REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 7 – Mollesse Intellectuelle

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Mollesse intellectuelle

Exigence

Depuis quand le fait d’être exigeant est-il devenu un problème ? Je ne sais pas. J’ai un drôle de sentiment sur le fait que, lorsque vous voulez être précis, professionnel, méticuleux ou exhaustif cela devient un problème. Alors bien entendu, cela dépend des domaines. Aimerait-on que le chirurgien qui est censé nous opérer soit laxiste ou approximatif ? Non, bien sûr. D’ailleurs, dans cette situation nous serons nous mêmes très exigeants. Nous voudrons le meilleur des traitements, pour nous et nos enfants.

En fait, c’est lorsque l’exigence d’autrui s’exerce sur nous et qu’elle provoque chez nous une frustration, que l’exigence devient un problème. « Mais qu’est-ce que tu es exigeant ! » est l’équivalent de : « Mais pourquoi tu m’emmerdes là ? Allez hop, on le fait à l’arrache, ni vu ni connu. Faut que ça pulse, hop, hop, hop. » L’exigence est encensée lorsqu’elle sert nos intérêts et clouée au pilori lorsqu’elle nous empêche d’avoir la vie « que nous valons bien ». Oui, parce qu’une fois de plus, il n’est encore question que de nous et de notre misérable orgueil. Avons-nous été jamais aussi arrogants ? Je ne crois pas. Nous lâchons sur tout ce qui fait de nous des êtres supérieurement dotés d’intelligence parce que désormais, nous attendons de recevoir ce que l’on estime mériter. Et souvent, nous attendons tout et son contraire.

Nous voulons les meilleurs professeurs pour nos enfants, mais il ne faut pas qu’ils soient trop durs avec eux. Nous souhaitons qu’ils en fassent les meilleurs élèves, mais il ne faut plus apprendre les tables de multiplication par cœur, ni en chantant, car c’est une activité abrutissante. C’est sûr, si les candidats de la télé-réalité sont aussi bêtes c’est parce qu’ils ont trop chanté les tables de multiplication.

Dans les années cinquante, toute secrétaire digne de ce nom écrivait mieux en français que certains professeurs de français qui enseignent actuellement, même à l’université ! Et pourtant, nous ne voulons plus de cette époque trop stricte, castratrice et liberticide. J’interviens régulièrement dans des lycées pour animer des ateliers de théâtre et j’ai été abasourdi par le fait suivant : de nombreux lycéens ne savent même plus dire leur alphabet sans se tromper.

Cela me met en colère que l’on maltraite systématiquement le principe de ténacité et d’exigence au profit de la facilité. Je ne supporte pas l’idée que désormais il faille que les choses soient simples, faciles, légères. Cela n’a aucun sens. Le monde n’est pas fait ainsi. Il ne s’est pas construit ainsi. Nous sommes censés l’améliorer en tant qu’humains mais le monde, aussi beau puisse-t-il être, est avant tout un lieu brutal et sans compassion. L’humain le rend meilleur grâce justement à la connaissance, à la science, à la psychologie, à l’art, à la philosophie et à toutes ces disciplines qui ont favorisé l’émergence de la compassion et de l’empathie à une plus grande échelle. Mais ne nous y trompons pas, nous pourrions retomber dans l’obscurité facilement si nous devenions bien trop fragiles et manipulables intellectuellement.

Suis-je réactionnaire ? Absolument pas. Je vis très bien dans mon époque. Malgré ses travers, nous bénéficions globalement d’un niveau de progrès et de civilisation qui permet à la population de mieux vivre notre destinée humaine. Je souhaite témoigner du fait qu’il est quand même bon que de nombreux individus soient restés exigeants. Il faut être exigeant pour devenir médecin, avocat, ingénieur, musicien, infirmière ou auteur pour ne citer que quelques exemples. Comme tant d’autres, ce sont des métiers difficiles et il est bon qu’il faille du temps et de la sueur pour y arriver.

Ce sont ces gens-là qui nous soignent, nous protègent, nous défendent, construisent des bâtiments solides. Ce sont eux que l’on va trouver lorsque les choses tournent mal. Non ? Qui avons-nous applaudit à 20 heures sur nos balcons pendant plusieurs semaines ? Heureusement que certaines personnes ne lâchent pas sur leurs prérogatives – ceux-là vous diraient qu’on le leur reproche tous les jours et qu’ils ne peuvent pas vraiment exercer leur métier comme ils le voudraient – car ils nous empêchent de tomber dans la facilité la plus absolue. Il faut être exigeant et tenace pour devenir enseignant. Et je défendrais toujours les professeurs. Même les mauvais. Je ne soutiendrai jamais un parent d’élève qui dirait : « Mon fils est mauvais en anglais parce que son professeur ne lui a appris à dire que Brian is in the kitchen. » ou bien : « Si mon fils ne s’intéresse pas aux études c’est à cause des professeurs qui n’ont pas su le motiver. »

Si je suis si sensible à ce point, c’est parce que j’ai survécu grâce à l’école et à la connaissance. C’est l’école qui permet de comprendre le monde au final, même si sur le moment on ne comprend pas très bien pourquoi il faut apprendre telle ou telle somme de connaissances. Je crois profondément que nous avons une vraie responsabilité vis-à-vis de notre apprentissage. Je me considère comme un éternel débutant et un éternel apprenant et pour ces raisons j’ai toujours autant faim d’apprendre et de comprendre. Je crois définitivement au pouvoir de l’esprit et à la nécessité pour notre société de ne cesser de grandir individuellement aussi bien que collectivement. Pour toutes ces raisons, je ne supporte pas la posture de victime de toutes ces personnes qui attendent que ce soit le « système » qui fassent d’eux des gens instruits.

À tort ou à raison, je n’ai jamais compté que sur moi-même pour tout ce qui concernait mon instruction. Si j’avais un bon professeur, je m’en servais comme un tremplin. S’il était mauvais, j’allais chercher les bouquins qui me permettaient d’avancer malgré tout. Et si je me prenais une taule lors d’un contrôle ou d’un partiel, j’attendais que la frustration passe et je recommençais.

Nous ne devrions pas apprendre à nos enfants à avoir des bonnes notes. Nous devrions leur apprendre à devenir responsables. À assumer leurs réussites autant que leurs échecs. Nous devrions leur apprendre à continuer à avancer quoi qu’il arrive, à apprendre tout au long d’une vie et à transmettre ce qu’ils auront appris. C’est ce genre de posture qui fait que nous ne nous retrouverons pas tous un jour à dire que la Terre est plate, que nous ne sommes pas allés sur la Lune et que la Terre a été créée au centre de l’Univers par un Dieu tout puissant.

Car derrière la chute de l’exigence, se trouve aussi la montée de l’obscurantisme. Selon Boris Cyrulnik, « moins on a de connaissances, plus on a des certitudes ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Lorsqu’un « platiste » – un individu convaincu que la Terre est plate – vous dit : « Mais si la Terre tourne autour du soleil, comment se fait-il que je ne sente pas l’air sur mon visage à cause du déplacement ? », ce n’est pas qu’il est plus bête qu’un autre. Quoi que. Non, sérieusement, c’est surtout qu’il n’a pas été éduqué. Il n’est pas formé. Il ne comprend pas le monde. La force centrifuge, les échelles de grandeur, etc. Tout cela lui passe au-dessus de la tête. C’est pour ça qu’il ne sent pas l’air sur son visage. Pardon, l’humour me glisse entre les neurones.

Lorsque quelqu’un qui n’est pas éduqué veut avoir son mot à dire par pur ego, pour entrer dans le débat, alors qu’il n’en a pas les armes, que va-t-il utiliser ? La croyance. « Je ne crois

pas que ce soit possible. » Non, mais il n’y a rien à « croire ». La Terre est ronde. Basta. Et les choses ne s’arrangent pas lorsque la religion pointe le bout de son nez. C’est normal : l’Univers ne peut pas être aussi complexe donc c’est Dieu qui l’a créé. Voilà, là, je comprends. Les tenseurs qu’Einstein a utilisé pour sa démonstration sur la relativité, le principe d’équivalence ou la constante universelle, je n’y comprends rien. Mais Dieu oui. Là, j’y crois. « La science, n’est basée que sur des inventions délirantes ! » Ben voyons. En revanche, une femme qui tombe enceinte par miracle en donnant naissance au fils de Dieu, là, ça tient. Non mais, c’est sûr, pourquoi s’embêter à comprendre ? C’est fatiguant. Une réponse simple, efficace, rapidement ingérable et bien confortable intellectuellement, voilà qui est bien mieux.

Des loisirs pour oublier les soucis, beaucoup d’informations pour avoir l’impression d’être intelligents et nous voilà dans le meilleur des mondes de Huxley.

Ne lisons plus et répétons la bouillie d’informations qui nous est livrée quotidiennement et nous serons les brûleurs de livres de Bradbury.

Dézinguons le langage au passage, amollissons les concepts, renions notre propre histoire et nous pourrons ainsi être convaincus, comme dans 1984, de toute vérité émise par un pouvoir informationnel central.

Plus de soucis. Plus à réfléchir. Juste à gober, comme des oies dans un hangar à gavage. Un bon téléphone portable, quelques séjours low-cost, une cause à défendre : féminisme ou développement durable. Et voilà. Il n’y a qu’à se laisser glisser et surtout ne plus avoir à être exigeant, c’est bien trop fatiguant.

Allez, bonne nuit. Shutdown du système. Clic.

Langage

L’utilisation de la langue fait partie de mes obsessions. Très jeune, je prenais soin de toujours utiliser des mots choisis, un peu sophistiqués avec la bonne diction. Cela vient de ma mère. Ella a toujours eu le sens du verbe et elle maîtrisait son métier de sténo dactylo. Si je devais résumer grossièrement : mon père m’a appris à traverser le monde physiquement. Ma mère m’a appris à le traverser avec l’esprit.

L’épreuve déterminante qui m’a mis le pied à l’étrier si je puis dire, c’est ce satané saut de classe entre le CP et le CE2. En effet, mon institutrice de CP avait estimé que j’allais m’ennuyer en CE1. Elle avait donc préconisé un saut de classe. Certains parents en seraient fiers, pour moi ce fût un carcan. Déjà à cause du décalage de maturité que cela a engendré mais aussi du décalage au niveau de la maîtrise des savoirs. Globalement je m’en suis sorti. Au détail près suivant : en arrivant en CE2, tous mes petits camarades maîtrisaient déjà toutes les finesses de ce qu’étaient un sujet, un verbe ou un complément d’objet direct. De mon côté, malgré mes facilités scolaires, j’avais un an à rattraper. Donc pour combler le retard, le dimanche après-midi, avec Maman, c’était dictée, bescherelle et dictionnaire au programme.

Pour résumer ma vie à l’époque : je naviguais entre d’un côté une vie de quartier faite de jeu de gosses, de raîlleries, d’insultes, de bastons, de match de foot, le tout sur fond de gros accent marseillais. Et d’un autre côté, un monde très intellectuel, cérébral entre finesse de la langue, travail scolaire, bandes dessinées et séries TV. Une véritable double- compétence qui me permet aujourd’hui d’être aussi à l’aise en plein milieu des quartiers où j’ai grandi lorsque je dois intervenir en lycée, qu’au milieu de grands séminaires de cadres pour de grandes entreprises. Grâce à mes parents, j’ai appris à m’adapter, à évoluer, en regardant vers le haut, en essayant d’élever mon niveau de pensée régulièrement tout en restant connecté à mes racines sans oublier d’où je viens.Voilà pour le cadre. Revenons maintenant à mon propos.

J’avais donc une bonne élocution. Mais, dans un quartier populaire tel que celui où je vivais, parler de manière fluide avec un ton de premier de la classe pouvait être pris pour du mépris ou de la suffisance. Et même dans ma famille, certains de mes cousins avaient envie de me gifler tant je leur était devenu insupportable à certains moments où je prenais la parole. Tout jouait contre moi : mon accent marseillais était moins prononcé que celui de la moyenne et j’ai découvert à mes dépens que l’emploi de certains mots peuvent être pris comme de véritables agressions par toute personne qui ne communique pas de la même manière.

Un jour lors d’un camp de vacances, j’ai repris un de mes camarades en lui disant : « Non, on ne dit pas que le bébé est né avec un bras coupé, on dit qu’il est né avec un bras atrophié. » C’était juste pour l’informer, pas pour qu’il se sente mal avec lui-même. Heureusement que j’ai couru vite ce jour-là…

Je sais que l’on ne peut pas tous avoir le même niveau d’éducation et mon discours n’est pas du tout élitiste. Suis-je un exemple ? Non. Je suis une sorte de littéraire sans culture. Je n’ai pas lu la plupart des grands classiques de la littérature française et je ne me suis intéressé qu’à quelques grands classiques du théâtre. Malgré tout, je suis quelqu’un qui aime la précision et l’élégance du verbe. Je cherche l’exactitude des mots pour clairement pointer les idées et les ressentis. Ça doit être mon côté scientifique. Pourtant, j’ai moi-même mes carences. À une époque, il n’était pas rare lors d’une soirée professionnelle qu’un mot que je ne connaissais pas, appelons-le le mot mystère, fit son apparition dans la bouche de mon interlocuteur. J’en faisais alors abstraction tout au long de la soirée. Je faisais semblant de comprendre la phrase qui était prononcée par mon interlocuteur mais sans le mot mystère. Parfois cela fonctionnait, parfois je hochais de la tête avec un petit sourire qui précédait un « Oui, bien entendu » de politesse.

Je souhaitais malgré tout régler mes comptes avec ce mot mystère en me promettant de chercher son sens dans le dictionnaire dès que je serais rentré chez moi. Bien entendu, vu mon alcoolémie nocturne du moment, j’oubliais de faire la recherche promise et immanquablement je me retrouvais dans d’autres soirées avec ce fameux mot mystère qui revenait. Des mots tels que « gabegie » ou « ostracisme » me furent donc étrangers une grande partie de ma vie. « Prérogative » ne fût jamais vraiment résolu. Je l’a assimilé à « obligation » en me disant : « Celui-là, je lui laisse un petit côté mystère, en souvenir du bon temps. »

Ce qui me rassure c’est de réaliser que beaucoup de gens font comme moi. Vous les repèrerez facilement lors de vos prochaines soirées lorsque vous leur direz « C’est dans les prérogatives du gouvernement. » et qu’ils vous répondront avec un petit sourire et vous diront : « Oui, bien entendu. » Malgré tout, n’étant pas à une contradiction près, je suis agacé lorsque sous prétexte que bien parler français peut sembler pédant, certains français s’en empêchent, même s’ils sont devenus adultes. Il est presque devenu honteux de bien parler français. Celui qui devient trop précis dans son langage est « celui qui se la raconte ».

La langue française ne se détériore pas mais l’utilisation que nous en faisons si. Nous préférons utiliser un discours rempli de raccourcis, façon novlangue anglicisée plutôt que de faire l’effort d’élever notre niveau de langage. Je pense que cela n’est pas une bonne chose. C’est toute la société qui au final en pâtira. La maîtrise précise de la langue permet d’éviter les raccourcis intellectuels et permet de bien nommer les concepts. Lorsque l’on ne sait plus nommer correctement les choses, les choses disparaissent.

Tout ce que je dis là est vrai pour d’autres disciplines : l’histoire, les mathématiques etc. Ah oui je sais, « Toutes ces matières, c’est compliqué, c’est difficile. » Et surtout : « Mais ça sert à quoi d’apprendre toutes ces choses qui ne servent à rien au quotidien ? » Eh bien cela sert à toucher du doigt que le monde n’est pas simple et que les choses ne se règlent pas en une heure. Toutes ces disciplines enseignées à l’école, aussi rébarbatives soient-elles renvoient l’idée que le monde est chaotique et qu’il aura fallu des milliers d’années pour en arriver à ce qu’il tienne à peu près droit.

Tout cela m’inquiète, en fait. Je pense qu’au rythme où vont les choses, nous en arriverons un jour à perdre la conscience, celle qui a fait de nous des homo sapiens sapiens. Nous ne savons plus dire les choses précisément. Nous ne saurons bientôt plus lutter contre tous les genres d’amalgames intellectuels. Nous perdons l’idée du concept car nous n’avons plus la maîtrise des mots permettant de décrire ce concept. En remplacement, nous utilisons des mots globalisants, parfois chargés d’anglais ou d’italien pour faire « genre » et nous nous mettons à véhiculer une pensée distordue. Le pire, c’est qu’une fois que nous avons intégré un mot, en ne sachant pas toujours ce qu’il veut dire, nous allons le répandre autour de nous. Appelons ce mot le « Glorbül ». Nous l’utiliserons régulièrement et les personnes qui l’entendront, ne le connaissant pas, mais ne voulant pas montrer qu’ils ne le connaissent pas, diront sûrement : « Ah oui bien sûr, le Glorbül ! » Ils l’intègreront tout aussi rapidement et se mettront à le répandre un peu plus.

Démonstration.

Déceptif. Néologisme s’il en est, ce mot est de plus en plus utilisé dans le monde de ceux « qui se la racontent grave de chez grave ». « Déceptif » vient du mot anglais Deceptive. Et que veux-dire Deceptive en anglais ? Cela veut dire « Trompeur ». En effet, Deception en anglais signifie « Tromperie » en français, et non pas « Déception » qui se dit en anglais Disapointment. L’adjectif associé au mot anglais Deception est donc Deceptive. Lorsque les français utilisent le mot « Déceptif » qui, je le rappelle, n’existe pas, ils l’emploient avec le sens de « Décevant ». Créer un mot français à partir d’un mot anglais avec un sens qui n’est pas celui que l’on croit, c’est pas de la bonne bouillie intellectuelle ça ?

Alors certes, vous pourriez objecter que finalement, ce mot-là on peut l’éviter et voir arriver le coup, vu que c’est un néologisme anglophone. Ok, mais vous allez voir, c’est encore plus sournois lorsque c’est dans notre propre langue.

Démonstration 2, le retour.

Une personne dit à son meilleur ami : « Comment ça va depuis la mort de ta mère ? » Réponse du meilleur ami : « C’est compliqué. » C’est compliqué ? Non, ce n’est pas « compliqué ». Perdre un être cher et en vivre les conséquences, n’est pas compliqué. En revanche, c’est difficile. C’est douloureux. Mais en aucun cas, le mot « compliqué » ne s’applique à ce contexte.

Lancer une fusée dans l’espace, ça c’est compliqué. Le mot « compliqué » aura bientôt balayé le mot « difficile ». Eh oui, on n’aime pas trop dire que les choses sont difficiles à notre époque. Positive attitude, positive thinking. Dire « compliqué » au lieu de « difficile », cela édulcore les choses et, par ailleurs, laisse supposer d’une part qu’on est face à un vrai défi – orgueil quand tu nous tiens – et d’autre part que l’on est dans un vrai tourment de vie. On est so busy ou overbooké : « Attends tu te rends pas compte, je dois trouver du temps pour mes amis, c’est compliqué ». Nos vies ne sont pas toujours si compliquées que ça. Elles sont parfois difficiles et parfois complexes. Ah ? Complexe est différent de compliqué. Oui. Mais ça, vous ne m’en voudrez pas, je vous laisse le découvrir par vos propres recherches.

Émotions

Un domaine où la bouillie linguistique trouve tout à fait sa place est celui des émotions. Et c’est normal. Il n’y a rien de carré ou de structuré dans une émotion. Nous sommes dans le monde de l’irrationnel et il est parfois difficile de placer des contours sur ce que l’on ressent. J’en sais quelque chose car s’il y bien un domaine qui n’a jamais été pris en compte dans ma famille, et donc dans mon éducation, c’est celui des émotions. Nous n’étions pas câblés pour cela. Il n’y avait pas besoin d’être précis sur ce que nous ressentions puisque personne ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir ce que nous ressentions. Une émotion ? Pfft, c’est pas pour nous. Une émotion, cela se refoule ou s’oublie en se surchargeant d’activité ou en compensant par des loisirs. Un point c’est tout.

Je fus rassuré de constater que dans notre société moderne le monde de l’émotion est souvent évoqué lors de discussions légères, mais rarement pris en compte concrètement. C’est surtout grâce au théâtre, couplé à mon passé de coach, que j’ai réalisé que savoir ressentir une émotion à fond, permet de mieux la nommer et que surtout, pouvoir la nommer précisément, permet d’encore mieux la ressentir. C’est là où j’ai réalisé que la frustration n’est pas la colère, la joie n’est pas l’engouement, la déception n’est pas le découragement.

Ce ne fût pas évident pour moi d’équilibrer mon côté très cérébral avec mes ressentis et mes sentiments. Mais une fois que ce fût fait, cela m’a permis de nommer ce que je ressentais et de ressentir ce que les autres nommaient.

Cela m’a permis de réaliser que si nous n’arrivons pas à avancer collectivement c’est aussi parce que nous ne savons pas communiquer clairement ce que nous ressentons. Nous utilisons parfois des mots qui n’ont rien à voir avec la réalité que nous expérimentons. Dans le pire des cas, nous sommes saturés par ces mêmes émotions qui, parce qu’elles nous submergent, nous empêchent d’exprimer clairement quoi que ce soit. Et si nous l’exprimons, ce sera par de la colère, du silence ou de la violence.

Voici un exemple où l’émotion exprimée n’a strictement rien à voir avec ce qui aura été ressenti. Il n’est pas rare d’entendre souvent des phrases du type : « Je suis arrivé en retard, je suis dégoûté. » C’est-à dire ? Vous avez ressenti du dégoût comme face à un plat avarié ou un animal mort ? « Mais non, Laurent, ce n’est pas ça, j’étais dégoûté quoi, je voulais tellement assister à cet événement. J’avais les nerfs. En plus, mon fils voulait tellement qu’on y assiste pour avoir un autographe. » Ah, d’accord, vous étiez déçu ? Vous étiez frustré, ce qui a provoqué de la colère. Vous avez ressenti de la tristesse pour votre fils face à sa propre déception.

« Bon ça va, Laurent, on passe pas le bac à chaque phrase. Qu’est-ce que tu peux être pointilleux, exigeant. Tu crois que c’est simple d’exprimer les choses ainsi ? » Non, je ne crois pas que ce soit simple. Mais je crois que c’est accessible quand on y travaille. Cela demande des essais, des efforts et une forme d’honnêteté intellectuelle. Mais, quelles que soient ces difficultés, je crois que c’est ça que nous devons faire pour éviter de tous nous retrouver un jour à dire : « Wesh, gros, on est là, on représente, chuis dèg ! » à tous les coins de phrase. « Ah oui, mais attends, c’est dur ! » Ben oui. Bien parler, être clair, c’est difficile. Compter c’est difficile.

À une époque, ce n’était pas un problème. C’est depuis que nous sommes devenus des « feignasses intellectuelles » que tout nous est apparu comme simplifiable à l’extrême.

Nous sommes des homo sapiens sapiens. Des êtres conscients de leur propre existence. Nous sommes la seule espèce capable de savoir ce que nous savons. Nous sommes les seuls à savoir que nous ne sommes pas des antilopes ou des fourmis. Et pourtant, nous ne cessons de lâcher sur nos prérogatives et sur nos responsabilités. Et parce que nous sommes des homo sapiens sapiens, nous sommes censés appréhender la vie dans toute sa complexité plutôt que d’être dans cet état larvaire où l’on résume notre vie à : « Comment faire valoir qui je suis, en retirer du fric pour pouvoir me payer un maximum de loisirs et transmettre cela à mes enfants mais avec bonne conscience ? »

Je ne suis pas exemplaire, je suis exactement dans le schéma que je viens de décrire. Mais a minima, je ne remets pas en cause le fait que nous sommes censés élever notre conscience des choses pour sortir de cet état de fait. Je ne me complais pas dans la situation actuelle. Je ne m’en satisfais pas. Ce n’est pas suffisant pour prétendre donner un sens à sa vie. Il nous faut à nouveau apprendre à lire, compter, comprendre, réfléchir, tout remettre en cause. Il nous faut maîtriser à nouveau notre langue, les concepts qu’elle soutient et connecter cela à notre propre histoire afin de la comprendre.

Identité

Quand je suis parti faire mes études d’ingénieur à Lyon, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à masquer mon accent marseillais. Je voulais être pris au sérieux et le problème avec l’accent marseillais, c’est qu’il n’est pas rare que les gens focalisent dessus. Même dans ma vie d’adulte, combien de fois ai-je pu m’entendre dire que j’avais un accent qui sentait bon le pastis ou que j’amenais un brin de soleil dans une conversation ? C’est comme si je m’amusais à dire à un strasbourgeois que son accent sent bon la choucroute ou qu’un parisien nous amène un peu de grisaille dès qu’il ouvre la bouche.

Il n’y a pas que la ville qui mène au cliché. Le nom de famille ou la profession mènent aussi au raccourci. Parce que je m’appelle Boghossian, je ne serais que d’origine arménienne ? Parce que je suis humoriste et marseillais, cela signifie que je ne suis qu’un humoriste marseillais et que donc je ne fais que de l’humour uniquement lié à ma ville ? Dans mon cas, quelle est mon identité ? Je suis français et pourtant, en même temps, je me sens 100% marseillais. Pour certains, je devrais dire que je suis français d’origine marseillaise. Mais ce n’est pas vrai. Je suis marseillais à 100% même si je suis français à 100% avant tout.

De la même manière, je me sens 100% arménien. Mon arménité n’est pas qu’une origine laissée à l’abandon quelque part. Je me sens arménien. Pourtant, je ne parle même pas la langue. Devrais-je dire que je suis français d’origine marseillaise, arménienne, italienne et espagnole, puisque c’est le cas ? Non, car je suis tout cela en même temps. Et le tout à 100%. Et au final, s’il est question de nationalité, je suis français avant tout. Mon pays, c’est la France. Et c’est le pays que je défendrais s’il le fallait. Mais cela ne résume pas toutes les facettes de ce que je suis. Pourquoi faudrait-il un seul mot pour globaliser chaque être humain ? Pour pouvoir les mettre dans une opposition systématique ?

Nous sommes tous nés égaux. Des êtres humains faits de chair et de sang avec les mêmes droits. Nous étions des nourrissons ayant besoin d’amour pour grandir et les choses ont commencé à se corser. On a commencé par nous donner un nom, un prénom, puis une nationalité, une religion. Puis il fût important de nous désigner par notre couleur de peau et par tout un tas de caractéristiques qui dans le fond, ne servent à rien : le poids, la taille, le type, le genre, etc. Je crois en l’égalité parfaite entre tous les individus qui peuplent cette planète. Puisque nous sommes égaux, pourquoi faire des différences et ne pas dire les choses telles qu’elles sont ?

J’ai vu arriver cette vague de politiquement correct où des gens, qui n’étaient ni noirs, ni arabes, ni juifs ont commencé à dire : « Nous allons faire en sorte que vous ne soyez plus qualifié par les caractéristiques qui vous définissent. » Ils se sont donné un rôle de justicier de la bien-pensance et ont commencé à expliquer que non, on ne pouvait plus dire noir ou arabe. Qui s’est mis à la place de ces gens qui ne pouvaient plus revendiquer leur propre identité, leur propre ancestralité, leur propre histoire ? Je connais les motivations de cette volonté de neutraliser la moindre qualification liée à la couleur de peau, l’obédience ou l’origine ethnique : c’est parce qu’à force d’appeler un arabe un arabe, un juif un juif, un arménien un arménien, etc., l’on favorise soi-disant la stigmatisation et le racisme. En fait, je crois que c’est complètement l’inverse. Je crois que c’est en voulant neutraliser toutes les caractéristiques des individus, en les clonant derrière des mots politiquement corrects, qu’à terme on crée de la frustration et du communautarisme.

Je n’ai jamais compris le slogan « Black, blanc, beur ». Pourquoi ne pas dire « Noir, Blanc, Arabe » ? Cela véhicule l’idée qu’être noir ou arabe est un problème alors qu’être blanc ne l’est pas ? On devrait pouvoir être fier d’être noir ou arabe non ? Et pouvoir le dire. Même si l’on est français avant tout. Guy Bedos, en reprenant sur scène les mots de Lenny Bruce (humoriste américain), disait : « Nègre, nègre, nègre, je répéterai ce mot jusqu’à ce qu’il soit vidé de son sens et que plus jamais un petit enfant noir n’éclate en sanglots en l’entendant dans une cour d’école. »

Peut-être faudrait-il adapter la phrase : « Nous devrions pouvoir répéter les mots noirs, arabes, juifs, chinois, etc. jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau remplis de tout l’honneur et la fierté des peuples qui les portent, afin que plus personne n’ait jamais peur ou honte de les prononcer. »

Certitude

Notre société est la société de la case : il faut identifier les gens par un adjectif afin de pouvoir en déduire tout un tas de constructions mentales à son sujet et rapidement pouvoir juger. C’est ainsi que l’on peut créer tous ces clichés selon lesquels tous les avocats sont véreux, les femmes et hommes politiques sont tous pourris, les étrangers sont tous des voleurs, les marseillais sont tous supporters de foot etc… Non, rassurez-vous, il existe tout un tas de marseillais qui n’aiment pas le foot, qui ne boivent pas de pastis et dont la famille n’est pas issue de la mafia. Oui je sais, tout se perd.

Nous sommes terrorisés par l’autre et il nous faut absolument identifier quelle est sa case afin que cela nous rassure. Quelqu’un qui ne peut être mis dans une case ébranle nos certitudes et nous empêche de juger sur son sort. Pour consolider ces certitudes nous créerons des cases plus grosses, encore plus globalisantes, qui nous permettront d’assimiler un musulman à un terroriste, un chinois à un japonais, un américain à Donald Trump.

C’est ainsi : nous avons besoin de ces certitudes. Édicter des règles universelles de vie en utilisant des tautologies du genre « Cela s’est toujours passé ainsi ! », « Cela ne s’est jamais produit ! » est aussi une manière de donner le sentiment que nous sommes au contrôle de ce qui se passe, qu’il n’y pas de doute possible. Cela permet de s’accrocher à des croyances ou à certains repères. La certitude permet de

garder le contrôle, de diriger et souvent de polariser. C’est tellement pratique de vouloir identifier sans aucune nuance qui sont les gentils et qui sont les méchants. En ce sens, mettre les gens dans des cases bien établies permet de limiter les nuances, les différents angles de vue et les niveaux de perception.

Ainsi pour certaines personnes un rabbin, un prêtre ou un imam, ne sont que prêtre, imam ou rabbin. Le fait qu’ils aient des doutes, des peurs, des familles à élever pour certains, qu’ils soient des femmes ou des hommes, finalement on s’en fout. À notre époque, l’important c’est classifier, identifier avec une étiquette afin de pouvoir dégainer le plus vite possible un jugement si cela est nécessaire. La posture la plus difficile c’est, au contraire, de laisser la place au doute pour comprendre. La culture du doute est celle qui vise à aller se mettre à la place de l’autre. D’essayer de comprendre ce qui l’a poussé à agir ainsi ou à faire tel choix de vie. La posture la plus difficile, c’est celle qui consiste à trouver chez les autres non pas ce qui nous sépare, mais ce qui nous rapproche. Ce que nous avons en commun et dans tous les cas, ce que nous pouvons apprendre de l’autre.

Je pense qu’il nous faut revenir à cette culture du doute. Et pour cela, il nous faut du vocabulaire, des concepts, des idées, des débats et des échanges. Sans l’envie d’être précis sur le sens des mots et des concepts, nous aurons bientôt perdu l’envie de prendre de la hauteur afin de comprendre. Nous serons juste victimes de nos instincts. Dommage, Platon : tu avais tellement bossé pour nous faire sortir de la caverne. Avant d’avoir des étiquettes sur le front, nous sommes humains avant tout. La culture du doute, cela signifie de prendre le recul nécessaire pour réaliser qu’un seul mot ne nous définit pas. La société qui nous est offerte à terme, si l’on n’y prend garde, nous permettra de rester campés sur nos certitudes et de classifier le monde au sein

d’une vision rassurante et statique. En faisant ainsi, nous couperons encore et encore le monde en deux : nous et eux. Nous généraliserons : « Ce sont tous les mêmes. » Les avocats ? Tous les mêmes. Les Immigrés ? Tous les mêmes. Les féministes ? Toutes les mêmes. etc. Nous justifierons ainsi nos choix afin d’en retirer tout le pouvoir nécessaire pour exercer notre jugement sur le gros paquet « Tous les mêmes » que nous aurons créé.

Sophisme

L’utilisation massive de notre intellect permet, du moins en apparence, de simplifier des choses complexes et nous donne le sentiment que nous sommes très intelligents. Pour certains orateurs, c’est un avantage : en créant des constructions mentales basées sur des amalgames de concepts, ils arrivent à amener une audience à les suivre sur une conclusion déjà programmée à l’avance. Avec le bon ton, et des mots choisis, il est très facile de se prendre pour un grand penseur en tordant la réalité, en transformant une victime en bourreau et en créant des procès d’intention derrière chaque mot.

Heureusement, ce phénomène nous met tous à égalité puisque même nos politiques usent et abusent de ce genre de raccourci. Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a déclaré qu’il fallait absolument bannir et punir des insultes du type « Va te faire enculer » des lieux publics et stades de foot. Pourquoi ? Apparemment, selon Madame Schiappa, c’est un propos de nature homophobe qui dénigre le destinataire de l’insulte en l’invitant à subir une sodomie. Et puisque les hommes homosexuels pratiquent la sodomie, l’insulte compare le destinataire de l’insulte à un homosexuel, laissant supposer que l’émetteur traite le destinataire d’homosexuel.

Conclusion : c’est une insulte homophobe. Ceci s’appelle un sophisme. Le plus connu des sophismes est celui-ci : « Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat. » Ici ce serait plutôt : « Il m’invite à subir une sodomie. Les homosexuels pratiquent la sodomie. Donc il me traite d’homosexuel. »

Très efficace, Madame Schiappa, mais surtout très malhonnête. Reprenons. Une personne dit à une autre personne « Va te faire enculer », qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’émetteur n’apprécie guère la personne qu’il a en face de lui. Il l’invite donc à subir une sodomie. Pourquoi ? Parce qu’une sodomie, lorsqu’elle n’est pas pratiquée avec bienveillance dans le cadre d’un rapport consenti, ça fait mal. L’émetteur de l’insulte, veut donc que le destinataire de l’insulte ait mal. Il l’invite à subir la douleur de la sodomie. Ce n’est pas sympathique, mais ce n’est pas homophobe. Pourquoi cela ? Parce que la sodomie est un acte hétérosexuel aussi bien qu’homosexuel.

De nombreuses femmes pratiquent la sodomie avec leur partenaire. Il y a même des hommes hétérosexuels qui se délectent de vivre la sodomie que leur procure leur compagne grâce au sex toy de leur choix. Il y a même des femmes qui, dans le cadre d’une relation lesbienne, pratiquent la sodomie. Bref. La sodomie est universelle et se pratique depuis la nuit des temps. Il ne faut pas être historien de la Grèce ou de la Rome antique pour le savoir. Et quand c’est bien fait, tout le monde y trouve son compte. Tout le monde peut la donner ou la recevoir, directement ou indirectement.

Je vous laisse chercher par vous-même sur Google des images de femmes clairement féministes qui n’hésitent pas à tendre le majeur bien haut. Seraient-elles homophobes ?

Madame Schiappa, un commentaire ?

Nous en sommes arrivés à un stade où des gens, remplis de certitudes et de peurs, se mangent le cerveau pour tordre la réalité et la façonner en fonction de leur peur. L’humoriste Jarry, homosexuel assumé, a expliqué lors d’une émission de télévision qu’il aimait bien se traiter lui-même de petit « pédé ». Apparemment certaines associations de défense des droits des homosexuels le lui ont interdit.

Big brother, c’est toi là-bas dans le noir ?


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 6 – Écologie

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Écologie

Comment pourrais-je vraiment être écologiste ? Je ne cesse de polluer. Comme la plupart d’entre nous, d’ailleurs. Toutes les phases de ma vie sont polluantes. C’est pour cela que je n’adhère pas vraiment à ce mouvement ou du moins pas aveuglément.

Je crois que j’ai eu un vrai déclic en 2009 lorsque je regardais un écran de télévision dans une salle de sport à laquelle j’étais abonné. Il y était diffusé un reportage issu d’un DVD de Nicolas Hulot. On y voyait Nicolas Hulot sur un bateau de type Zodiac semi-rigide, tout équipé pour de la plongée en bouteille, au large de l’Argentine, je crois. Le reportage montrait, notamment, des bancs de raie mantas au milieu desquels plongeaient Nicolas Hulot et son acolyte. Plus avant dans le reportage, j’ai entendu Nicolas Hulot expliquer à son équipier que le fait d’être au milieu de ces raies mantas, lui avait permis de se reconnecter à son humanité. Comme pour les Miss France évoquées précédemment. Ouah. La vache. Aller à l’autre bout du monde et se faire filmer pour montrer aux gens qu’avec un coût carbone maximal sur les épaules, finalement, on se régale et on profite de la vie. J’étais révulsé par ce que j’entendais. Bien sûr j’entends la sincérité du propos : effectivement, plonger dans le grand bleu, dans une eau limpide, entouré par un vol de raies mantas doit procurer des sensations tellement fortes que l’on doit se sentir humain plus que jamais. Est-ce que j’aimerais faire cela ? Bien sûr, c’est mon rêve.

Sûrement que je ressens une certaine jalousie vis-à-vis de Nicolas Hulot. Mais je ne me permettrais jamais de revenir d’un tel périple en expliquant qu’il faut préserver la nature, réduire le coût carbone et surtout en disant à des gens dans la difficulté que si la Terre va mal, c’est parce qu’ils roulent trop en voiture.

Maintenant, s’il est vrai que nous sommes à une phase critique de notre civilisation, même si j’ai envie de me taper un délire au milieu de raies mantas, ou que d’autres en ont envie, est-ce que c’est de cela dont notre planète a besoin ? Ce que j’aimerais entendre de la bouche de Nicolas Hulot c’est : « Je suis un pollueur, comme vous, et nous devons arrêter de croire que même au nom d’une bonne cause nous avons le droit de nous permettre tous les luxes. » Il devrait être le premier à préconiser de ne plus aller altérer ainsi les écosystèmes. Nous sommes tous des pollueurs et je ne vois pas pourquoi il faudrait créer une situation clivante avec les bons pollueurs d’un côté et les mauvais de l’autre.

Pour ce qui est de l’écologie, j’adhère à 100% aux propos de l’astrophysicien Aurélien Barreau dont je suis fan. Son message est clair : il faut des changements drastiques dans nos comportements. « Oh non, non Laurent, ne nous dis pas ce qu’on ne veut pas entendre. » Tu parles, je vais me gêner. Si, si, on y va. Les deux pieds en avant même. Je cite Aurélien Barrau parce que dans son cas, il n’a plus de voiture et il a arrêté de se déplacer à l’autre bout du monde pour assister à des conférences sur le climat. Je vous parle de ces conférences où l’on mange de la viande importée et où les climatisations tournent à fond. Eh oui, on veut sauver la planète mais ne pas transpirer sous les aisselles, parce que ça sent mauvais et ça manque de classe. Pour résumer : nous voulons lutter contre le réchauffement climatique, mais dès que ça se réchauffe, on monte la climatisation. Trop forts ces humains.

Nous voulons tout et son contraire et surtout, nous ne voulons pas changer nos petites habitudes. Ce que l’on veut, c’est se sentir bien avec nous-mêmes et s’endormir la conscience tranquille. Sauf que ce n’est pas possible. Ou plutôt, ce n’est plus possible. Mais que faut-il faire alors ?

Que faut-il faire pour quoi ? Pour sauver notre espèce ou bien pour préserver la planète ? Certains diront : « Mais c’est pareil ». Et non. Ça ne l’est pas. On peut continuer à dégrader massivement notre planète, la technologie permettra sûrement à certains, les plus riches normalement, à survivre avec de l’air fabriqué, avec de la nourriture de synthèse. Je ne me fais aucun soucis pour eux. En revanche, ces humains pourraient survivre sur une planète complètement bousillée.

Alors, peut-être voulons-nous préserver la planète ? Ok. Pour cela, il nous faut arrêter de prendre l’avion juste pour le plaisir, de faire des croisières sur des bateaux qui polluent infiniment plus que nos voitures, d’utiliser tous nos terminaux électroniques, etc. Non ? Ce n’est pas ça que l’on veut ? Ah, il faudrait préserver la planète sans changer nos habitudes. Eh bien, j’en suis convaincu : ce n’est pas possible. Nous jouons bien trop aux enfants gâtés et dans la mesure où nous ne savons pas ce que nous voulons, je pense qu’il faudrait que nous arrêtions de nous donner un rôle qui ne nous a jamais été donné. Celui de « Propriétaire de la terre » et de « Responsable des affaires mondiales ». Pour certains ce serait même « Responsable des affaires universelles ». Nous avons un cerveau, donc nous sommes le peuple élu pour tout gérer.

Je me tords de rire quand dans la même pensée, j’imagine, d’un côté, notre Univers qui est en train de s’agrandir et s’étirer à une vitesse folle et, d’un autre côté, nos problèmes existentiels ridicules. Au cœur de l’Univers, des forces incommensurables se déchaînent, des galaxies ne cessent d’accélérer, des étoiles s’effondrent sur elles-mêmes, des trous noirs dits supermassifs de la taille de plusieurs millions de fois la taille de notre soleil absorbent et recrachent une partie de la matière existant sur les étoiles en sa périphérie, et nous, nous sommes là avec nos petits problèmes de surpoids, de bien-pensance, de grandes idées sur tout.

Ce que je veux dire c’est que, globalement, l’Univers se fout de nous. Et il a bien raison. Nous n’existons pas réellement pour lui. À part pour nous-mêmes, nous n’existons pas. Si demain, l’Humanité disparaissait, que se passerait-il au niveau de l’Univers ? Rien. Déjà même au niveau de la planète, si demain nous disparaissions de la surface de la Terre, eh bien la conséquence directe c’est : nous aurons disparu. Conséquence pour la planète elle-même : la nature reprendra ses droits mais globalement, aucune espèce n’en fera une maladie. La terre s’est bien mieux portée du moment où nous avons été confinés. Aller, hop, à dégager les humains.

Nous devrions être beaucoup plus humbles vis-à-vis de la Terre : nous ne sommes qu’une forme de vie complexe. Rien d’autre. Nous n’avons pas de rôle à jouer. Nous ne sommes que nous. Nous plaçons l’Univers au centre de notre réflexion comme si nous étions le point le plus polarisé de l’Univers et cela se résume par deux questions : « Quand est-ce qu’une autre forme de vie va venir nous voir ? » et d’un autre côté « Comment faire pour aller expliquer aux autres qu’on existe ?» Réponses : « Jamais » et « Laisse tomber, ils s’en foutent. »

À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous n’intéressons personne, ou qu’il n’y a personne à intéresser. À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous ne sommes peut-être qu’une anomalie de l’Univers avec une durée de vie limitée, quoi que nous voulions ou décidions ?

À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que comme beaucoup de choses, nous faisons partie d’une aventure globale qui n’a peut-être aucun sens ? « Mais non grand dieux, Laurent, nous sommes les humains. » Oui, et alors ? Les galaxies devraient se mettre à trembler parce que nous avons des diplômes au titre flatteur et pompeux ?

Je trouve que la question qui porte en elle le plus d’égo boursoufflé humanoïde est la suivante : « Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? » Rien. Nous n’avons rien à laisser. La Terre ne nous appartient pas. Elle était là avant nous, et elle nous survivra mille fois sans sourcilier le moins du monde. Ou alors si : nous leur laisserons de sales habitudes. Par exemple, celle d’être incohérents.

Mais ok, supposons qu’en effet, nous arrivions à assainir notre planète. Imaginons que par exemple, en 2050, Marseille et Paris sont enfin des villes propres. Calmez-vous, c’est juste une supposition. Supposons, donc. Est-ce que nous aurons réglé le problème des sans-abris ? Est-ce que nous arrêterons de nous insulter, de nous frapper ou de nous abattre pour un regard en travers ? Est-ce que nous aurons arrêté d’avoir peur les uns des autres ? Est-ce que nous en aurons fini avec l’antisémitisme, le racisme, la pédophilie et les violences faites aux femmes ?

Nous sommes la seule espèce qui s’inflige autant de calamités à elle-même. Aucune autre espèce vivante ne se comporte ainsi. Penser aux générations futures ? Quelle blague. Nous ne faisons déjà rien maintenant pour ceux qui souffrent au quotidien. Il est plus facile de penser aux enfants de dans 200 ans, que d’agir ici et maintenant pour ceux d’aujourd’hui. Parce qu’il suffit de le dire. Comme pour le collectif, évoqué au chapitre précédent. Je suis profondément convaincu que si nous nous mettions à, littéralement, prendre soin de nous, les uns des autres, nous serions bien moins dépendants de notre société de consommation, de nos pseudo-besoins et de nos crises existentielles. Si nous nous appliquions à nous entraider, je suis convaincu qu’il n’y aurait plus à penser à sauver la planète, car les choses se feraient d’elles-mêmes. C’est cela que nos enfants verraient. Et parce que nous incarnerions notre propre discours, ils se l’approprieraient naturellement.

Mais l’humain n’est pas fait ainsi, même le vertueux, même l’humoriste qui écrit un bouquin. Au milieu il y a l’envie, l’ambition, le « moi je », la peur, la jalousie, l’apparence physique, l’avidité, la compétition etc. Et alors. Que faire ? Comme je le disais, ne plus se prendre pour des Dieux me semble être un bon point de départ.

Le deuxième : sortir de l’hypocrisie des colibris. Les colibris, c’est une communauté de gens qui s’impliquent pour la planète à hauteur de ce qu’ils peuvent donner. L’image du colibri vient de la légende suivante. La forêt prend feu. Tous les animaux s’enfuient, sauf un colibri qui goutte après goutte, va à l’étang et ramène de l’eau pour éteindre le feu. Alors, le roi des animaux lui dit : « Mais arrête, ça sert à rien, tu ne vas jamais pouvoir arrêter tout le feu ? » Et le colibri lui dit : « Oui, mais moi je fais ma part. » Et voilà. Il est content. Hein ? Il a posé ses 3 gouttes alors il va pouvoir partir à Marrakech, en avion low-cost, pour se reposer, pour cramer 2000 litres d’eau dans un hammam et se faire masser par un gars payé 10 euros par mois. Et, alors là, allongé sur un transat avec un cocktail à la Goyave importée d’Asie, le colibri, pourra dire, sûr de lui : « Ahh, ça c’est la vraie vie. »

Nous ne sommes pas des colibris. Nous sommes des pollueurs, même si nous trions nos déchets. Je n’ai pas, nous n’avons pas, à subir la culpabilisation et les leçons de ce genre de colibris. La théorie du colibri, c’est juste une manière de se donner bonne conscience et de ne pas faire ce qu’il faut pour que notre monde soit sauvé. « Tu as arrêté de manger du Nutella pour protéger les orangs-outans ? C’est bien. Alors tu as le droit de rouler avec ta voiture et d’empester les poumons des enfants de ta ville. » Ce procédé tient autant de l’arnaque intellectuelle que du manque de courage émotionnel. On marche sur la tête. Vous savez qui est gagnant dans tout ça ? Nutella. Car même quand on dit que Nutella tue des orangs-outans, ça fait encore de la pub pour Nutella. Je vous parle là, du même Nutella qui a dû déjà déployer des pâtes à tartiner qui ne s’appellent pas Nutella mais sur les pots desquels on a inscrit « Sans huile de Palme – Un orang-outan sauvé », et avec lesquelles elles font encore un peu plus de profit. Ouf, tout va bien.

Nous avons la société que nous méritons. Nous pourrions ne plus voter pour les partis politiques pour lesquels nous votons depuis des dizaines d’années et voter « écolo » par exemple. Mais nous ne le faisons pas, ou du moins pas assez. Pourquoi ? Eh bien si vous cherchez bien au fond de votre conscience, derrière les vœux pieux pour sauver la planète, vous trouverez sûrement des raisons bien plus liées à votre argent, votre maison, vos sacrifices, votre retraite, etc. Je pense qu’on ne voit plus le bout du tunnel parce que notre filtre est basé sur deux concepts que j’ai déjà évoqués : le travail et la consommation.

Vous allez dire : « Mais on ne peut pas tout changer, etc. » Ben en fait si. Mais on ne veut pas. Trop fragiles. Trop dépendants. Trop peureux.

Pour en finir avec ce chapitre, une question. Comment pouvons-nous justifier le système des vols low-cost ? Nous nous présentons comme des gens qui voulons le meilleur pour les autres. Nous voulons la mixité, l’échange au cœur des communautés, etc. Mais nous continuons à acheter des vols dont les avions seront pilotés par des pilotes auto- entrepreneurs, sous-payés, qui enchainent les vols à des rythmes infernaux. Nous nous plaignons mais dans la moindre de nos actions nous valorisons les sociétés du grand capital et l’esclavagisme moderne.

Est-ce que je dis qu’il faudrait voyager moins ? Absolument. On verrait moins le monde ? Ben oui. Ça causerait des problèmes économiques ? Sûrement. Mais les résultats planétaires seraient là. Surtout que je ne pense pas que, dans les droits universels humains, nulle part il n’ait jamais été inscrit que l’humain a le droit de visiter tous les pays qu’il désire parce que cela le fait se sentir bien avec lui- même. Alors oui, on verrait moins de monde. Mais peut-être verrait-on ceux qui sont à côté de nous et qui comptent vraiment. Le monde actuel est tel un bateau. Il coule, mais nous nous demandons comment conserver les tapisseries au mur.


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 5 – Collectif

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Collectif

J’ai été quelqu’un de très individualiste dans ma vie professionnelle. Surtout dans la conception et la réalisation des projets qui me tenaient à cœur. Et finalement, se retrouver seul sur scène sous les projecteurs en affirmant « Je vais vous faire rire » en est aussi la démonstration.

Le collectif m’a toujours semblé être quelque chose de très mystique, même enfant, quand il fallait jouer à deux ne serait-ce qu’aux Lego avec quelqu’un d’autre. Je trouvais toujours le résultat final moyen, chargé de compromis. Le gars avait rajouté des ailes là où il fallait pas, il avait placé ses bonhommes n’importe où. Une horreur, je vous assure.

Cela a d’ailleurs continué en entreprise lorsqu’il m’était demandé de travailler en groupe lors de séminaires ou de formations. Non mais sérieusement, ils pouvaient pas me laisser un peu tranquille dans ma tête à penser à mes trucs ! Donc pour résumer, en tant que fils unique, avec une importante sensibilité au regard de la confiance, de la précision ou de la justice, il fût un temps où je pensais pouvoir tout faire tout seul. Vous le voyez le col gonflé d’ego du rouge-gorge, là ? Heureusement, cela n’a duré que 40 ans.

Plus sérieusement, la vie a fait son travail et déconvenues après déconvenues, j’ai fini par réaliser que les grandes réalisations sont issues de la communauté et non pas de l’individualité. Je me suis donc intéressé petit à petit à notre destinée commune et je me suis dit qu’en effet, si nous faisions tous un pas de côté, le même pas, pour changer quelque chose dans nos vies, notre destin commun en serait transformé.

Quelle ne fût pas ma déception, une fois de plus, lorsque je découvris que ceci n’était qu’une nouvelle hypocrisie. Comme la quête d’authenticité. Quarante ans passés à fuir le collectif, et quand je m’y mets sincèrement je découvre quoi ? Que tout le monde est prêt à faire un effort, mais uniquement l’effort qui n’atteint pas son propre confort. Ah ben, c’est comme moi avant, alors ?

Pas tout à fait, en fait. Allez, soyons sérieux un moment. Il paraît que nous devons sauver la planète. Parti comme ç’est parti, j’ai l’impression que nous allons louper le coche. Mais il nous faut rester optimistes et garder un esprit ouvert. Principalement, à en écouter les experts et scientifiques, notre planète est en danger, d’un point de vue écologique.

En fait, c’est surtout nous qui sommes en danger. Et c’est pour cela que nous souhaitons sauver la planète. Ce que je veux dire, c’est que les humains veulent sauver la planète pour les humains. Certes nous souhaitons protéger la biodiversité et le monde du vivant mais ce ne sera jamais au détriment de notre propre espèce.

Les humains sauvent le règne animal et une fois le travail réalisé, l’humanité peut s’éteindre ? Non, bien sûr que non. Surtout que généralement, les gens qui prennent à leur charge le respect de la biodiversité ont des conditions de vie très favorables, avec un vrai niveau de confort. Porter des grandes causes oui, mais sûrement pas au détriment de leur propre niveau de vie ou de leur propre survie. C’est humain.

Ainsi donc, s’il est question de nous en sortir, selon moi, la meilleure chose à faire c’est de nous inspirer des meilleurs écologistes qui n’aient jamais existé, à savoir : l’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle et Mère Theresa. Pourquoi dis-je qu’ils sont les meilleurs écolos qui aient jamais existé ? Parce qu’ils consommaient peu. Ils polluaient peu. Ils s’occupaient directement de leurs frères et sœurs (nous, au cas où je ne serais pas clair) et surtout, ils ne culpabilisaient personne.

Certains diront que l’on ne peut pas tous être l’Abbé Pierre ? Sûrement, mais on pourrait un peu s’attarder sur son modèle, non ? Avec un tout petit peu plus d’altruisme, nous pourrions nous occuper des SDF qui sont dans nos rues ou des personne âgées de notre immeuble. Nous pourrions développer des communautés dont les membres prendraient soin les uns des autres.

Vous avez remarqué la culpabilité qui nous prend quand on est sur le point de croiser le regard d’un SDF ? Qu’il est facile de détourner le regard. Pourquoi culpabiliser d’ailleurs ? Nous ne sommes pas responsables à titre personnel de la situation de cet individu dans la rue. Peut-être finalement que nous savons que quelque chose ne tourne pas rond. Nous savons inconsciemment que ce SDF n’a aucune raison, d’un point de vue philosophique, de dormir dans la rue plus qu’un autre être humain. Nous savons qu’en tant que nourrisson, à la naissance, nous sommes tous nés avec la même égalité au regard du monde du vivant.

Ce SDF que l’on ne peut regarder dans les yeux, il fût un temps où il était enfant. Sa mère lui chantait des chansons pour l’endormir. Il avait des rêves. Lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard dans la vie, il répondait sûrement qu’il se voyait pompier, docteur ou sportif. Comme nous, comme nos enfants. Regarder un SDF dans les yeux, c’est déjà pas mal non ? Mais nous ne voulons pas vivre cela, n’est-ce pas ? Nous préférons nous dire que nous ne pouvons rien faire. C’est la faute de la société (nous sommes la société).

Paradoxe absolu, nous ne cessons de parler du « Collectif », mais quand il est question de le vivre…

C’est que le collectif, c’est dur. Ça pue, le collectif, on se dispute dans le collectif, c’est inconfortable. C’est physique, le collectif, c’est émotionnel. C’est chargé d’humanité, avec le meilleur comme le pire. Les gens qui travaillent pour Les Restaurants du Cœur, les familles qui acceptent de devenir familles d’accueil, les personnes qui sont au service des autres vivent le collectif au quotidien.

Est-ce que c’est de ce collectif-là dont nous parlons ? Je pose la question, parce que le collectif où finalement chacun peut rentrer chez soi en se foutant des problèmes des autres, c’est juste de la bonne conscience.

Le collectif, le vrai, ce sont les gilets jaunes. Des gens qui n’en pouvaient tellement plus, qu’ils n’avaient plus d’autre choix que de se retrouver pour être ensemble. D’accord ou pas d’accord, être ensemble sur des ronds-points dans le froid ou sous la pluie était plus important pour eux que de rester seuls devant cette boîte à bêtises pour laquelle nous payons une redevance. Le collectif sera-t-il la solution à nos problèmes écologiques ? J’en suis convaincu. Cela nous permettrait d’être un peu moins égoïste, de partager nos biens, de moins consommer. Et surtout, cela nous permettrait d’être connecté à la vie, la vraie. Celle que traversent des millions de gens, des personnes connectées à la réalité de notre monde.

Une fois de plus donne-je des leçons (très moche cette inversion de sujet) ? Non. Mais j’ai la conviction que je ne regarde pas dans la bonne direction. Et que je ne suis pas le seul. Je pense sincèrement que l’humanité évoluera vraiment lorsque nous serons capables de penser à l’autre au moins autant que l’on pense à soi.

Un exemple typique de manque d’altruisme et d’égoïsme dont nous faisons régulièrement la démonstration, c’est lorsque nous sommes confrontés aux conséquences d’un accident de voiture. Lorsqu’un accident de voiture se produit, il y a souvent un embouteillage. Et lorsque nous sommes dans cet embouteillage, et que nous comprenons que c’est un accident, quel est notre premier réflexe ? Nous pensons : « Ah, je vais encore être en retard, c’est pas possible cette autoroute, pourquoi ils ne dégagent pas les véhicules plus vite ? » Etc. Etc. Et lorsque l’on passe devant les véhicules concernés par l’accident, non seulement nous jouons aux voyeurs, mais de plus nous nous disons : « Ouf, pourvu que ça ne m’arrive jamais. »

Quand allons-nous réaliser que c’est un être humain qui a perdu un fils ou une fille dans cet accident ? Quand allons- nous penser à ceux qui souffrent avant de penser à nous- mêmes et à nos petits désagréments ? Ça ne coûte rien pourtant. Ah oui je vois, vous vous dites : « On a trop de soucis. Les autres ne pensent pas à moi alors pourquoi devrais-je penser à eux ? »

Ce que je veux dire, c’est que je vois bien que nous sommes bloqués dans nos peurs, notre jugement de l’autre, notre égoïsme, notre fainéantise, nos certitudes, notre ego, etc. Alors, oui, nous avons de bonnes intentions, mais elles ne sont que des intentions. Les gens qui sont dans l’altruisme et le rapport à l’autre au quotidien, vous ne les entendez jamais. Ils n’ont pas le temps d’écrire un livre tel que je le fais. Ils n’ont pas le temps d’en parler puisqu’ils sont sur le terrain à aider directement les plus démunis d’entre nous. Ils travaillent pour Les Restaurants du Cœur, ou pour la Croix Rouge. Ils travaillent dans des services d’urgence ou d’accueil des réfugiés. J’admire ces gens-là profondément.

Je viens d’apprendre que des jeunes d’une cité de la ville de Cergy ont lancé des maraudes hebdomadaires pour aider les SDF de la ville. Ils se sont rassemblés et ont acheté un peu de nourriture avec leurs économies pour aller la distribuer aux personnes défavorisées. Certaines mamans du quartier ont même mis la main à la pâte pour préparer des plats ou fournir des vêtements ou des couvertures. Shahine, celui qui a eu cette idée le dit clairement: « Il faudrait que tous les enfants de France, quel que soit leur milieu social, passent une semaine à faire de même, comme un service civique. Cela permettrait à chacun de voir ce qu’est la réalité et d’agir en conséquence. » Et pendant que ce genre de personnes agît ainsi, nous, pendant ce temps, qu’est-ce qu’on fout ? On boit du thé vert bien au chaud en se demandant si on va devenir végétarien ou pas. On se demande si finalement nous n’allons pas passer au sans gluten par commodité. Shahine est exemplaire : voilà, ce qu’il faudrait faire. Tous, sans exception.

Je suis sensible à l’histoire de Shahine parce qu’elle me fait penser aux histoires que me racontaient mes anciens face aux difficultés qu’ils avaient du rencontrer pour vivre en France. Cela me fait réaliser que nous sommes bien plus collectifs lorsque nous devons affronter ensemble l’adversité, tel que cela vient de nous arriver avec la pandémie du Coronavirus. Mais dès que l’ennemi commun est parti…

Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ?

Il faudrait que je passe à l’action. Mais je ne sais pas pourquoi, ça n’enclenche pas. Je dois manquer de courage ou je dois encore être trop centré sur mon nombril. J’espère qu’un jour, j’aurai le déclic qui me permettra concrètement d’apporter mon aide aux autres. En écrivant ceci je témoigne juste de ma volonté de voir clair sur nos faiblesses et nos responsabilités non assumées. Je ne veux pas me mentir et trouver de bouc émissaire pour l’état actuel du monde. Nous avons la société que nous méritons. Espoir : nous pouvons tout changer, ensemble.

Nous sommes tellement nombreux, isolés dans nos cases, dans nos pseudo-soucis, à nous épuiser seuls. Alors qu’on pourrait agir dans un même élan, renverser la table et faire sauter la banque !


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 4 – Développement Personnel

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Développement Personnel

C’est en 2016 que j’ai réalisé qu’il fallait vraiment que j’arrête de pratiquer le coaching. J’étais face à l’un de mes clients et alors que tout se passait bien, j’ai commencé à m’énerver sans raison. Il m’a dit : « Mais calmez-vous Laurent, tout va bien. » Et quand c’est le coaché qui vous dit cela, c’est qu’il est temps d’arrêter. C’est aussi à ce moment-là que j’ai réalisé que dans certains cas, je n’arrivais pas à m’appliquer les conseils que je pouvais donner aux gens qui me faisaient confiance. Deuxième signal, attention, le carton rouge est proche.

Le coaching m’avait été très utile jusqu’à lors, mais il était temps que je stoppe tout. Coacher des gens m’avait apporté du sens et une forme de reconnaissance, mais j’étais arrivé au bout de cette courbe de vie. En 2009, j’étais devenu coach alors que j’étais parti en rupture de la fonction publique. C’était donc aussi une fuite, un refuge. Le fait est que, comme beaucoup de coachs, j’ai choisi cette orientation pour rehausser mon estime de moi et donner un sens à mon quotidien. En aidant les gens, j’avais de la valeur. Sauf que l’humain a de la valeur a priori, sans qu’il ait à faire quoi que ce soit. Cela valait pour moi et quand j’en ai pris conscience, j’ai donc arrêté. L’avantage de ce parcours est qu’il m’a apporté le recul nécessaire pour voir ce qu’était devenu le monde du développement personnel. Et du recul, il en faut dans de domaine-là. C’est en effet à cette époque que j’ai vu apparaître sur LinkedIn des profils de personnes qui se qualifiaient elles-mêmes de, je cite : « Coach Révélateur de Plénitude ».

Et naturellement, j’ai eu envie de m’en moquer tant je trouvais cela ridicule.

Révélateur de plénitude ? Je ne sais même pas ce que cela veut dire. Cela laisse supposer que la personne qui se donne ce titre, a elle-même réussi à atteindre un niveau d’éveil spirituel tellement important, qu’elle a atteint la « plénitude ». Il se passe quoi dans la tête d’un « Révélateur de plénitude » lorsqu’il s’endort le soir ou lorsqu’il se lève le matin ? C’est entre le café et les tartines que sa plénitude déboule ? Non, sérieusement, tout cela n’est que du charlatanisme pseudo- intellectualisé.

Le problème est qu’il y en a de plus en plus et que tout un chacun est prêt à croire tout cela. Je pense qu’une démarche de développement personnel est importante pour grandir psychologiquement, émotionnellement et humainement. Mais les coachs, les vrais, ceux qui m’ont inspiré, sont des gens pragmatiques, connectés à la réalité et qui ne pensent pas avoir de mission divine à réaliser. Ils sont juste des coachs. Des êtres humains qui vous aident à passer à l’action. C’est la seule mission du coach : que la personne passe à l’action lorsqu’il est bloqué dans un des aspects de sa vie.

Chacun fait ce qu’il veut et si quelqu’un veut se prétendre messager universel de la bienveillance ou je ne sais pas quoi, dans le fond, cela m’est égal. Chacun est libre. En revanche, ce qui me gêne profondément c’est le business du développement personnel. Un business qui joue avec la souffrance des gens et qui surtout accentue le côté individualiste au détriment d’un véritable esprit collectif qui nous manque terriblement.

Car il ne faut pas s’y tromper. Dans l’expression « Développement personnel », le mot important à notre époque c’est « personnel ». C’est à dire : moi, ma gueule, mon nombril. Et l’industrie du développement personnel l’a bien compris. Nous ne nous occupons plus que de nous-mêmes : « Ma carrière, mon bien-être, mes désirs, mon émotionnel, mon épanouissement. » Bla, bla, bla.

Très puéril et très autocentré. Nous nous regardons le nombril en prétendant que nous sommes connectés aux autres. Qui suis-je pour juger ? J’y suis passé et j’ai vécu cette phase-là à 100%. Mais heureusement, je suis sorti de la secte.

Je dis « secte » car il y a deux manières d’appréhender le développement personnel : soit comme un outil pour mieux vivre sa vie, soit comme une fin en soi. Et dans le deuxième cas, cela devient un culte, une religion où tout membre de ce culte analyse le moindre de vos mots et analyse votre vie en cinq minutes de discussion. Bon, à bien y regarder, généralement ces gens-là ne tiennent jamais un couple, ils travaillent seuls, ne se confrontent pas à la vie et ont le bagage émotionnel d’une poutre. Mais ils vous expliquent comment faire pour mener votre vie. Et ils finissent en disant : « La réponse est en toi. Ça fait 400 euros. »

Un coach en développement personnel, à notre époque, c’est quelqu’un qui va aider des gens à régler les problèmes psychologiques qu’il n’a pas réglés pour lui-même. Mais lui, il va se faire payer pour cela. Humour toujours. Ce que je pense surtout c’est que peu de gens sont de vrais accompagnants. Si je devais résumer le message moderne du développement personnel, je dirais qu’il est de l’ordre de la phrase suivante : « Vous méritez de devenir le héros de votre vie car vous le valez bien. »

Pardon mais qui a inventé cette montagne de bêtises ? Nous ne sommes « que » des humains. Il n’y a rien à mériter. Au contraire : nous devrions être reconnaissants d’être en vie, d’être là. De plus, entendez bien la phrase comme elle est chargée de performance et de commerce : « Nous méritons de

devenir le héros de notre vie car nous le valons bien. » « Nous le valons bien » ? C’est-à-dire ? Nous avons une valeur marchande c’est ça ? « Nous méritons ? » C’est-à-dire ? Il y a une course au bonheur et le premier qui arrive a gagné ? « Le héros de sa vie » ? Vivre sa vie, ne suffit plus ? Il faut aussi être un héros ? L’industrie du développement personnel, car c’est bien une industrie, amène les gens à se dire : « Je vais être heureux. Pourquoi je n’arrive pas à être heureux ? Les autres ont l’air heureux ? Je vais me prendre un coach, et un autre livre de développement personnel. Je vais être heureux. Pourquoi je ne suis pas heureux ? »

Et cela provoque naturellement l’émergence de l’émotion qui colle le mieux à notre société de consommation. J’ai nommé, la…

Culpabilité

J’ai eu la chance de rencontrer des gens formidables pendant ces années de coaching. Stéphanie, une des premières personnes que j’avais aidées à passer son concours était restée dans mes contacts professionnels après sa réussite au concours. De temps en temps, nous nous appelions et nous échangions. Elle me parlait notamment de son quotidien professionnel et nous discutions de management.

À partir d’un certain moment, alors que je lui demandais des nouvelles par mail ou par téléphone, elle a commencé à ne plus me répondre. J’ai insisté quelques fois, puis, comprenant bien qu’elle souhaitait couper toute communication, j’ai laissé tomber. Plusieurs mois plus tard, je ne sais pour quelle raison, j’ai pris mon téléphone et j’ai laissé un message sur sa boite vocale où je lui demandais clairement une explication par rapport à ce silence radio imposé. J’étais prêt à couper les ponts mais je voulais en connaître la raison. Elle m’a rappelé dans la seconde et s’est excusée pour ce silence si long. Elle m’a expliqué qu’elle avait changé de directeur et que sa situation professionnelle avait viré au cauchemar. Elle avait fait un burn-out suivi d’un arrêt maladie. Après avoir écouté, je lui ai dit que je comprenais et que j’étais désolé, mais que je ne voyais pas le rapport avec cette volonté de couper les ponts. Accrochez- vous : elle m’a dit qu’elle n’osait pas me répondre tant elle avait honte de devoir m’expliquer ce qu’elle vivait alors, parce qu’elle estimait qu’elle n’était pas à la hauteur de mes attentes. Il lui était impossible d’exprimer tout ce mal-être à quelqu’un, je cite : « comme moi ». Ça voulait dire quoi « quelqu’un comme moi » ? Surtout qu’à l’époque, ma vie personnelle était un désastre, je ne faisais que travailler et globalement, malgré les apparences, je ne vivais pas.

J’en ai donc déduit, que j’avais transmis une telle image de pseudo-perfection, de droiture, de précision, le tout enrobé avec un costume impeccable, un sourire charmeur et le brin d’humour qui va bien, que par conséquent, plutôt que de l’aider à prendre complètement son envol, j’avais insufflé de la performance. C’est aussi là où j’ai pris conscience de la responsabilité qu’ont les accompagnants vis-à-vis des gens qui leur font confiance et que la première chose qu’ils devraient leur dire c’est : « Je suis coach, mais je me soigne. »

La pression sociale moderne est énorme et provoque souvent un sentiment de culpabilité chez ceux qui s’estiment ne pas être à la hauteur des messages qui leur sont envoyés. Et les coachs ont un rôle important dans la culpabilité que portent les gens qui justement n’arrivent pas à « devenir le héros de leur vie ». Il existe des tonnes de livres qui vous expliquent comment lâcher-prise, devenir soi-même, s’affirmer, prendre confiance, etc. Et c’est très bien. J’ai consommé de ces ouvrages et ils m’ont aidé à avancer. Mais ce ne peut être une fin en soi.

Mon rôle, le rôle du coach, était de permettre à la personne d’accéder par elle-même à certaines de ses propres ressources pour atteindre ses objectifs. Mais cela s’appliquait à des objectifs très précis : réussir un concours, prendre la parole plus aisément, etc. En aucun cas, les objectifs prenaient l’ampleur de « Je veux réussir ma vie », ou « Je veux être heureux ». Ces objectifs sont inaccessibles. Par ailleurs, il faut bien comprendre c’est que le livre intitulé Comment gagner 3 millions d’euros en une semaine a fonctionné pour une seule personne : son auteur. C’est cette personne, avec son ADN, son histoire et sa vision du monde qui a pu gagner trois millions d’euros en une semaine. A supposer que ce soit vrai. La recette ne marchera pas pour tout le monde. L’auteur nous transmet une expérience de vie, certes, mais ce n’est pas une recette miracle.

Nous sommes qui nous sommes et nous ne sommes peut- être pas destinés à gagner ceci ou cela. Tout le discours de développement personnel manque profondément d’humilité. Il amène certaines personnes à ne pas accepter qui elles sont vraiment. Ce discours projette de la performance ainsi qu’un fantasme de bonheur complètement factice. Au final, certains adultes se retrouvent à rêver d’une vie cinématographique idéalisée avec nécessairement au bout du chemin de la frustration et de la désillusion.

Possible

J’y ai vraiment cru. Je suis tombé dans le panneau, « plein fer » comme on dit à Marseille. Ce fameux discours moderne où l’on vous fait croire que vous pouvez être tout ce que vous voulez, que vous pouvez mener plusieurs vies en même temps. J’ai adhéré à ce modèle délirant où l’on ne se voit plus que comme un citoyen du monde coupé de ses propres racines. J’ai vraiment cru que j’allais devenir un entrepreneur à succès, sans trop travailler, en vivant ici ou là comme nous y invite Easyjet, et en profitant de la vie tranquillement. Sous prétexte que j’avais lu tous les livres de startupper 2.0 à la mode, en commençant par celui du grand Steve, cela devait fonctionner nécessairement.

Grosses erreurs, au pluriel. Je me suis satellisé à tous les niveaux et déconnecté de qui j’étais vraiment. Chargé d’égo et d’ambition, c’est ma famille, mes amis et mes racines qui m’ont permis de revenir à une réalité bien plus humaine. Ces années furent formidables pour tout un tas de raison et je n’en garde que de bons souvenirs. Ceci étant, j’en retire le fait que non, nous ne pouvons pas être TOUT ce que nous voulons. Nous sommes ce que nous sommes. Non, nous ne pouvons pas mener plusieurs vies en même temps. Et non, on ne peut vivre sans être connecté à ses racines et à sa propre histoire. Nous ne pouvons être ce que nous ne sommes pas.

« Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles » dit le dicton. J’adhère intégralement à cette vision des choses. C’est pour cela que je m’oppose fermement au discours présent dans la plupart des supports de développement personnel selon lequel « Tout est possible ». Tout n’est pas possible. Ou alors oui, tout est possible : le bon comme le mauvais. TOUT c’est à 360°.

Ce n’est pas à la carte : on ne peut avoir envie de vivre une aventure, et se plaindre lorsque le mal de mer arrive. Tout est possible ? Ok. Je serai un stakhanoviste de ce principe : TOUT signifie TOUT. À savoir : le bien, le génial, l’horrible, le triste, le passionnant, le dévastateur, l’ennuyeux, le très ennuyeux, le désespéré, l’euphorisant, le positif, le négatif, le jouissif, l’obscène, le pervers, le gentil, le méchant, le bienfaiteur, le traître, le salopard, etc. TOUT, ça veut dire tout. Et non pas uniquement ce qui nous arrange.

Des gens comme Philippe Croizon, un conférencier assez brillant qui a perdu ses quatre membres lors d’un accident, vendent ce genre de discours au travers de leur expérience personnelle. La réalité c’est que Philippe Croizon, qu’il ait eu les membres sectionnés ou pas, était destiné à être Philippe Croizon. Peut-être que cet accident l’a amené à déployer son arsenal émotionnel pour dépasser ses limites. Peut-être fût- ce pour lui un catalyseur qui l’a amené là où il en est aujourd’hui. Cela étant, il y a d’autres gens dans le même état que lui, qui ne deviendront pas Philippe Croizon. Je suis convaincu que Philippe Croizon était déjà un leader en puissance avant son accident.

Mais à qui s’adressent des gens comme Philippe Croizon lors de leurs conférences ? À des commerciaux, des cadres de grandes entreprises. Des gens très bien payés à qui l’on demande de se surpasser pour nourrir la croissance de l’entreprise (comme vous le voyez, le fric n’est jamais très loin…). Mais est-ce que ces vendeurs de « Tout est possible » pourraient donner ce genre de discours face à des enfants vivant dans des hôpitaux au service des grands brûlés où à ceux vivant les joies de la chimiothérapie ? Est-ce qu’ils tiendraient ce discours face à des femmes battues à de multiples reprises par leur compagnon ? Pourraient-ils tenir ce discours face à des personnes âgées abandonnées dans des maisons de retraite ?

Peut-être que ces gens-là leur répondraient : « On le sait que tout est possible, regarde-nous ! » Les gens en souffrance n’ont pas besoin qu’on leur vende du rêve. Ils ont besoin de notre écoute, de notre compassion, de notre temps. Et c’est pour moi le seul vrai développement personnel qui permettrait à notre humanité de se développer : aller donner du temps aux autres. Il y a une réalité quotidienne dans laquelle tout n’est pas possible. « Tout est possible » signifie aujourd’hui « Vous pouvez avoir ce que vous voulez ». C’est à dire que l’on présente des éventualités, des options, des « possibles », comme des certitudes. Comme si on pouvait tout choisir, tout avoir, tout réussir. Il serait bien plus intéressant de dire aux gens : « Qui sait ce qui va arriver ? Restez ouverts aux surprises. Ne vous acharnez pas trop sur certains objectifs car vous ne maîtrisez pas tout. Profitez aussi de ce que la vie vous offre, même si ce n’est pas ce que vous aviez prévu. Peut-être que les choses ne tournent pas rond maintenant, mais cela changera peut-être. »

« Restez ouverts aux possibles ! » Je ne suis pas sûr que des dirigeants d’entreprise demanderaient à un conférencier de tenir ce genre de discours-là face à des équipes commerciales en manque de motivation.

Action

Un mois avant que je ne quitte la fonction publique, j’avais été sélectionné pour être jury d’un concours d’entrée. Ma décision de partir était déjà prise et les formalités administratives étaient en cours, mais j’ai quand même accepté cette mission. Le concours se déroulait à Paris et un soir où je dinais à l’hôtel dans lequel je résidais, j’ai été rejoint par un autre membre du jury. Alors que nous discutions du concours, je lui ai expliqué que j’avais fait le choix de prendre mon envol mais que j’avais des doutes, que je ne savais pas trop ce que j’allais faire ni comment j’allais m’y prendre. Je lui ai expliqué que j’avais perdu le sens dans ce que je faisais, que j’avais l’impression de désapprendre tous les jours, que mon cerveau n’était pas utilisé par ma hiérarchie, etc. Il m’a alors regardé et il m’a dit : « Tu sais. C’est normal. Ce n’est pas naturel cette vie que l’on doit mener. En tant qu’humains, nous ne sommes pas censés nous lever le matin pour envoyer des mails et demander à d’autres de faire ce que nous ne faisons pas nous-mêmes. À l’origine, nous sommes censés nous lever pour aller chercher notre nourriture, construire notre maison, être acteurs du monde. »

Cette discussion m’a vraiment rassuré car il venait de m’expliquer pourquoi j’avais eu besoin de changer radicalement de carrière. J’avais perdu le sens parce que je ne faisais pas par moi-même, parce que j’avais besoin d’agir, de faire, de construire. Les années qui suivirent me démontrèrent que je n’étais pas le seul dans ce cas. Loin de là.

Nous avons délégué notre aptitude à faire au travers non pas d’une société de produits, mais d’une société de services. Nous ne voulons plus nous embêter à trier une salade, à charger nos courses ou à nous occuper de nos aînés. Et une des conséquences de cela, c’est qu’à force de déléguer aux autres, nous n’arrivons plus à agir par nous-mêmes. Parallèlement à cela, tous nos repères ont explosé : la cellule familiale incertaine, les religions en lesquelles on ne croit plus, la politique qui nous a trahi. Que reste-t-il ? La consommation, les loisirs et le travail. Nous travaillons pour nous payer des loisirs qui nous permettent de nous détendre d’un travail qui nous sert à nous payer des loisirs etc.

C’est la distance aux choses de la vie, notamment à cause des nouvelles technologies, qui fait que nous avons besoin d’accompagnants. Nous nous sommes éloignés du réel et cela crée des situations complètement absurdes. Nous choisissons un travail intellectuel, de bureau, puis parce que nous manquons d’exercice physique, nous prenons notre voiture pour vivre une demi-heure d’embouteillages polluants et stressants afin d’aller faire du sport dans une salle de gym que l’on paie très cher.

Euh, juste entre nous : c’est quand la dernière fois que nous avons utilisé nos cerveaux correctement ? Nous pourrions remettre tout cela en cause, mais nous préférons nous dire :

« Ah, le monde a changé, la société est différente. »

Mais nous sommes la société, nous pourrions revoir tout cela. Et pourtant non, nous continuons jusqu’à parfois en perdre le sens : « Vous avez perdu le sens ? Payez donc un coach pour qu’il vous aide à le retrouver. »

Heureusement, il y a encore des gens qui agissent, qui se confrontent à la réalité. Lorsqu’ils sont dans la tempête, ils n’ont pas le temps de se faire coacher. Vous croyez vraiment qu’un skipper de bateau qui voit arriver sur lui une déferlante a le temps de se dire : « Je ne suis pas sûr d’avoir envie de cette vague. Quel est le sens de mon action au regard de cette vague ? J’ai besoin de me recentrer, je préfèrerais que la vague ne vienne pas sur moi. C’est trop dur, je vais plutôt ouvrir un gîte en Ardèche. »

Si nous nous jetions pleinement dans l’aventure de la vie, si nous traversions complètement toutes nos émotions, si nous nous connections à des travaux manuels, concrets, avec de la matière; si nous acceptions de vrais rapports humains et que nous traversions pleinement toutes les sensations que la vie peut nous procurer, y compris les très mauvaises, nous saurions de manière bien plus précise qui nous sommes, nous accepterions de manière bien plus sincère tout ce que la vie peut apporter.

Bonheur

Je crois pouvoir dire que durant une grande partie de ma vie je n’ai pas vraiment été heureux. J’ai vécu de grands moments de joie, la naissance de mon fils par exemple, qui fût un bonheur immense et indescriptible. J’ai vécu énormément de choses formidables avec des gens tout aussi formidables. L’humour, le rire et les bonnes tablées ont toujours été présents dans ma vie. J’ai eu d’excellentes relations professionnelles avec des projets passionnants, certains menant à de vraies réussites. J’ai fait la bringue, j’ai joué de la guitare à fort volume et rencontré tout un tas de gens exceptionnels. Mais globalement, j’étais toujours un peu négatif au regard de la vie, des choses simples. J’étais habité par une forme d’insatisfaction permanente, un mal-être qui faisait que je ne me sentais bien que lorsque j’étais en action, en train de créer des projets. Je ne savais pas simplement profiter du moment. Il fallait remplir le vide. Je pensais que pour me sentir bien, il fallait nécessairement « faire » quelque chose.

C’est le théâtre qui m’a appris à mieux traverser mes émotions et à accepter mon état du moment. Cela m’a consolidé émotionnellement. J’ai réalisé que l’on pouvait se sentir joyeux et triste en même temps et que c’était juste normal. Et j’ai commencé à me sentir vraiment heureux quand j’ai finalement arrêté de chercher une formule qui était censée me permettre de me sentir bien tout le temps. Le bonheur, selon moi, c’est juste être en vie et ressentir tout ce qui fait de nous des humains. Le bon comme le mauvais. C’est une posture vis-à-vis du monde : les gens heureux acceptent le monde tel qu’il est.

Et pour moi, il est assez surprenant de voir comment certaines personnes peuvent exprimer le souhait d’un bonheur immédiat, comme si cela se décrétait. C’est surtout la forme prétendument simple et accessible qu’est censé revêtir ce bonheur : « Il est où mon bonheur ? Attends, j’ai pas que ça à faire, j’ai des objectifs, moi, et je veux des choses simples : avoir une vie passionnante, réaliser tous mes rêves, trouver l’amour de ma vie, ne pas souffrir, ne jamais m’ennuyer, être entouré de gens sympas et beaux. Je veux être heureux ! Ok ? C’est pas compliqué, quoi ! »

Le fantasme projeté du bonheur est devenu un produit de consommation hyper-exclusif : il n’inclût que du positif et absolument pas de négatif. Comme si les êtres humains pouvaient atteindre un état de béatitude permanent toute la journée, traversé par des émotions uniquement positives. J’aimerais aussi témoigner que le bonheur n’est pas toujours une chose facile à encaisser. Pour y être passé, il n’est pas toujours facile d’encaisser émotionnellement un bonheur pur. Par ailleurs, pour être heureux, il faut aussi accepter de lâcher nos failles, nos blessures, nos peurs, notre culpabilité : toutes ces petites choses que l’on retient car elles nous donnent l’impression de contrôler notre « bordel » quotidien que l’on connait si bien. C’est toujours plus facile que de se laisser aller à de l’inconnu. Ceci dit, je suis convaincu que nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis du bonheur. Certains le fuient. Certains le voudraient, mais le sabotent. Mais peu importe, chacun sa vie. Le problème pour moi, c’est cette injonction moderne : il faut être heureux. Vous imaginez la pression sociale que cela insuffle ? Mais il se passe quoi si je me sens triste, honteux ou en colère ? Je refoule tout ça ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui culpabilisent de se sentir tristes. Double verrou émotionnel.

Et puis au bout d’un moment, je me dis qu’il faut lâcher l’affaire, non ? Peut-être faut-il se lever le matin et prendre la vie comme elle vient, la traverser, faire du mieux que l’on peut et basta ! Les gens heureux traversent tous les jours la même tempête émotionnelle que tout le monde : parfois ils sont gais, parfois tristes, parfois frustrés, parfois en colère. La seule différence est qu’ils ne se posent pas en victimes et qu’ils l’acceptent. Ils n’attendent pas de la vie autre chose que la vie. Ces gens-là ne font pas une liste de vœux à réaliser avant leur mort. Je fais allusion ici aux fameuses Bucket List où des adultes, font des lettres comme s’ils s’adressaient au Père Noël. Pensent-ils vraiment que c’est cela qui va changer le monde ? Nous créons le problème que nous voulons résoudre : parce que nous nous sommes déconnectés au quotidien de ce qui devient difficile, contraignant, long et frustrant, nous nous ramollissons émotionnellement. Nous ressentons alors une forme de vide qui nous amène à entamer une démarche de développement personnel pour retrouver ces sensations perdues. Le summum de la bêtise humaine pour illustrer mon propos ce sont : les « vacances enlèvement ». En effet, il est désormais possible de payer pour se faire enlever pendant ses vacances, afin de se reconnecter à des émotions que ressentent généralement des otages : la peur, l’humiliation etc. Le cerveau humain est fascinant non ? La moitié du monde souffre de la violence, de la guerre et de l’oppression, et pendant ce temps, d’autres personnes, n’ayant aucun problème, ni de santé, ni financier, eux, se font enlever pour souffrir. Moi je dis, faudrait parfois échanger les places, non ?

Altruisme

C’est l’industrialisation du développement personnel sous forme d’une pensée unique qui m’insupporte. Mais celui-ci est incontournable pour que chacun puisse se sentir à l’aise avec lui-même. J’ai suivi une analyse de sept ans, puis j’ai fait quelques séances entre hypnose et rites chamaniques deux années de plus et au milieu de tout cela, j’ai pratiqué le coaching en long, en large et en travers. Avec le théâtre en plus, tout cela m’a permis de survivre et de m’en sortir.

Bien entendu, nous devons grandir et travailler sur nous pour rendre ce monde meilleur. À condition que ce soit orienté dans la bonne direction. Celle des autres. C’est ce que je retiens de ce parcours. Nous devons en effet travailler sur nous-mêmes mais non pas pour être uniquement satisfaits de notre propre progression, mais surtout pour le mettre à contribution de la communauté, pour que globalement notre société puisse en bénéficier. Nous devons prendre soin de nous-mêmes, afin de prendre soin de nous tous.


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 3 – Végan

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Végan

Je dois reconnaître au mouvement Végan la qualité d’avoir éveillé les consciences, ou du moins la mienne, sur la souffrance que l’humain inflige aux animaux pour des raisons parfois vraiment douteuses. Remarquez, quand on voit ce que l’humain inflige à l’humain, c’est sûr que des poules en cage ou des oies en batterie, ça passe sans problème. Peut-être, d’ailleurs, que si nous prenions un peu plus soin de notre communauté d’humains, nous deviendrions bien plus respectueux des ressources naturelles de ce monde.

Pour être tout à fait franc, jusqu’à lors, je ne prenais pas vraiment mes responsabilités pour tout ce qui concerne le respect de la biodiversité. En effet, je pensais que les vrais méchants, les salauds, ce n’était que ces humains qui s’octroyaient le droit de massacrer des éléphants, des rhinocéros, des baleines ou des requins pour la valeur marchande qu’ils représentent. Je ne réalisais pas que, moi- même, en consommant aveuglément de la chair animale, je participais, ne serait-ce qu’indirectement au traitement ignoble que subissaient les animaux.

Je me suis donc dit que je pouvais limiter ma consommation de viande, mettre les choses en perspective et réfléchir à de nouvelles manières de concevoir mon alimentation. Merci donc au mouvement Végan de nous aider à porter un regard plus juste sur le monde du vivant.

Bien. Passons maintenant à l’authenticité de mon propos.

Malgré tout le bien que je viens d’en dire, je pense qu’à un certain niveau, le Véganisme est un mouvement souvent idéaliste, un peu puéril et hypocrite. Il a tendance à nous éloigner les uns des autres et, surtout, il n’apporte aucune vraie solution à notre condition actuelle. Pourquoi dis-je cela ? Parce je pense qu’il faut certes protéger le règne animal, mais pas au détriment de l’être humain. Je trouve incohérent, obscène et franchement dégueulasse de la part de certains végans de se permettre dans de le même temps de :

• s’acheter des vêtements à base de fibre synthétique,
• de manger des steaks végétaux industriels au possible,
• de consommer de la vitamine B12 de synthèse,
• de culpabiliser les gens qui cherchent juste à s’alimenter, • de s’endormir avec une forme de bonne conscience en se disant que eux, ils sont irréprochables.

Une grande partie de l’humanité n’a pas de quoi se nourrir et il faudrait désormais se priver totalement de ce qui pourrait nous permettre de survivre ? De là où je viens, ce discours-là ne passe pas.

Dans ma famille, comme dans d’autres, les gens ont eu faim. Ils se sont serré la ceinture longtemps et beaucoup. Que ce soit du côté arménien, par mon père, avec la fuite qui suivit le génocide, ou du côté espagnol et italien, par ma mère, tous les miens ont un jour ou l’autre « crevé la dalle ». Il fallait survivre. Ils devaient partager, les frères et sœurs étaient nombreux et il n’était pas rare que l’on saute un repas. De là où je viens, manger c’est avant tout rester en vie et en bonne santé. Fort de ce vécu, je me mets à la place de tous ceux qui fuient aujourd’hui des régimes violents et qui subissent un exil forcé. Ils viennent chercher chez nous un minimum de dignité humaine, ne serait-ce que par le fait de pouvoir nourrir leurs enfants, et ce qu’on leur dit c’est : « Non, il ne faut pas manger de la chair animale ? » Vraiment, du fond du cœur, je ne comprends pas que l’on préfère avoir de l’empathie en premier lieu pour des animaux, même s’ils ont une sensibilité indéniable, avant même d’avoir de l’empathie pour des humains. On pourrait me l’expliquer mille fois que je ne pourrais adhérer à ce propos. Voilà d’où vient mon rejet de toute cette bonne conscience alimentaire.

Ceci étant, prenons un peu de recul.

Plutôt que de limiter la base de mon discours à une sphère émotionnelle et personnelle, allons sur le terrain des arguments et de la réflexion. En effet, je trouve les arguments donnés par les porteurs de ce mouvement très fragiles. Ils ne vont pas au bout des choses, et ne ciblent jamais vraiment le vrai problème. Quitte à régler le problème de l’exploitation du vivant par l’homme, autant y aller à fond. Quel est ce problème ? Il n’y aura pas de grande révélation venant de ma part pour répondre à cette question. Mais plutôt que de l’exposer directement, je préfère faire une liste d’arguments végans qui, selon moi, ne tiennent pas la route mais permettent de mettre en avant ce à quoi il faut vraiment réfléchir.

Manger un œuf, c’est manger un être vivant

Certes. Sauf que, la poule pond des œufs, tous les jours, qu’ils aient été fécondés ou pas. La poule n’a pas besoin du coq pour pondre des œufs. Dans tous les cas, même si l’humain n’était pas sur Terre, les poules pondraient des œufs malgré tout. Les œufs ont toujours été pondus, avant même que le concept végan n’existe. Peut-on faire un procès d’infanticide aux poules, qui de manière inconsciente pondent des œufs non fécondés ? Saletés de poules irresponsables !

C’est ainsi : les poules pondent des œufs et ce, depuis toujours. Et donc ? Nous devrions culpabiliser de manger un œuf sous prétexte que potentiellement, il aurait pu donner lieu à un poussin si un coq avait bien voulu honorer madame la poule ? Non. C’est là du principe idéaliste qui, à part permettre d’observer pourrir des œufs par centaines, posés à terre après la ponte, n’amène à rien.

En revanche, placer des milliers de poules dans des cages, dans des conditions infâmes pour en extirper le maximum de bénéfice financier, ceci n’est plus acceptable. Sauf, que pour le coup, ce n’est pas manger un œuf qui est un problème, mais la production industrielle qui s’est organisée autour de cette ressource animale. C’est parce qu’un humain a décidé que le mot « alimentation » pouvait signifier « commerce » que les choses ont commencé à partir en sucette. Quand j’étais enfant, sur l’enseigne des magasins était écrit « Alimentation ». Preuve de l’association entre l’outil de vente et la ressource qu’il représente.

L’animal n’est pas fait pour créer des vêtements

Je ne reviendrai pas sur le cas de ces salauds qui dépècent des animaux pour en faire des vêtements de luxe ou des trophées de chasse, car ils n’entrent pas dans mon propos. Je m’intéresse à la survie des espèces et à celle de l’homme en priorité. Je me dis donc que nous devrions être heureux que le mouvement Végan ne soit pas apparu il y a quelques centaines d’années. Si cela avait été le cas, les Inuits qui ont survécu grâce aux peaux de bêtes, à la graisse d’otarie, les habitants de l’extrême nord de l’Europe, ainsi que ceux de la Sibérie, auraient tous disparu depuis fort longtemps.

Nous avons survécu grâce à l’animal, et qui plus est, l’animal a survécu grâce à l’animal. Nous sommes une espèce animale et nous sommes profondément attachés, en tant que représentants du vivant, à notre survie. Quoi que nous ayons traversé, nous avons appris à nous adapter. Que ferions- nous, végan ou pas, si nous devions survivre face au froid ou à la faim, sans rien autour d’autre que la nature pour nous y aider ? Qui se laisserait mourir de froid ou de faim ou se laisserait manger sous prétexte que l’animal, lui, « il est plus respectueux de la nature » ?

Je nous souhaite de ne jamais croiser un lion affamé. Son respect de la nature pourrait nous paraître tout à coup bien plus contrasté. N’oublions pas que, dans certains cas, les lions mangent leurs jeunes. « C’est normal, ils ne sont que des animaux. » diront les végans ? Et oui, sauf que, chers amis végans, on ne peut pas en même temps prêter des vertus de supériorité éthique aux animaux, et leur trouver des excuses lorsque cela nous arrange.

Qu’on le veuille ou non, des représentants d’espèces animales qui se mangent entre eux, cela fait aussi partie de « la nature ». Une nature dont nous sommes partie prenante. Si demain nous en venions à avoir faim, que nous soyons végans ou pas, nous redeviendrions des lions. Nous ferions ce qui est en notre pouvoir pour manger, nourrir nos enfants et survivre. Et si c’est du lapin ou du canard, nous le ferions quand même.

Je pense d’ailleurs – et je reconnais que ce que je vais dire n’est qu’un croyance et absolument pas un fait scientifique – que si nous ne sommes pas restés des cueilleurs, c’est parce qu’à un certain moment, dans certaines régions du monde il n’y avait rien à cueillir et que l’instinct de survie nous a amenés à trouver d’autres alternatives. Et si l’on s’y intéresse de plus près, nous n’avons jamais été des cueilleurs. Nous étions des chasseurs-cueilleurs.

Produire de la viande pollue

C’est vrai. À 100%. Indéniable. Supposons donc, qu’en effet, nous arrivions à nous affranchir de la chair animale. Nous arrêterions les usines et laisserions enfin les bovins, ovins et volailles en paix. Il nous faudrait donc des substituts végétaux pour nous alimenter, dans la mesure où le sable et la pierre ne sont que très peu nourrissants pour l’homme et très difficilement digestibles.

Sauf que, le problème persisterait : nous ne mangerions plus de viande, mais nous serions toujours autant d’individus sur Terre. Et il faudrait nourrir tout ce beau monde. Et vu que l’avidité de l’homme serait toujours bien présente, l’humain en arriverait à produire de manière industrielle du « végétal » et s’en prendrait directement à toutes les ressources naturelles disponibles : plantes, racines, fruits, légumes.

C’est d’ailleurs déjà le cas. Les sols agricoles sont déjà ultra- utilisés, massacrés, surexploités à des rythmes infernaux par de grands groupes alimentaires, pour de simples raisons de rendement. Les graines sont génétiquement modifiées permettant ainsi aux industriels d’avoir un contrôle complet sur la qualité de ce que l’on mange. La vie elle-même est devenue un produit. Très bientôt, la nature ne sera plus naturelle.

Je vous laisse donc imaginer ce que cela serait si, en plus de cela, notre seule source d’alimentation venait du végétal. Animal ou végétal, il y aura toujours des financiers avides de s’engraisser sur le dos des humains qui veulent juste se nourrir. Au final, nous assècherions la terre avec un rythme commercial supérieur à celui de la nature. Et qui en ferait les frais ? Tout le règne animal. Surconsommer du végétal amènerait donc au même résultat que surconsommer de la viande. Par conséquent, ce n’est pas le fait de manger de la viande qui est un problème.

Manger un steak, c’est manger du cadavre

Ok. En partant de ce postulat culpabilisant, les végans et les végétariens ont créé à eux seuls un marché entier sans que les industriels n’aient eu à créer la moindre campagne marketing. Pour créer du Red Bull, il a fallu beaucoup, beaucoup de campagnes de test marketing. Tout simplement parce que personne ne s’est jamais levé le matin en exprimant ex nihilo qu’il voulait une boisson énergisante à base de taurine, saturée en sucres, pour la mélanger dans de la vodka en boite de nuit.

En revanche, pour le bio, le végan et le végétarien, si. Le besoin a été exprimé directement. Réaction des industriels « Vous voulez du bio, du végan ? Mais bien sûr mes petits amis, on va vous créer ce dont vous avez besoin. Et en plus vous savez quoi ? On va vous faire payer encore plus cher pour ça. » Ce sont les mêmes industriels qui créent des mouroirs à porcs chargés d’antibiotiques, qui au travers d’une autre filiale de leur groupe créeront des plats végétaux bio et éco-responsables pour une clientèle captive dès le début. Et une fois de plus, la source du problème est la même.

Toutes les vies se valent

Pourquoi pas. J’entends vraiment le discours anti-spéciste, et je me dis qu’en effet, aucun veau ou lapin, ne se réveille un matin en estimant « qu’il est né pour mourir ». Je me souviens de cette vidéo d’un agriculteur racontant qu’un jour, après avoir retrouvé une de ses vaches après de longs mois d’absence, celle-ci s’était approchée de lui et lui avait donné un léger coup de tête au niveau de la poitrine, au niveau du cœur. Il expliquait, les larmes aux yeux, que pour lui, ce geste n’avait pas été anodin et que cet animal venait de lui dire combien il était heureux de le retrouver. Deux représentants du vivant ressentant une connexion.

Pourtant, quelque chose coince au niveau du raisonnement anti-spéciste. Si toutes les vies se valent, si nous ne sommes pas censés nous en prendre au règne animal et si les animaux et les humains sont égaux, cela signifie que les animaux ne sont pas censés s’en prendre à d’autres animaux non plus. Pour résumer : si l’homme et l’animal sont égaux à cent pour cent, et que « manger de la viande c’est mal », alors ça l’est pour tout le monde.

Comment allons-nous expliquer à un lion ou à un requin de ne pas s’en prendre à leur proie, même s’ils sont carnivores et qu’ils n’ont pas le choix ? Là où je veux en venir, c’est que l’argument de l’égalité ne tient pas pour les animaux eux- mêmes. Alors pourquoi tiendrait-il pour nous ? Comment expliquer à un animal qu’il ne peut s’en prendre à un humain ? Ou alors, cela signifie que pour ce point-là, nous ne sommes pas égaux avec les animaux. Et que donc, nous ne sommes pas égaux du tout.

C’est le problème avec l’égalité : soit elle est bilatérale, soit elle ne l’est pas. Il n’y pas d’égalité sélective ou contextuelle. Ah, oui je vois, nous les humains, nous avons le choix du fait de notre intelligence et ce n’est pas notre instinct que de tuer. Tant qu’on a à manger, certes. Mais si nous devions expérimenter la faim…Généralement face à la controverse que je viens d’apporter, c’est l’argument suivant qui est présenté par les végans, celui qui contredit directement celui que nous venons de voir.

Tue-le toi-même

Celui-là est assez surprenant. Manger de la viande se mérite et, pour certains végans, la noblesse vient du fait de tuer la proie soi-même, pour manger. Donc, si j’étais chasseur, je mériterai plus ma pitance ?

Très bien. Devenons donc tous chasseurs. Si nous devenions tous des tueurs d’animaux, arme au poing, et que nous tuions uniquement les proies dont nous avons besoin, alors, les choses seraient acceptables ? Le problème est que tout le monde n’est pas câblé pour tuer des animaux. C’est pour cela, qu’à une époque, seulement certains membres de la tribu se dédiaient à la chasse.

Pourquoi les choses ont-elles dégénéré ? Parce qu’un jour, quelqu’un a dit : « Maintenant, vous allez me payer pour que je chasse pour vous » et qu’en même temps d’autres personnes se sont dit : « Puisque il y a des chasseurs que l’on peut payer pour chasser, pourquoi je vais m’embêter à chasser moi-même ? » Et depuis nous payons pour avoir la nourriture directement dans notre assiette. Une fois de plus, le problème est ailleurs.

La conscience de l’homme

Une seule espèce possède la conscience. L’homo sapiens sapiens. Nous. Les animaux ont développé des formes d’intelligence et sont dotés d’émotions, mais ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Ni des autres. La gazelle ne sait pas qu’un léopard est un léopard, et ne sait même pas qu’elle est une gazelle. Ainsi, sous prétexte que nous sommes intelligents et conscients, nous aurions une responsabilité supérieure qui devrait nous amener à pouvoir nous soustraire à notre condition de membre du vivant et avoir la charge à elle-seule en tant qu’espèce de toutes les autres espèces. Je trouve cela un peu mégalomane, et finalement très humain. Mais pourquoi pas. Sauf que là encore, ça n’est pas à la carte et il faut aller au bout de choses.

S’il est question de faire jouer notre conscience, nous ne devrions pas posséder des chiens ou des chats ou autres animaux domestiques. Surtout que nous les nourrissons avec quoi ? Des bonnes pâtés industrielles ou des croquettes artificielles polluantes et très peu respectueuses de l’environnement. Ne faudrait-il pas les libérer pour qu’ils prennent leur place par eux-mêmes dans le règne animal ? Il faudrait qu’ils chassent à nouveau, qu’ils trouvent d’autres sources de tendresse, qu’ils survivent d’une manière ou d’une autre. Mais au moins, tout le règne animal serait respecté. Non ?

Au final

Je trouve trop facile de vouloir garder tous les avantages que nous procurent les animaux et jeter la pierre à ceux qui selon moi se comportent juste comme des humains, c’est à dire qui consomment raisonnablement ce que la terre leur offre. Je trouve indécent que l’on veuille culpabiliser les humains de se nourrir surtout lorsque l’on sait qu’une grande partie de l’humanité ne mange pas à sa faim.

Je pense que le mouvement Végan a été créé par de gens qui n’ont jamais souffert de la faim et qui ont voulu aussi se donner un rôle dans notre société. C’est pour cela que c’en est devenu un culte, une religion qui comme toutes les religions est chargée de principes de culpabilité et de pénitence. Et je trouve cela inhumain.

D’un autre côté, ce qui est inhumain, c’est d’avoir transformé la moindre ressource naturelle, qu’elle soit minérale, végétale ou animale, en une source de profit.

Même le vide du ciel en est victime : ne paie-t-on pas plus cher pour avoir une belle vue ? Payer cher, pour « voir » de l’air. Pardon, mais je trouve ça d’une débilité affligeante.

Comment fait-on pour accepter cela ? Comment fait-on pour le justifier ?

J’évoque la transformation de ressources naturelles en source de profit mais on pourrait aussi noter que la transformation peut se faire en source de plaisir. Je pense là à l’expédition annuelle Miss France qui amène toutes ces candidates à l’autre bout du monde pour nager avec des raies mantas et « vivre une expérience de connexion à la nature ». Sérieusement ? Mais quelle raie manta s’est dit un jour : « Tiens, j’aimerais bien croiser une Miss France en bikini » ?

Remarquez, derrière ce plaisir il y a encore du ? Du ? Du profit. Pour en revenir à la nourriture : les sociétés qui distribuent de la nourriture ne le font pas seulement pour que nous puissions nous nourrir. Elles ne le font pas non plus pour vivre décemment. Non : elles le font pour s’enrichir massivement. Le problème, ce serait donc notre société de consommation. Mais qu’est-ce que la société de consommation ? Certains diront que ce sont les seigneurs de la grande finance et leur avidité qui sont à l’origine de tout. Ils en veulent plus et plus et encore plus.

Certes, mais qu’en est-il de l’avidité qui amène tous ces gens à se ruer dans les magasins comme des fous, dans tous les pays du monde, lors de l’ouverture des soldes ou des Black Fridays ? C’est la même avidité qui unit tous les êtres humains, et qui est basée sur le même ressort psychologique : la peur du manque. Nous devrions prendre confiance autour du fait que, globalement, il y a assez pour tout le monde. Mais l’humain n’est pas fait ainsi. Gandhi le disait : « Notre problème, c’est la peur. » Nombre de paquets de pâtes et de rouleaux de papier cul stockés pendant la crise du Coronavirus pourraient vous le confirmer. Ghandi n’a jamais eu aussi raison.

Avec un peu de hauteur, et en sortant du débat « végan ou pas végan », la question n’est donc pas de savoir ce que nous devons consommer, viande ou pas viande. La question c’est de savoir comment moins consommer de tout. Les végans sont apparus à cause des ravages de la société de consommation. S’il n’y avait pas eu toute cette surexploitation animale, jamais les végans n’auraient eu à mettre en œuvre des actes excessifs pour nous alerter sur notre propre dérive. Certes la société a changé, mais nous sommes la société. De la même manière, nous sommes la société de consommation. Nous aussi nous avons créé cela en acceptant cette débauche de produits et services. Cela nous arrange de ne pas trop la remettre en question. Moi le premier. Nous pourrions changer tout cela. Le problème évoqué depuis le début de ce chapitre, ce n’est donc pas les végans, les industriels, l’argent ou la consommation.

Le problème, c’est nous.