Au travers de cet ouvrage, j’ai essayé d’exprimer avec conviction les ressentis, les éléments de compréhension, les perceptions et la vision que j’ai de ce que nous traversons.
Au moment où j’écris cette conclusion, je me demande s’il y a des gens qui se retrouveront dans ce qui vient d’être écrit, tant je suis pris par le doute. Dans le fond, j’espère que oui.
En l’écrivant, j’ai pu découvrir combien mes certitudes étaient parfois incertaines, mes réflexions incomplètes et à de nombreux moments je me suis entendu penser : « Tu veux dire quoi là ? Est-ce que tu n’es pas en train de dire exactement le contraire de ce que tu crois penser ? »
Grâce à cette phase d’écriture, j’ai dû creuser certains sujets que je ne faisais que survoler jusqu’à lors et j’ai parfois battu en retraite sur certains thèmes lorsque je me suis rendu compte que j’étais sur le point de dire vraiment n’importe quoi.
Le chemin nécessaire pour en arriver à cette conclusion m’aura aussi permis de consolider un peu plus ma vision du monde et surtout de me reconnecter à mon histoire, à mes racines et donc à comprendre pourquoi j’étais si sensible sur certains points évoqués tout au long de l’ouvrage.
En aucun cas je ne prétends avoir formulé une vérité et j’espère même que cet écrit créera le débat. Il paraît que l’on ne parle jamais vraiment que de soi. Cet ouvrage n’échappe pas à la règle puisque il est le résultat d’un processus de réflexion passé au tamis de mon unique filtre. Un filtre limité qui laissera du dépôt fait d’erreurs, d’exagérations, de vides, d’aspérités, de raccourcis, de contresens, de partis-pris, d’incompréhensions et nécessairement de contradictions.
Heureusement, car sinon, je ne serais pas humain. À bientôt.
Bon alors c’est sûr, je râle, je peste, je théorise et je cherche des explications. Mais dans le fond, je me dis que chacun a le droit de vivre sa vie comme il l’entend. Nous avons tous des vécus différents, des éducations et des sensibilités différentes avec une perception du monde elle aussi différente.
Sortir du jugement est peut-être une des premières pistes pour qu’au final nous maintenions notre civilisation. En sortie de déconfinement des gens se ruent dans les magasins. Bon. Peut-être ont-ils le droit de s’abandonner à leurs pulsions comme tout un chacun. Je n’aime pas ça, mais que puis-je y faire ?
Peut-être que globalement, notre société a encore besoin de cela. Peut-être qu’il faut donner du sens à cela pour le dépasser plus tard et construire une société plus juste. Peut- être a-t-on besoin d’absurdité pour donner un sens à nos vies en les rendant moins absurdes.
Peut être que nous ne pouvons pas, en effet, tous être Mère Thérésa et que chacun doit faire ce qu’il a à faire. Peut-être que parce que certains agissent de manière absurde, d’autres qui les observent prendront le contrepied, en pensant le monde, pour au final faire avancer les choses.
Peut-être que moi-même je suis amené à parfois agir de manière absurde aux yeux de certains. Si ça se trouve, je n’accepte pas ma propre faiblesse d’être humain. C’est peut- être le REGARD que j’ai sur moi que je devrais changer, plutôt que d’en porter sur la société.
C’est peut-être finalement moi qui me maltraite en m’empêchant d’accepter le monde tel qu’il est. En refusant de m’accepter tel que je suis. Peut-être devrais-je laisser tomber toutes ces idées, ces réflexions ainsi que cette hyper- exigence que je m’inflige depuis si longtemps. Je n’ai pas eu le choix à l’époque. Trop fragile et trop sensible, la droiture et l’excellence étaient des outils pour survivre dans un monde qui était bien trop flou et mouvant pour moi.
Je compensais mon déséquilibre intérieur par une rigidité extérieure. La manque abyssal de confiance en moi me poussait à toujours donner le meilleur de moi-même pour me rassurer sur le fait que j’avais bien une place à prendre dans ce monde. Mais ça, c’était avant. Maintenant que l’équilibre est rétabli, je ne suis plus obligé de m’accrocher à tout cela et à tous ces vieux réflexes. Je ne suis plus obligé de m’accrocher à mon histoire, à mon éducation, aux traditions en tant qu’excuses.
En début d’ouvrage je posais la question : « Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ? » Je me souviens de ce surfeur qui témoignait dans un documentaire à propos de personnes ayant choisi de mener une vie en proximité avec la nature. Il disait quelque chose du style : « Sur le papier, surfer sur des vagues n’a aucun sens et cela n’apporte rien à la planète. Mais est-ce que peindre comme le font les peintres apporte directement quelque chose à la planète ? Je suis comme un peintre. Mon pinceau, c’est ma planche. Je fais ce que j’ai à faire, je surfe et c’est ma manière de participer au monde. » J’ai trouvé ce discours très inspirant. Si je suis son raisonnement, ce que j’ai fait dans ma vie n’était peut-être pas fait de manière altruiste pour le monde, mais cela a peut-être contribué au monde.
Qu’ai-je donc fait ? Je crois pouvoir dire que jusqu’à présent : j’ai appris, j’ai transmis, j’ai essayé d’évoluer, j’ai été respectueux. J’ai demandé pardon quand j’ai déconné, j’ai pardonné quand c’était possible, j’ai essayé de reconnaître mes erreurs. J’ai créé de la musique et des spectacles, j’ai essayé de ne pas transmettre mes peurs à mon fils, j’ai aimé, j’ai pris soin des miens. J’ai essayé d’être un bon ami, un bon fils. Je me suis soigné et j’ai voulu réparer mes erreurs. J’ai aidé des gens à atteindre leurs objectifs, j’ai donné du temps et de l’énergie. J’ai transmis sans discrimination et sans jugement. J’ai partagé, j’ai appris à recevoir. J’ai dit merci et j’ai dit bravo.
Peut-être me suffit-il de continuer ainsi sans avoir à tout le temps pousser les curseurs à fond et à m’infliger de nouveaux défis par principe, pour « réussir » ou par quête de reconnaissance. Peut-être que contribuer au monde c’est simplement contribuer à sa vie, avec son entourage, de la manière qui nous semble la plus juste vis-à-vis de qui nous sommes vraiment.
Je ne suis peut-être plus obligé d’être aussi dur envers moi- même.
Je pourrais peut-être ne plus m’en vouloir. Je pourrais me pardonner.
Il est vrai que l’on pourrait me demander : « Ok, c’est bien beau tout ça, mais bon : alors, on fait quoi ? » En fait, je n’en sais rien. Ou plutôt si. Si je devais essayer de formuler une réponse, je répondrais par une question en disant : « Mais que faut-il faire pour atteindre quel but ? »
Que voulons-nous vraiment ? Peut-être est-il temps de fixer nos priorités, parce que je ne suis pas sûr que nous puissions tout obtenir sous prétexte que nous nous trouvons très intelligents. Nous nous pensons parfois comme des sauveurs du monde, bien au-dessus des animaux, nous prônons tout un tas de choses mais nos instincts nous en empêchent, encore et toujours.
Je crois que nous sommes encore un peu immatures et que nous cédons à la facilité malgré nous, parce que cela fait partie de nous. Ceci dit, je reste préoccupé du fait que nous lâchons sur des fondamentaux qu’il faut maintenir à tout prix. La société des lumières nous a permis d’être de plus en plus libres. La société de consommation, nous a rendu émotionnellement fragiles, dévorés par la culpabilité, dépendants de l’argent et obsédés par notre propre rôle. Nous avons un avenir mais, à titre individuel comme à titre collectif, nous n’en maîtrisons aucune composante. Nous pensons que nous faisons des choix. Mais les faisons-nous vraiment ? Ou bien est-ce notre subconscient qui nous pousse à faire ce que nous aurions fait de toute façon ?
Cela est tout aussi vrai à titre collectif. Je ne nous sens pas capables de faire des choix drastiques pour obtenir ce que l’on veut vraiment. À un certain niveau, je pense que l’humanité a encore besoin de peiner pour grandir, et pour cela, elle s’inflige des souffrances encore et encore. Nous n’avons pas réellement appris de nos erreurs et nous reproduisons sans cesse les mêmes schémas improductifs. Qui peut prévoir où nous allons ? Comme le disait Jean d’Ormesson, « Nous allons vers notre mort. » Peut-être qu’il n’y a rien derrière tout cela. Peut-être que l’Humanité n’était pas destinée à vivre plus de 2100 ans après Jésus-Christ.
Nous avons pris pour acquis le fait que nous serions toujours là parce que le soleil se lève tous les jours, et que cela semble immuable. Cependant la seule chose qui soit immuable, c’est l’incertitude.
Le 28 juin 2019, un astéroïde a été découvert dans l’espace proche de la Terre, mais n’a été confirmé qu’un mois plus tard comme étant effectivement un astéroïde. Et cette confirmation a été donnée au moment où ce même astéroïde a frôlé notre planète. Êtes-vous sûr que rien n’aura changé à votre réveil demain matin ? Saviez-vous au 31 décembre 2019 que vous alliez être confinés pendant des semaines ? Aviez-vous vu arriver que vous alliez peut-être mourir, vous ou vos proches, à cause d’un virus dont personne n’avait jamais entendu parler ? Nous nous sommes convaincus que parce que nous avons développé une civilisation, nous étions aux commandes de la planète. Notre civilisation pourrait s’éteindre mais pas uniquement à cause de nous. Même si l’humanité est devenue aussi une force d’extinction massive, nous pourrions tout autant disparaître à cause d’un phénomène naturel que nous ne contrôlerions pas.
Nous pouvons transformer notre civilisation, mais cela ne garantit absolument pas notre éternité.
Je n’ai jamais compris que l’on s’en remette à quelqu’un d’autre que soi-même pour traverser la vie. Certains s’en remettent à Dieu, d’autres s’en remettent à des gourous. J’ai toujours cru qu’il ne fallait pas attendre de l’extérieur ce que l’on ne s’apporte pas soi-même de l’intérieur. Cela vient du fait que j’ai toujours voulu montrer que je pouvais m’en sortir seul. Je prenais la posture du super-héros. Toujours un peu dans le jugement, j’avais misé à fond sur l’hyper- responsabilité et l’idée selon laquelle si l’on se change soi, les choses changent. Sauf que cela ne suffit pas, pas toujours. Et surtout, bien évidemment, se changer nécessite aussi de passer par l’altérité et le rapport aux autres. Seul dans sa bulle en tentant de progresser, on risque finalement de reproduire encore et toujours les mêmes erreurs et de nourrir toujours les mêmes certitudes.
Aller voir à l’extérieur et se confronter à la différence, à la résistance ou à la frustration, permet effectivement d’évoluer. Sauf si votre sensibilité est trop développée, que votre estime de vous-même n’est pas au meilleur de sa forme et que par conséquent vous vous sentez menacé par toute personne qui pourrait être plus intelligent, plus drôle, plus beau ou plus « quelque chose » que vous.
Comment contrer alors l’ennemi ? Par l’arrogance, l’orgueil ou la vanité. À l’inverse, s’en remettre à quelque chose d’autre que soi, à savoir une communauté, un courant de pensée ou une religion, c’est aussi faire preuve d’humilité vis-à-vis du monde. Pourtant, accepter l’aide des autres et recevoir leur bienveillance et leur amour peut être quelque chose de difficile pour certaines personnes. Dans tous les cas, cela l’était pour moi. Je voulais montrer que j’étais fort. Donc, m’en remettre à quelque chose de supérieur ne servait à rien. Sauf que c’est exactement ce que je faisais moi aussi.
En tant que geek complètement assumé, sans m’en rendre compte, je cherchais des réponses philosophiques ou des postures relationnelles dans des livres de super-héros, dans des films ou dans des séries TV. Je cherchais des guides au travers des personnages que j’idéalisais et je tentais de me servir de leur posture pour affronter la vie réelle. J’ai réalisé au bout d’un moment, que finalement, moi aussi je m’en remettais à des figures divines, à des courants de pensées voire à des gourous fictifs et que je jugeais les autres, tout en faisant de même mais sous une forme différente.
Tous les geeks, les vrais, ont pensé au moins une fois qu’ils avaient au fond d’eux un pouvoir extraordinaire, qu’un jour ils l’utiliseraient et que le monde verrait alors qui ils étaient vraiment. C’est une manière de combler un manque de confiance en soi pour affronter ce que la plupart des humains appellent le quotidien et la vie. Le personnage qui caractérise le mieux cela est Sheldon Cooper de la série humoristique The Big Bang Theory. Astrophysicien de génie, il est incapable de gérer la subtilité des relations humaines. Il est tellement vulnérable à tout que, par exemple, lorsqu’il est contrarié, il essaie d’utiliser un pseudo-pouvoir mental. Il essaie soi-disant de faire exploser ses contradicteurs avec son seul esprit, comme le faisaient les personnages du film des années 80 Scanners de David Cronenberg. Il arrive juste à les faire exploser… de rire.
Nous cherchons tous de l’espoir, de l’inspiration, de la force ou de la confiance sous différentes formes, face aux difficultés que nous rencontrons et face à la vie tout simplement. Je me souviens de ce supporter de l’Olympique de Marseille qui expliquait à la télévision que, vu sa sensibilité, être fan de l’OM lui permettait de tenir bon au quotidien. C’était sa famille. Chaque semaine il y avait le match, les collègues, les déplacements. L’entité « Olympique de Marseille » était déifiée et lui permettait d’avoir un but, cela donnait du sens à sa vie. Dans certains pays ne dit-on pas que le football est aussi une religion ?
Je comprends mieux que l’on puisse avoir besoin d’espérer et de s’en remettre à quelque chose de supérieur depuis que j’ai réussi à me regarder dans une glace et réaliser que, moi- même, j’avais besoin de trouver du soutien dans des modèles qui étaient de l’ordre du divin ou tout du moins, du guide spirituel. Nous nous créons des Dieux, des croyances, des formes divines pour tenir. Pour certains c’est la science, la religion ou la philosophie. Pour d’autres encore, c’est l’intelligence artificielle – le Dieu IA – ou encore la nature et le monde du vivant. Les plus fragiles seront récupérés par des sectes ou attendront l’arrivée d’extra-terrestres salvateurs.
J’en retire que quel que soit notre niveau d’indépendance, nous nous en remettons toujours à quelque chose de plus grand pour affronter les grandes questions de la vie humaine et j’ai le sentiment que cela en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps.
Ailleurs
« S’il vous plaît, faites que mon fils aille bien. » Voilà ce qu’il m’arrive de m’entendre dire parfois le soir avant de m’endormir. Mais à qui je parle, là ? Et pourquoi m’en remets-je à une force supérieure plutôt qu’à moi-même ? Je ne crois pas en Dieu. Et pourtant, je nourris une forme de spiritualité. C’est difficile à admettre. Je ne suis pas croyant, mais je ne suis pas athée. Cela me rend dingue. J’ai reçu un baptême à l’église apostolique arménienne (une branche de la chrétienté spécifique au peuple arménien). Mon père ne supporte pas les églises. Du côté de ma mère, on se signe quand on entre dans une église, mais on n’est pas spécialement fan des prêtres. Et au milieu de tout ça, lorsque j’entre dans une église, que je m’approche d’une statue représentant la vierge Marie, je me sens pénétré par quelque chose de très profond au niveau de la poitrine. Un sentiment qui se situe entre l’amour, la paix, la joie et un peu de tristesse.
Qu’est-ce que c’est ?
Un jour que je me baladais avec des amis dans le massif de la Sainte-Beaume entre Aubagne et Marseille, une de mes amies m’a dit qu’il y avait une tout petite vierge encastrée dans une roche qu’elle m’indiquait de la main. Je m’en suis approchée et j’ai ressenti exactement la même chose.
Qu’est-ce que c’est ?
À qui est-ce que je parle lorsque je lève les yeux au ciel, bon sang ? Je crois que c’est à mon espoir. J’ai besoin d’espérer. Et j’ai besoin de m’évader, comme nous tous, du moins pour un temps. Certains parlent aux étoiles et pensent y trouver des réponses. Le ciel et l’Univers, au-delà de leur rôle stellaire, sont une ouverture vers un autre type d’espoir. Vous imaginez un ciel sans étoiles ? Le noir absolu. Un ciel sans espoir. Plus aucun moyen de se projeter ailleurs ni de rêver. Nous nous sentirions encore plus seuls, encore plus enfermés. Espérer en regardant les étoiles, c’est cela qui nous fait nous dire : « Ah bon, il n’y a pas que cette vie-là sur Terre, y a peut-être mieux ailleurs. Ouf. »
Dans tous les cas, toutes les formes d’espoir qui sont spécifiques à l’être humain, ne sont que des moyens. Pas une fin en soi. Certains mettent leurs espoirs dans d’autres planètes. Personnellement, je ne suis pas sûr que nous soyons destinés à quitter la nôtre. Partir ne changerait pas notre nature. S’il était possible de quitter la planète, nous emporterions nos problèmes avec nous. La condition humaine serait la même sur Mars ou sur toute autre planète, à moins que nous décidions d’y changer quelque chose. Mais pourquoi faire cela ailleurs ? Pourquoi ne pas le faire sur la planète qui nous a permis de naître ?
Pour les plus croyants, s’il existait une entité qui décide de notre destin, jamais elle ne nous laisserait partir. Qui accepterait de donner encore plus de ressources à une espèce qui maltraite ses enfants ? Une espèce qui tue par plaisir. Qui accepterait de donner encore et encore à une espèce qui dévore tout sans jamais se remettre en question ? Qui donnerait un nouveau monde à une espèce qui ne pense qu’à ses kilos en trop, à ses rides ou à son prochain téléphone ?
Pour l’instant, nous sommes encore bien trop empêtrés dans nos problèmes d’ego et nos tempêtes émotionnelles. Les humains veulent toujours du pouvoir : le pouvoir de plaire, le pouvoir de dominer, le pouvoir d’avoir raison, le pouvoir d’être riche, le pouvoir, le pouvoir, le pouvoir…Je ne dis pas que s’en débarrasser est facile, moi qui veut avoir le « pouvoir » de faire rire, de rassembler, de faire réfléchir… Je crois que c’est parce que nous sacrifierons notre ego, notre pouvoir, nos peurs, nos acquis, et que ce ne sera pas très agréable, que derrière nous en récolterons un monde meilleur. Nous devons perdre individuellement pour gagner collectivement. Comme beaucoup d’entre nous l’on fait lors de ce confinement et ce pour le bien de la communauté.
Lorsque la pandémie du Covid19 nous a touchés, je n’avais pas complètement pris conscience moi-même de l’ampleur des conséquences qu’il allait avoir sur nos vies. Cet ouvrage a été écrit avant, pendant et après le confinement. Je n’imaginais pas une seconde que ce confinement allait d’une part m’imposer un arrêt net dans mon quotidien, comme ce fût le cas pour la plupart des citoyens français et pour près de la moitié de la population mondiale ! Et d’autre part, je n’avais pas vraiment imaginé combien la sortie de ce confinement allait changer mon écriture.
Positif
Cet épisode aura révélé notre aptitude à la solidarité et aura montré combien nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour le bien de notre société. Par ailleurs, malgré des tentatives diverses de créer des polémiques, nombre d’acteurs majeurs de notre société ont rappelé qu’il n’était pas le moment de régler ses comptes, mais de faire front. Cette crise a aussi révélé notre aptitude à la survie et à l’adaptation. En cette phase si difficile, l’humain a commencé à reprendre sa place et à agir pour l’humain. Nous avons dû nous isoler les uns des autres pour nous protéger et prendre soin de nous. Nous avons démontré jusqu’à présent notre aptitude à l’empathie, au soutien et à l’union. Des médecins sont morts pour que nous vivions et nous en avons pris conscience. Tous les soirs nous les applaudissions pour les remercier parce que nous avions compris la chance que nous avions d’être en vie. Nous avons aussi senti que ce virus ne ferait pas de détail et qu’il était imprévisible. Comme tous les virus, il ne connaît pas de frontière et n’a rien à faire de notre compte en banque. Ils nous a mis sur un pied d’égalité : « Bonjour, je suis le Covid19. Je me fous de qui vous êtes. Vous êtes contaminé et là, vous êtes mort. » Conséquence majeure, la majorité des gens se sont enfin posés pour se dire : « Comment faire pour changer ? Nous avons créé ça ! » L’humanité a commencé à rejeter le pire de notre société moderne et à réaliser qu’il y avait mieux à faire que de courir derrière la futilité. Génial. On avance.
Malgré tout…
Déni
Allez, on se fait plaisir, on en parle ?
On en parle de cette dame qui malgré les consignes de confinement a décidé d’aller faire son Kéno dans la galerie marchande proche de chez elle pour ne pas changer ses petites habitudes ? Que dire de ce couple de grenoblois qui, en période de confinement, décide de partir avec ses deux enfants au Cap Ferret en voiture pour mieux vivre le confinement ? Ce même couple en arrivant au Cap Ferret décida de rentrer à Grenoble quelques jours après, encore en voiture, parce que la plage était interdite pour cause de confinement et qu’ils ne supportaient pas l’idée d’être enfermés à 4 dans un appartement de 40 m2. Pour info, ils n’ont été contrôlés « que » quatre fois pendant cet aller- retour. C’est sûrement pour cela qu’ils n’ont jamais remis leur vision des choses en question.
Je me pose la question : qu’est-ce que je pense vraiment de cette femme qui continuait à nager dans la Baie des Anges à Nice tous les jours et qui, lorsqu’on lui demanda : « Vous n’avez pas le sentiment de vous mettre en danger ainsi que les autres ? » répondit : « Non, pourquoi ? J’aurais dû ? » J’ai du mal à l’accepter mais une partie de la population veut traverser la vie en ne se rendant compte de rien et en n’étant pas importunée dans son petit confort. Et cela ne concerne pas que les plus nantis. Je ne l’avais pas vraiment touché du doigt et c’est aussi ce que je retiens de ce confinement à titre personnel.
Alain Chouraqui est directeur de recherche émérite au CNRS, mais aussi président fondateur de la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, dans les Bouches- du-Rhône, et auteur de Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme. Il explique qu’une société telle que la société française est constituée de 3 parties. D’abord, les républicains et démocrates : ceux qui croient en la liberté et en la démocratie. En un mot : la République. Puis, il y a les extrêmes : ceux qui veulent tout casser et prendre le pouvoir en favorisant l’obscurantisme, la pensée unique, la suppression de l’ennemi. Et enfin, il y a la troisième partie, celle qui ne prend pas position. Celle qui ne veut pas savoir. Et c’est de cette dernière partie que dépend la bascule ou pas d’un pays dans le totalitarisme. Vous connaissez cette troisième partie. Mais si, je vous en ai parlé. C’est dans cette troisième partie que l’on trouve des gens qui vont faire leur Kéno, qui partent au Cap Ferret ou qui vont nager quotidiennement en période de confinement.
Suspendu
La planète, dès que l’on arrête nos activités humaines, reprend ses droits. Moins d’avions, moins de croisières, moins de voitures. Le niveau de pollution baisse, le silence s’installe. J’en ai toujours été convaincu : la planète n’a pas besoin de nous. Elle a juste besoin qu’on lui fiche la paix. En revanche, nous avons besoin d’elle. Et nous avons besoin de nous. Avant cette crise et ce confinement, nous étions proches physiquement, mais beaucoup moins proches socialement. Lorsque nous sommes passés en confinement, c’est l’inverse qui s’est installé. Nous nous sommes éloignés les uns des autres physiquement et pourtant, nous avons développé un lien social fort. Nous nous manquions. Ou plutôt nos interactions nous manquaient. Nous avons vécu pendant ce confinement un moment de grâce ou tout était suspendu. Enfin, nous avons fait ce qui est important : nous protéger les uns les autres. Nous avons consommé moins. Nous avons partagé notre savoir, nous avons donné de notre temps ne serait-ce que par les réseaux sociaux. Nous avons fait preuve de bienveillance et nous avons tenté de retenir nos instincts.
Parce que vous avons commencé à prendre soin de nous – nous y étions bien obligés – notre attention s’est dirigée sur ce dont nous avions réellement besoin. Enfin. Mais maintenant que nous en sommes sortis, ne pourrions-nous pas continuer à proposer de notre temps gratuitement pour les autres plutôt que de retomber dans notre égoïsme / individualisme ? Lorsque les écoles et universités ont fermé en premier, des personnes ont proposé aux parents démunis de garder leurs enfants. Ne pourraient-ils pas continuer de le faire maintenant ? C’est ce qui se faisait dans les quartiers il y a 50 ans. Les gens s’entraidaient naturellement.
Nous venons de comprendre que la Terre peut renaître d’elle- même simplement si nous nous calmons et si nous arrêtons de courir derrière nos fantasmes, nos désirs, nos besoins toujours plus grands. Ne pourrions-nous pas maintenir cet état de quiétude en passant du temps avec nos proches, nos voisins et donc en roulant moins, en voyageant moins, en consommant moins ? J’ai l’impression que non. Au moment où j’écris ces mots, j’espère que ce n’est pas une deuxième vague meurtrière qui viendra nous rappeler à l’ordre.
Héros
« We could be heroes, just for one day » (Nous pourrions être des héros, même pour un jour)chantait David Bowie. Nous y voilà, David. Nous y voilà. Il y a encore quelques jours, la société de consommation nous urgeait de devenir « les héros de notre vie parce que nous le valions bien » comme déjà évoqué dans le chapitre Conceptuel.
Aujourd’hui, nous voyons qui sont les vrais héros : les soignants, les employés de supermarchés, les militaires, les policiers… Tous ces gens sont à notre service, sans aucune protection et s’exposent tout simplement parce que c’est leur job. Petit rappel : ils le font 365 jours sur 365. Et puis il y a nous. Nous qui jouons au héros parce que la situation le demande. Nous allons au-delà de nos propres limites pour proposer le meilleur de nous-mêmes.
Pendant le confinement, je me posais la question suivante : ne pourrions-nous pas dispenser notre bonté à petites doses au quotidien, en tant que citoyens ? Depuis le déconfinement, j’ai la réponse. Du moins pour mon cas personnel. Pendant le confinement, tous les soirs, au moment des applaudissements des soignants, à 20h, je prenais ma guitare électrique et mon ampli et je jouais un morceau pour mes voisins. Carlos Santana, Gary Moore, Dire Straits et même la Marseillaise. Tout y est passé. J’ai joué au total 49 fois pour mes voisins. Tout le monde me remerciait et applaudissait deux fois plus fort. Cela me faisait me sentir bien avec moi-même. Je me sentais appartenir à une communauté.
Vers la fin du confinement, j’ai commencé à fatiguer. Il m’était de plus en plus difficile de travailler un nouveau morceau à jouer. Je me suis dit que, malgré ma bonne volonté, je n’arriverais pas à faire plus. Et j’ai donc arrêté le soir du déconfinement. Certes, cela m’avait demandé pas mal d’énergie de préparer chaque jour un nouveau morceau, mais j’ai surtout réalisé que je devais reprendre ma vie et avancer.
Je ne pouvais pas continuer à justifier ce confinement et il fallait reprendre le chemin de la vie même si le virus était encore parmi nous. Ce confinement, c’était facile quelque part : je jouais un morceau tous les soirs, je faisais du bien aux gens, cela flattait mon ego. Mais au bout d’un moment, j’ai eu besoin d’autre chose. Si cela vaut pour moi, cela doit valoir pour d’autres. Certes cette pause a été bénéfique pour beaucoup de monde tant cela nous a recentrés. Mais rester dans une bulle de protection ne colle pas à l’humanité. Nous avons besoin de nous confronter à l’autre, de nous rapprocher, d’affronter les défis, d’avancer, de donner du sens à notre action. Qu’on le veuille ou non, l’instinct de vie revient en force même s’il n’y a rien de rationnel là-dedans.
« We could be heroes, just for one day » chantait David Bowie. On l’a fait David. On l’a fait. Et surement que nous le referions.