimions et nous nous le montrions.

Je me souviens de ce gars dans les cages adverses. Un gars un peu plus grand que nous qui n’arrêtait pas de faire le mariole. Il se vantait, il critiquait, il gueulait. À Marseille, on disait à l’époque « qu’il faisait trop son mac ». Je me suis donc approché de lui et de manière très sincère, avec un langage certes un peu châtié et quelques formules bien choisies, je lui ai posé la question suivante « Dis-moi, pourquoi tu te sens obligé de faire ton mac comme ça ? »

Direct du droit, Boghossian à terre. Retour chez mémé pour un câlin réconfortant.

Je ne peux l’exprimer autrement : j’ai toujours été dans une forme de recherche de vérité absolue, d’authenticité pure, sans fard, me poussant peut-être à la limite de la misanthropie, qui faisait que je ne comprenais pas que l’on ne puisse pas dire les choses brutes, telles qu’on les pense réellement. Sans aucune nuance. Heureusement, je me suis soigné, surtout lorsque j’ai réalisé que je n’étais pas si intègre moi-même et que je pouvais être dans un vrai déni face à mes propres incohérences. Pourtant je ne supporte

pas la quête moderne d’authenticité que tout un chacun prétend entamer. C’est selon moi une authenticité factice et une des hypocrisies modernes.

Nous sommes soi-disant en quête d’authenticité. Nous voulons des gens vrais et authentiques. Je pense que c’est un mensonge. Je pense que le mot authenticité est devenu comme bien d’autres choses, un concept qui ne s’ancre plus dans aucune réalité. Nous ne voulons pas des choses authentiques. Nous voulons des choses authentiques qui nous font plaisir, qui nous font du bien, qui ne froissent pas notre sensibilité et encore moins notre susceptibilité. Les choses authentiques désagréables, on ne veut pas les voir.

L’exemple que je connais le mieux en la matière est celui de l’univers professionnel. Combien de fois ai-je entendu : « Je veux un manager authentique ! » Vraiment ? ok, voici donc ce que pourrait dire un manager authentique à l’un de ses collaborateurs, sans aucune violence ni agressivité :

« Mon cher Pierre, je ne vous apprécie guère et je ne trouve pas que vous soyez au niveau de mes attentes. En fait, vos résultats ne me conviennent pas. En outre, le coût que vous représentez pour l’entreprise ne permet pas de nourrir plus avant notre collaboration. Je suis donc obligé de vous laisser partir. Comprenez que ceci est strictement professionnel. »

Authentique non ? Retour aux fondamentaux. L’authenticité s’appuie sur deux notions : la franchise et la sincérité. Je dis ce que je pense et je pense (au sens « je ressens ») ce que je dis. Ce qui permet de ne mettre aucun filtre entre ce qui ressort de notre être et ce qui est à l’intérieur. Seules la franchise et la sincérité, donnent un accès à 360 degrés à une véritable communication. Et cela ne peut pas être que positif. Alors bien sûr, il n’est pas question d’être violent. Il est question d’être direct, et de ne pas se sentir obligé de brosser tout le monde dans le sens du poil.

Sauf que, sous l’amplification de la société du selfie, notre bagage émotionnel s’est tellement rabougri et notre volonté d’être aimé s’est tellement boursoufflée que nous en sommes arrivés à bâtir, non plus des constructions mentales, mais des cathédrales psychologiques pour exprimer quelque chose qu’au final nous n’exprimerons pas réellement.

Être authentique, c’est donc dire les choses avec franchise et sincérité. Et l’authenticité peut être rude. Vous avez de vrais salauds qui sont très authentiques et qui s’assument.

L’authenticité vaut pour moi aussi, je n’en suis pas exempt. Par exemple, la tendance actuelle devrait m’amener à dire que j’ai écrit tout ceci pour partager mon expérience, pour que chacun en profite et que cela puisse aider les gens, etc. Et ce serait un mensonge. La réalité c’est avant tout que j’aime bien envoyer des coups de pieds dans la fourmilière et bousculer certaines idées reçues. Je n’aime pas aller dans le sens où tout le monde semble vouloir aller, tout cela parce qu’une majorité a fait ce choix-là. Je préfère me faire mon avis en prenant du recul, chercher les angles morts dans certains raisonnements pour au final, me connecter à mes propres convictions.

Et j’ai la conviction que nous n’allons pas dans la bonne direction. Je suis révolté contre le manque de responsabilité qui nous caractérise en tant qu’humain. Mon invité surprise, le Covid19 m’aidera grandement à étayer mon propos. Je risque de passer pour un donneur de leçons ? Et bien tant pis. J’assume qui je suis et je refuse de m’appliquer un mensonge organisé qui me permettra de m’endormir avec une bonne conscience. Je hais cette société qui se censure, qui se culpabilise, qui ne pense qu’à son nombril mais qui le fait sous couvert d’altruisme et d’esprit collectif.

Nous n’avons jamais été aussi égoïstes. Nous ne cessons de prétendre que nous voulons faire les choses pour le collectif, alors que nous ne pensons qu’à nous toute la journée. Nous voulons déconstruire tous les fondements de notre civilisation pour nous donner un rôle de grand penseur. Je pense que nous sommes en train de régresser à tous les niveaux et qu’à force de vouloir nous couper de nos racines, nous allons nous perdre nous-mêmes. Et cela me révolte de voir que cela ne semble choquer personne, ou que ceux qui s’expriment sur le sujet, le disent avec un ton bien consensuel sous couvert « d’authenticité ». Cette authenticité-là, je n’en veux pas. Vu de là où je viens, elle ne me correspond pas.

Les gens « vrais » ne disent pas que des choses douces ou positives. Ils ne disent pas que des choses consensuelles. Parfois, les gens authentiques doivent aussi être combattus car leurs propos sont dangereux. L’authenticité nécessite de vrais débats où les gens s’affrontent avec une liberté d’expression totale et non pas des pseudo-débats télévisés coupés au montage. Mettre le pied dans une authenticité réelle, c’est aussi accepter de voir la beauté du monde autant que sa laideur.

C’est lire ou entendre des choses qui ne nous plaisent pas mais aller au bout des arguments présentés sans faillir pour que collectivement nous avancions tous. C’est cette authenticité que j’ai essayé de m’appliquer lors de l’écriture de cet ouvrage. Et nous verrons bien où cela nous mène.

Voilà. Vous savez. Sans fard, sans mensonge. Authentique.


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 1 – Genèse

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Genèse

Je suis né à Marseille dans les années 70 en plein milieu des fameux quartiers nord de la ville, ces quartiers soi-disant si dangereux, où finalement j’ai pu vivre une enfance assez tranquille dans une vraie mixité sociale et où tout un tas de familles y vivent encore très bien. Bien sûr il y avait des problèmes comme dans beaucoup de grandes villes de France, mais ne croyez pas tout ce que l’on vous raconte : il y a aussi des gens heureux dans ces quartiers-là.

Issu d’un milieu populaire, petit fils d’immigrés, entre un père maçon et une maman sténo dactylo, a priori ma voie semblait toute tracée : études, diplôme, travail sérieux. Premier petit enfant issu de plusieurs souches d’immigration, je semblais être la justification du fait que quitter leur pays d’origine était le bon choix.

Ils voulaient mieux pour moi que ce qu’ils avaient vécu. J’allais être soutenu jusqu’au bout et ce, dès les premiers jours de mon existence. Et si les études n’avaient pas fonctionné, apprentissage et travail manuel au plus tôt auraient été le plan B, car dans la famille, pour reprendre le dicton parental : « On n’élève pas les fainéants. »

À l’époque, artiste n’était pas quelque chose d’envisageable, ni du côté de mes parents, ni du mien d’ailleurs. Étant plutôt doué à l’école, je n’ai jamais vraiment remis en question ce parcours assez classique qui s’offrait à moi.

Avec le recul, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je pourrais dire : « Je suis humoriste. » Il aura fallu un long parcours de travail personnel et de déconstruction de croyances, de peur et de culpabilité pour en arriver là. Il aura fallu du temps, des essais, de la résilience et une ouverture graduelle au monde de l’émotionnel et du spirituel pour réaliser qu’aucun métier ne me satisferait complètement à part celui de raconter des histoires, créer des mondes et donner du plaisir aux gens depuis la scène.

En revanche, c’est tout ce chemin qui m’a permis de m’assumer et de m’affirmer enfin en tant qu’artiste. Ce sont toutes les valeurs qui m’ont été transmises qui m’ont permis d’entamer cette quête personnelle de vérité et d’authenticité. Ces valeurs se résument par des messages clairs qui m’ont permis de me construire : « Bosse dur, respecte les gens, avance, essaie, chute, relève-toi. Et quand c’est fini : recommence ! »

Comme indiqué plus haut, j’aimais l’école et je m’y sentais bien. J’aimais particulièrement les sciences. Un vrai geek. Mais attention, je ne parle pas là du geek version pop-culture des années 2010 où il est devenu très à la mode d’aimer les super héros et la cyberculture. Non, non. Je vous parle du vrai geek. Celui qui vit sa vie par procuration au travers de ce que vivaient Spider Man ou les X-Men. Le vrai geek qui tente de comprendre le monde au travers de la philosophie issue de dessins animés japonais tels que les Chevaliers du Zodiaque. Le geek qui aime faire de l’informatique. Le geek qui ne sait pas parler aux filles. Le geek qui fuit les relations sentimentales. Le geek, quoi.

Les sciences, le savoir, les études me permettaient de percevoir le monde comme quelque chose de tangible face à un quotidien qui me semblait très flou et difficile à saisir. La logique, la réflexion, cela me rassurait. Je voulais comprendre. Trop parfois. Surtout quand il n’y avait rien à comprendre.

Après mon bac, j’ai décroché un diplôme d’ingénieur en informatique. Juste pour information, cela n’avait rien de sexy à l’époque. Maintenant, lorsque l’on suit ce genre de parcours, c’est plus facile, il suffit de dire que l’on est Ingénieur IT et l’on vous respecte. Mais à l’époque, vous étiez juste un geek.

Ainsi donc, diplôme en poche, j’ai trouvé un poste en tant qu’ingénieur dans une société de services en informatique. Quelques années plus tard, sûrement pour me rassurer un peu plus et rassurer ma famille, je suis devenu fonctionnaire après avoir réussi un concours. Et pendant neuf ans, j’ai exercé très fièrement le métier d’ingénieur territorial à la Ville de Marseille.

En 2008, j’ai fini par accéder à un poste de direction. Tout allait bien. Tout allait bien jusqu’à ce que finalement plus rien n’aille vraiment. Tout ce que j’avais construit m’est apparu comme une énorme mensonge. Je ne ressentais que de l’insatisfaction. Je m’étais projeté dans un métier de décideur, de manager, alors que cela me rendait profondément malheureux. J’avais fait ce que je croyais que les autres attendaient de moi, tout simplement parce que je ne m’étais jamais posé la question de savoir ce que je voulais pour moi.

J’avais 35 ans et finalement je n’avais pas encore trouvé ma place dans ce monde. Je n’avais fait que plaquer des modèles de vie sur ma propre existence. Je faisais comme les autres, en essayant d’être heureux. Depuis toujours, parce que j’avais un cerveau qui moulinait trop, j’avais développé un vrai talent pour ce que les psychologues appellent la suradaptation.

En fait ce n’est pas un talent : c’est une malédiction. C’est un syndrome qui fait que vous allez tout le temps vous adapter à des situations sociales ou professionnelles inconfortables à tous le niveaux, tout en refoulant ce que vous ressentez vraiment. Et surtout en refoulant qui vous êtes vraiment et en essayant de vous convaincre que « tout va bien ». Á force de m’être suradapté encore et encore, les coutures ont fini par lâcher, ce qui est une bonne chose.

« C’est donc là où vous avez décidé de devenir humoriste ? » me demanderez-vous ?

Absolument pas. Il n’y a que dans les bouquins de développement personnel modernes où il est possible de changer de vie de manière instantanée. Il faut du temps pour se séparer de certaines couches faites de croyances, de tradition, de peur, d’interdits. L’esprit lutte et retient. Trouver sa voie, trouver sa place, cela peut prendre aussi du temps, des essais, des échecs, des moments où il ne se passe rien.

Cela s’appelle la vie et il n’y a que des rois du marketing en charge du développement de grandes marques de soda ou de restauration rapide américaine pour vous faire croire le contraire en vous annonçant qu’à chaque instant de votre vie vous allez vivre « une expérience à la hauteur de votre ambition ». 2009 donc, je quitte la fonction publique et mon premier réflexe en quittant mon cocon doré de fonctionnaire, véritable utérus protecteur professionnel, c’est de devenir mon propre patron. Pendant près de dix ans, j’ai été coach, formateur et consultant. J’ai écrit des livres de management, j’ai coaché des managers et j’ai aidé des centaines de personnes à préparer les concours d’entrée de l’administration territoriale.

À nouveau, tout allait bien, jusqu’à ce que plus rien n’aille vraiment. S’il est vrai que j’étais un bon coach, j’étais un très mauvais entrepreneur. Mais vraiment très, très mauvais. Je ne savais pas faire du business et ce, malgré tous mes efforts pour prouver le contraire.

Nouvelle leçon : on ne peut pas être tout ce que l’on veut être sous prétexte que c’est ce que l’on a décidé ou que c’est ce que l’on attend de vous. J’avais de très mauvais résultats financiers tout simplement parce que je créais du contenu et j’attendais d’être félicité pour cela. Cela ne s’appelle pas être un entrepreneur. Cela s’appelle être un artiste.

Du 30 décembre 2013 au 1er Janvier 2014, suite à cinq années délirantes à pédaler dans la semoule, je suis resté cloué au lit tant j’étais épuisé d’agir sans recul. Et début 2014, toujours un peu hagard, mon subconscient est venu à ma rescousse et m’a fait penser à l’idée suivante : « Je vais faire un One Man Show. » Une idée venue de nulle part que je n’ai même pas cherché à justifier et que je ne peux absolument pas expliquer. Enfin, pas tout à fait. Certaines choses présentes en moi peuvent expliquer ce choix. Mais à l’époque, je ne les voyais pas.

En Mars 2014, j’écrivais mes premiers sketchs et le 11 septembre 2014 je jouais la première de Soyons Nous- Mêmes !, mon premier spectacle.

L’aventure commençait.

Spectacle

Comment ai-je fait pour oublier que lorsque j’avais 10 ans j’apprenais des sketchs par cœur et je les jouais en prenant la parole lors de fêtes de famille sous les yeux émerveillés de toute ma smala ? Cela m’est revenu vers 2014 au moment où j’ai commencé à jouer sur scène.

Même si j’avais un métier à apprendre, les choses se sont mises en place rapidement. J’avais l’habitude de la scène depuis toujours, soit au travers des conférences et des formations que j’avais menées jusqu’à lors, soit au travers de la musique que je pratiquais depuis toujours. La différence est que sur ce coup-là, je devais écrire un spectacle.

Fan absolu d’Alexandre Astier, le créateur de la série Kaamelott, j’avais vu une de ses vidéos sur Youtube où il expliquait que la comédie s’appuie d’abord sur une réalité observable au quotidien et qu’il faut être précis sur l’expression de cette réalité. Il y ajoutait que la comédie, avant tout c’est du sérieux, ce n’est pas de la rigolade. Cet état d’esprit me convenait, cela collait à mon côté cérébral. Je savais tout le travail bibliographique et de recherche qu’Alexandre Astier avait fourni pour réaliser sa série culte mais aussi ses deux spectacles où il est seul en scène : Que ma joie demeure à propos de Jean-Sébastien Bach et L’exoconférence.

J’ai pris ce conseil au pied de la lettre et suivi ce modèle de travail. J’ai donc repris les grands thèmes de société qui me tenaient à cœur et sur lesquels j’avais porté une réflexion, notamment dans l’univers professionnel, et je les ai transformés en sketchs. J’ai découvert alors que l’écriture d’un spectacle est quelque chose d’assez jouissif. Comme d’autres disciplines artistiques, littéraires ou scientifiques, le temps d’écriture est un moment de créativité et de liberté absolue : il est possible de créer des mondes, des personnages et des histoires. Les images et les idées vous viennent en tête. Vous écrivez ce que vous ressentez, vous le dites à haute voix, vous le testez, vous le transformez, encore et encore.

Parfois vous vous imaginez en train de jouer votre texte devant un public conquis. Parfois vous n’êtes plus sûr de rien. Certains jours, vous vous voyez jouer de telle ou telle manière, avec telle ou telle intention. Certaines choses commencent à vous faire rire alors que d’autres vous émeuvent.

Magie de la créativité humaine : plus on écrit et plus on joue, plus les idées viennent. C’est un cercle vertueux. L’écriture continuera alors même que le spectacle sera joué et évoluera au fil des représentations jusqu’à ce qu’un jour, il n’y ait plus besoin de rien ajouter ou enlever.

À ce moment-là, la forme que le spectacle aura prise sera souvent radicalement différente de ce que vous aviez imaginé en premier lieu. C’est comme un accouchement. On ne sait pas réellement comment sera l’enfant qui va naître. Ce qui est sûr, c’est que c’est à ce moment-là que l’on comprend pourquoi on l’a fait. Le résultat que l’on observe n’est pas celui que notre mental prévoyait, mais définitivement celui que notre subconscient était prêt à nous offrir.

Autre zone de liberté : un spectacle permet de pouvoir dire tout et son contraire selon l’angle que l’on souhaite prendre à propos d’un sujet à un certain moment du spectacle. Ce n’est pas une conférence : on peut changer l’angle de la caméra facilement au travers, notamment, d’un jeu de personnages ou de situations sans pour autant se contredire. C’est un univers que l’on présente et pas un propos avec un seul point de vue.

Le spectacle n’est qu’un déclencheur et absolument pas une fin en soi. Il ne porte aucune vérité absolue et n’a pour seul objectif que de provoquer l’émergence d’images, de réflexions et de ressentis chez les spectateurs. Donc, pour moi, le spectacle c’est « tout bénéf’ ».

Enfin, pas tout à fait car ce que ne me permet pas le spectacle, c’est d’exprimer ce que je pense concrètement. Je ne peux dire ce en quoi je crois, ce qui me révolte ou ce qui me fascine. Les spectateurs le comprennent, le perçoivent mais, ne pas pouvoir le dire aussi en tant que Laurent, l’humain, le citoyen, me frustre énormément.

Et je n’aime pas la frustration. Et ma frustration n’a cessé de grandir depuis 2018. Vous allez comprendre.

Entre 2018 et 2019, j’ai commencé à écrire un spectacle qui faisait suite à mon premier One Man Show Soyons Nous- Mêmes ! Alors qu’avec ce premier spectacle mon propos était centré sur la progression personnelle, mon intention avec ce 2ème opus, était d’écrire un spectacle qui parlerait de notre destinée collective.

J’ai donc commencé à lire des dizaines de livres qui parlaient de nous, de notre évolution. Les livres traitaient d’astrophysique, d’intelligence artificielle, d’anthropologie, de physique quantique ou de philosophie. Parallèlement à cela, j’ai lu ou relu des grands classiques de la littérature de science-fiction et d’anticipation tels que 1984, Le meilleur des Mondes, Farenheit 451 ou 2001, l’Odyssée de l’Espace. Au même moment, j’assistais à des conférences de tout type dans le cadre de mon métier de consultant. Ma mission était d’écouter le contenu de ces conférences et d’en faire la restitution en fin d’événement sous une forme assez originale : un dessin que je réalisais en temps réel et que je présentais avec une interprétation à la fois humoristique et inspirante.

Au travers de cette technique que j’ai appelé la Facilitation Graphique Augmentée1, j’ai participé à des dizaines de conférences publiques ou en entreprise, qui abordaient littéralement tous les sujets possibles et inimaginables : féminisme, entrepreneuriat, respect de la vie privée, transformation digitale, management, intelligence collective, écologie, transition énergétique, etc. J’ai même eu la chance de participer à un TedX sur le thème Retour vers le futur (Cherchez « TedX Laurent Boghossian » sur Youtube).

Bref, c’était une époque où mon cerveau était constamment sollicité. Plus je synthétisais les idées et les concepts, plus j’arrivais à les connecter ensemble. En temps réel, je faisais des ponts cérébraux entre la conférence à laquelle je participais et les précédentes. Il m’arrivait même de dessiner en parallèle deux dessins en alternance pour capter deux angles de vue de l’événement. Les quinze ans passés à exercer en tant qu’ingénieur en informatique, ainsi que les dix ans passés en tant que coach, consultant et auteur d’ouvrages de management, me fournissaient la matière, les réflexes et les outils techniques, organisationnels et psychologiques pour interpréter, synthétiser et reformuler la conférence afin de fournir un contenu avec une vraie valeur ajoutée pour l’audience.

À la fin, j’anticipais les propos des participants et je savais déjà comment j’allais conclure la conférence, alors que cette dernière venait à peine de commencer. Je sais : « Et la frustration alors ? » J’y viens.

C’est donc cette masse de connaissances et d’interactions qui m’ont permis d’alimenter le premier contenu de ce 2ème spectacle que j’ai nommé Contradiction(s) : l’humanité peut- elle encore évoluer ? Je le nomme ce premier contenu car j’ai vite réalisé qu’il y a avait deux spectacles en un. Je traitais de deux sujets à la fois.

J’ai donc opéré un découpage au scalpel pendant quelques semaines, pour en arriver à constituer une trilogie de spectacle cohérente :

Soyons Nous-Mêmes ! qui existait déjà, traitait de l’affirmation de soi et de la quête de soi.

Ignacio ou l’envie de vivre aborde la question : est-ce que l’on mérite ce qu’on hérite ?

Et enfin, Contradiction(s) : l’humanité peut-elle encore évoluer ? qui explorera notre aptitude à évoluer en tant que communauté.

Le contenu des spectacles étant posé, je pouvais m’estimer heureux, satisfait et comblé. Mais ce ne fût pas le cas. J’ai rapidement réalisé que tout ce parcours avait fait remonter mes valeurs, mes croyances, mes combats, mes postures et que je ne savais pas quoi en faire.

Tout ce cheminement, m’a donné une forme de conscience citoyenne que je cachais enfouie très loin. Tout ce parcours m’a permis d’avoir un avis sur les thèmes que j’ai abordés et d’avoir des convictions sur ces sujets.

Je passais mes journées à débattre intérieurement avec telle ou telle personne, à présenter mes arguments et à défendre mes points de vue. Mais je ne le faisais pas concrètement. Désormais, j’avais envie d’exprimer ma vision des choses et d’affirmer mes convictions en tant que citoyen et en tant qu’être humain et ce, en dehors de mes spectacles.

Mais comment ? Comment exprimer clairement ce que je pense, ce dont je suis convaincu, ce qui me révolte ou me fascine dans le monde qui est le nôtre et ce, même si je me trompe, que je ne possède aucune vérité et que je passe pour un idiot au final ?

Comment exprimer que je commence à en avoir sérieusement assez d’entendre n’importe qui dire n’importe quoi sous prétexte que tout un chacun est prêt à déconstruire notre société par pure fainéantise intellectuelle, par peur de devoir affronter la moindre contrainte, par facilité, par culpabilité, par manque d’exigence et surtout par manque d’humour ?

Comment exprimer que je reste positif et optimiste quant à notre avenir et qu’en même temps j’ai envie de dire à cette société du raccourci intellectuel, de la facilité généralisée, de l’hypocrisie bien-pensante, de la sensiblerie organisée et de la déresponsabilisation outrancière, que tout simplement je la hais ?

Comment exprimer mon incompréhension sincère face à une société qui préfère s’auto-censurer plutôt que de vivre pleinement les choses ? Comment pointer du doigt sincèrement tout ce qui ne me convient plus, tout en admettant que ce qui me fait réagir est surtout lié à ma propre histoire, aux valeurs que l’on m’a transmises, à certains de mes échecs et à mes propres limites ?

En écrivant ce livre.

Bonne lecture.