REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 4 – Développement Personnel

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Développement Personnel

C’est en 2016 que j’ai réalisé qu’il fallait vraiment que j’arrête de pratiquer le coaching. J’étais face à l’un de mes clients et alors que tout se passait bien, j’ai commencé à m’énerver sans raison. Il m’a dit : « Mais calmez-vous Laurent, tout va bien. » Et quand c’est le coaché qui vous dit cela, c’est qu’il est temps d’arrêter. C’est aussi à ce moment-là que j’ai réalisé que dans certains cas, je n’arrivais pas à m’appliquer les conseils que je pouvais donner aux gens qui me faisaient confiance. Deuxième signal, attention, le carton rouge est proche.

Le coaching m’avait été très utile jusqu’à lors, mais il était temps que je stoppe tout. Coacher des gens m’avait apporté du sens et une forme de reconnaissance, mais j’étais arrivé au bout de cette courbe de vie. En 2009, j’étais devenu coach alors que j’étais parti en rupture de la fonction publique. C’était donc aussi une fuite, un refuge. Le fait est que, comme beaucoup de coachs, j’ai choisi cette orientation pour rehausser mon estime de moi et donner un sens à mon quotidien. En aidant les gens, j’avais de la valeur. Sauf que l’humain a de la valeur a priori, sans qu’il ait à faire quoi que ce soit. Cela valait pour moi et quand j’en ai pris conscience, j’ai donc arrêté. L’avantage de ce parcours est qu’il m’a apporté le recul nécessaire pour voir ce qu’était devenu le monde du développement personnel. Et du recul, il en faut dans de domaine-là. C’est en effet à cette époque que j’ai vu apparaître sur LinkedIn des profils de personnes qui se qualifiaient elles-mêmes de, je cite : « Coach Révélateur de Plénitude ».

Et naturellement, j’ai eu envie de m’en moquer tant je trouvais cela ridicule.

Révélateur de plénitude ? Je ne sais même pas ce que cela veut dire. Cela laisse supposer que la personne qui se donne ce titre, a elle-même réussi à atteindre un niveau d’éveil spirituel tellement important, qu’elle a atteint la « plénitude ». Il se passe quoi dans la tête d’un « Révélateur de plénitude » lorsqu’il s’endort le soir ou lorsqu’il se lève le matin ? C’est entre le café et les tartines que sa plénitude déboule ? Non, sérieusement, tout cela n’est que du charlatanisme pseudo- intellectualisé.

Le problème est qu’il y en a de plus en plus et que tout un chacun est prêt à croire tout cela. Je pense qu’une démarche de développement personnel est importante pour grandir psychologiquement, émotionnellement et humainement. Mais les coachs, les vrais, ceux qui m’ont inspiré, sont des gens pragmatiques, connectés à la réalité et qui ne pensent pas avoir de mission divine à réaliser. Ils sont juste des coachs. Des êtres humains qui vous aident à passer à l’action. C’est la seule mission du coach : que la personne passe à l’action lorsqu’il est bloqué dans un des aspects de sa vie.

Chacun fait ce qu’il veut et si quelqu’un veut se prétendre messager universel de la bienveillance ou je ne sais pas quoi, dans le fond, cela m’est égal. Chacun est libre. En revanche, ce qui me gêne profondément c’est le business du développement personnel. Un business qui joue avec la souffrance des gens et qui surtout accentue le côté individualiste au détriment d’un véritable esprit collectif qui nous manque terriblement.

Car il ne faut pas s’y tromper. Dans l’expression « Développement personnel », le mot important à notre époque c’est « personnel ». C’est à dire : moi, ma gueule, mon nombril. Et l’industrie du développement personnel l’a bien compris. Nous ne nous occupons plus que de nous-mêmes : « Ma carrière, mon bien-être, mes désirs, mon émotionnel, mon épanouissement. » Bla, bla, bla.

Très puéril et très autocentré. Nous nous regardons le nombril en prétendant que nous sommes connectés aux autres. Qui suis-je pour juger ? J’y suis passé et j’ai vécu cette phase-là à 100%. Mais heureusement, je suis sorti de la secte.

Je dis « secte » car il y a deux manières d’appréhender le développement personnel : soit comme un outil pour mieux vivre sa vie, soit comme une fin en soi. Et dans le deuxième cas, cela devient un culte, une religion où tout membre de ce culte analyse le moindre de vos mots et analyse votre vie en cinq minutes de discussion. Bon, à bien y regarder, généralement ces gens-là ne tiennent jamais un couple, ils travaillent seuls, ne se confrontent pas à la vie et ont le bagage émotionnel d’une poutre. Mais ils vous expliquent comment faire pour mener votre vie. Et ils finissent en disant : « La réponse est en toi. Ça fait 400 euros. »

Un coach en développement personnel, à notre époque, c’est quelqu’un qui va aider des gens à régler les problèmes psychologiques qu’il n’a pas réglés pour lui-même. Mais lui, il va se faire payer pour cela. Humour toujours. Ce que je pense surtout c’est que peu de gens sont de vrais accompagnants. Si je devais résumer le message moderne du développement personnel, je dirais qu’il est de l’ordre de la phrase suivante : « Vous méritez de devenir le héros de votre vie car vous le valez bien. »

Pardon mais qui a inventé cette montagne de bêtises ? Nous ne sommes « que » des humains. Il n’y a rien à mériter. Au contraire : nous devrions être reconnaissants d’être en vie, d’être là. De plus, entendez bien la phrase comme elle est chargée de performance et de commerce : « Nous méritons de

devenir le héros de notre vie car nous le valons bien. » « Nous le valons bien » ? C’est-à-dire ? Nous avons une valeur marchande c’est ça ? « Nous méritons ? » C’est-à-dire ? Il y a une course au bonheur et le premier qui arrive a gagné ? « Le héros de sa vie » ? Vivre sa vie, ne suffit plus ? Il faut aussi être un héros ? L’industrie du développement personnel, car c’est bien une industrie, amène les gens à se dire : « Je vais être heureux. Pourquoi je n’arrive pas à être heureux ? Les autres ont l’air heureux ? Je vais me prendre un coach, et un autre livre de développement personnel. Je vais être heureux. Pourquoi je ne suis pas heureux ? »

Et cela provoque naturellement l’émergence de l’émotion qui colle le mieux à notre société de consommation. J’ai nommé, la…

Culpabilité

J’ai eu la chance de rencontrer des gens formidables pendant ces années de coaching. Stéphanie, une des premières personnes que j’avais aidées à passer son concours était restée dans mes contacts professionnels après sa réussite au concours. De temps en temps, nous nous appelions et nous échangions. Elle me parlait notamment de son quotidien professionnel et nous discutions de management.

À partir d’un certain moment, alors que je lui demandais des nouvelles par mail ou par téléphone, elle a commencé à ne plus me répondre. J’ai insisté quelques fois, puis, comprenant bien qu’elle souhaitait couper toute communication, j’ai laissé tomber. Plusieurs mois plus tard, je ne sais pour quelle raison, j’ai pris mon téléphone et j’ai laissé un message sur sa boite vocale où je lui demandais clairement une explication par rapport à ce silence radio imposé. J’étais prêt à couper les ponts mais je voulais en connaître la raison. Elle m’a rappelé dans la seconde et s’est excusée pour ce silence si long. Elle m’a expliqué qu’elle avait changé de directeur et que sa situation professionnelle avait viré au cauchemar. Elle avait fait un burn-out suivi d’un arrêt maladie. Après avoir écouté, je lui ai dit que je comprenais et que j’étais désolé, mais que je ne voyais pas le rapport avec cette volonté de couper les ponts. Accrochez- vous : elle m’a dit qu’elle n’osait pas me répondre tant elle avait honte de devoir m’expliquer ce qu’elle vivait alors, parce qu’elle estimait qu’elle n’était pas à la hauteur de mes attentes. Il lui était impossible d’exprimer tout ce mal-être à quelqu’un, je cite : « comme moi ». Ça voulait dire quoi « quelqu’un comme moi » ? Surtout qu’à l’époque, ma vie personnelle était un désastre, je ne faisais que travailler et globalement, malgré les apparences, je ne vivais pas.

J’en ai donc déduit, que j’avais transmis une telle image de pseudo-perfection, de droiture, de précision, le tout enrobé avec un costume impeccable, un sourire charmeur et le brin d’humour qui va bien, que par conséquent, plutôt que de l’aider à prendre complètement son envol, j’avais insufflé de la performance. C’est aussi là où j’ai pris conscience de la responsabilité qu’ont les accompagnants vis-à-vis des gens qui leur font confiance et que la première chose qu’ils devraient leur dire c’est : « Je suis coach, mais je me soigne. »

La pression sociale moderne est énorme et provoque souvent un sentiment de culpabilité chez ceux qui s’estiment ne pas être à la hauteur des messages qui leur sont envoyés. Et les coachs ont un rôle important dans la culpabilité que portent les gens qui justement n’arrivent pas à « devenir le héros de leur vie ». Il existe des tonnes de livres qui vous expliquent comment lâcher-prise, devenir soi-même, s’affirmer, prendre confiance, etc. Et c’est très bien. J’ai consommé de ces ouvrages et ils m’ont aidé à avancer. Mais ce ne peut être une fin en soi.

Mon rôle, le rôle du coach, était de permettre à la personne d’accéder par elle-même à certaines de ses propres ressources pour atteindre ses objectifs. Mais cela s’appliquait à des objectifs très précis : réussir un concours, prendre la parole plus aisément, etc. En aucun cas, les objectifs prenaient l’ampleur de « Je veux réussir ma vie », ou « Je veux être heureux ». Ces objectifs sont inaccessibles. Par ailleurs, il faut bien comprendre c’est que le livre intitulé Comment gagner 3 millions d’euros en une semaine a fonctionné pour une seule personne : son auteur. C’est cette personne, avec son ADN, son histoire et sa vision du monde qui a pu gagner trois millions d’euros en une semaine. A supposer que ce soit vrai. La recette ne marchera pas pour tout le monde. L’auteur nous transmet une expérience de vie, certes, mais ce n’est pas une recette miracle.

Nous sommes qui nous sommes et nous ne sommes peut- être pas destinés à gagner ceci ou cela. Tout le discours de développement personnel manque profondément d’humilité. Il amène certaines personnes à ne pas accepter qui elles sont vraiment. Ce discours projette de la performance ainsi qu’un fantasme de bonheur complètement factice. Au final, certains adultes se retrouvent à rêver d’une vie cinématographique idéalisée avec nécessairement au bout du chemin de la frustration et de la désillusion.

Possible

J’y ai vraiment cru. Je suis tombé dans le panneau, « plein fer » comme on dit à Marseille. Ce fameux discours moderne où l’on vous fait croire que vous pouvez être tout ce que vous voulez, que vous pouvez mener plusieurs vies en même temps. J’ai adhéré à ce modèle délirant où l’on ne se voit plus que comme un citoyen du monde coupé de ses propres racines. J’ai vraiment cru que j’allais devenir un entrepreneur à succès, sans trop travailler, en vivant ici ou là comme nous y invite Easyjet, et en profitant de la vie tranquillement. Sous prétexte que j’avais lu tous les livres de startupper 2.0 à la mode, en commençant par celui du grand Steve, cela devait fonctionner nécessairement.

Grosses erreurs, au pluriel. Je me suis satellisé à tous les niveaux et déconnecté de qui j’étais vraiment. Chargé d’égo et d’ambition, c’est ma famille, mes amis et mes racines qui m’ont permis de revenir à une réalité bien plus humaine. Ces années furent formidables pour tout un tas de raison et je n’en garde que de bons souvenirs. Ceci étant, j’en retire le fait que non, nous ne pouvons pas être TOUT ce que nous voulons. Nous sommes ce que nous sommes. Non, nous ne pouvons pas mener plusieurs vies en même temps. Et non, on ne peut vivre sans être connecté à ses racines et à sa propre histoire. Nous ne pouvons être ce que nous ne sommes pas.

« Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles » dit le dicton. J’adhère intégralement à cette vision des choses. C’est pour cela que je m’oppose fermement au discours présent dans la plupart des supports de développement personnel selon lequel « Tout est possible ». Tout n’est pas possible. Ou alors oui, tout est possible : le bon comme le mauvais. TOUT c’est à 360°.

Ce n’est pas à la carte : on ne peut avoir envie de vivre une aventure, et se plaindre lorsque le mal de mer arrive. Tout est possible ? Ok. Je serai un stakhanoviste de ce principe : TOUT signifie TOUT. À savoir : le bien, le génial, l’horrible, le triste, le passionnant, le dévastateur, l’ennuyeux, le très ennuyeux, le désespéré, l’euphorisant, le positif, le négatif, le jouissif, l’obscène, le pervers, le gentil, le méchant, le bienfaiteur, le traître, le salopard, etc. TOUT, ça veut dire tout. Et non pas uniquement ce qui nous arrange.

Des gens comme Philippe Croizon, un conférencier assez brillant qui a perdu ses quatre membres lors d’un accident, vendent ce genre de discours au travers de leur expérience personnelle. La réalité c’est que Philippe Croizon, qu’il ait eu les membres sectionnés ou pas, était destiné à être Philippe Croizon. Peut-être que cet accident l’a amené à déployer son arsenal émotionnel pour dépasser ses limites. Peut-être fût- ce pour lui un catalyseur qui l’a amené là où il en est aujourd’hui. Cela étant, il y a d’autres gens dans le même état que lui, qui ne deviendront pas Philippe Croizon. Je suis convaincu que Philippe Croizon était déjà un leader en puissance avant son accident.

Mais à qui s’adressent des gens comme Philippe Croizon lors de leurs conférences ? À des commerciaux, des cadres de grandes entreprises. Des gens très bien payés à qui l’on demande de se surpasser pour nourrir la croissance de l’entreprise (comme vous le voyez, le fric n’est jamais très loin…). Mais est-ce que ces vendeurs de « Tout est possible » pourraient donner ce genre de discours face à des enfants vivant dans des hôpitaux au service des grands brûlés où à ceux vivant les joies de la chimiothérapie ? Est-ce qu’ils tiendraient ce discours face à des femmes battues à de multiples reprises par leur compagnon ? Pourraient-ils tenir ce discours face à des personnes âgées abandonnées dans des maisons de retraite ?

Peut-être que ces gens-là leur répondraient : « On le sait que tout est possible, regarde-nous ! » Les gens en souffrance n’ont pas besoin qu’on leur vende du rêve. Ils ont besoin de notre écoute, de notre compassion, de notre temps. Et c’est pour moi le seul vrai développement personnel qui permettrait à notre humanité de se développer : aller donner du temps aux autres. Il y a une réalité quotidienne dans laquelle tout n’est pas possible. « Tout est possible » signifie aujourd’hui « Vous pouvez avoir ce que vous voulez ». C’est à dire que l’on présente des éventualités, des options, des « possibles », comme des certitudes. Comme si on pouvait tout choisir, tout avoir, tout réussir. Il serait bien plus intéressant de dire aux gens : « Qui sait ce qui va arriver ? Restez ouverts aux surprises. Ne vous acharnez pas trop sur certains objectifs car vous ne maîtrisez pas tout. Profitez aussi de ce que la vie vous offre, même si ce n’est pas ce que vous aviez prévu. Peut-être que les choses ne tournent pas rond maintenant, mais cela changera peut-être. »

« Restez ouverts aux possibles ! » Je ne suis pas sûr que des dirigeants d’entreprise demanderaient à un conférencier de tenir ce genre de discours-là face à des équipes commerciales en manque de motivation.

Action

Un mois avant que je ne quitte la fonction publique, j’avais été sélectionné pour être jury d’un concours d’entrée. Ma décision de partir était déjà prise et les formalités administratives étaient en cours, mais j’ai quand même accepté cette mission. Le concours se déroulait à Paris et un soir où je dinais à l’hôtel dans lequel je résidais, j’ai été rejoint par un autre membre du jury. Alors que nous discutions du concours, je lui ai expliqué que j’avais fait le choix de prendre mon envol mais que j’avais des doutes, que je ne savais pas trop ce que j’allais faire ni comment j’allais m’y prendre. Je lui ai expliqué que j’avais perdu le sens dans ce que je faisais, que j’avais l’impression de désapprendre tous les jours, que mon cerveau n’était pas utilisé par ma hiérarchie, etc. Il m’a alors regardé et il m’a dit : « Tu sais. C’est normal. Ce n’est pas naturel cette vie que l’on doit mener. En tant qu’humains, nous ne sommes pas censés nous lever le matin pour envoyer des mails et demander à d’autres de faire ce que nous ne faisons pas nous-mêmes. À l’origine, nous sommes censés nous lever pour aller chercher notre nourriture, construire notre maison, être acteurs du monde. »

Cette discussion m’a vraiment rassuré car il venait de m’expliquer pourquoi j’avais eu besoin de changer radicalement de carrière. J’avais perdu le sens parce que je ne faisais pas par moi-même, parce que j’avais besoin d’agir, de faire, de construire. Les années qui suivirent me démontrèrent que je n’étais pas le seul dans ce cas. Loin de là.

Nous avons délégué notre aptitude à faire au travers non pas d’une société de produits, mais d’une société de services. Nous ne voulons plus nous embêter à trier une salade, à charger nos courses ou à nous occuper de nos aînés. Et une des conséquences de cela, c’est qu’à force de déléguer aux autres, nous n’arrivons plus à agir par nous-mêmes. Parallèlement à cela, tous nos repères ont explosé : la cellule familiale incertaine, les religions en lesquelles on ne croit plus, la politique qui nous a trahi. Que reste-t-il ? La consommation, les loisirs et le travail. Nous travaillons pour nous payer des loisirs qui nous permettent de nous détendre d’un travail qui nous sert à nous payer des loisirs etc.

C’est la distance aux choses de la vie, notamment à cause des nouvelles technologies, qui fait que nous avons besoin d’accompagnants. Nous nous sommes éloignés du réel et cela crée des situations complètement absurdes. Nous choisissons un travail intellectuel, de bureau, puis parce que nous manquons d’exercice physique, nous prenons notre voiture pour vivre une demi-heure d’embouteillages polluants et stressants afin d’aller faire du sport dans une salle de gym que l’on paie très cher.

Euh, juste entre nous : c’est quand la dernière fois que nous avons utilisé nos cerveaux correctement ? Nous pourrions remettre tout cela en cause, mais nous préférons nous dire :

« Ah, le monde a changé, la société est différente. »

Mais nous sommes la société, nous pourrions revoir tout cela. Et pourtant non, nous continuons jusqu’à parfois en perdre le sens : « Vous avez perdu le sens ? Payez donc un coach pour qu’il vous aide à le retrouver. »

Heureusement, il y a encore des gens qui agissent, qui se confrontent à la réalité. Lorsqu’ils sont dans la tempête, ils n’ont pas le temps de se faire coacher. Vous croyez vraiment qu’un skipper de bateau qui voit arriver sur lui une déferlante a le temps de se dire : « Je ne suis pas sûr d’avoir envie de cette vague. Quel est le sens de mon action au regard de cette vague ? J’ai besoin de me recentrer, je préfèrerais que la vague ne vienne pas sur moi. C’est trop dur, je vais plutôt ouvrir un gîte en Ardèche. »

Si nous nous jetions pleinement dans l’aventure de la vie, si nous traversions complètement toutes nos émotions, si nous nous connections à des travaux manuels, concrets, avec de la matière; si nous acceptions de vrais rapports humains et que nous traversions pleinement toutes les sensations que la vie peut nous procurer, y compris les très mauvaises, nous saurions de manière bien plus précise qui nous sommes, nous accepterions de manière bien plus sincère tout ce que la vie peut apporter.

Bonheur

Je crois pouvoir dire que durant une grande partie de ma vie je n’ai pas vraiment été heureux. J’ai vécu de grands moments de joie, la naissance de mon fils par exemple, qui fût un bonheur immense et indescriptible. J’ai vécu énormément de choses formidables avec des gens tout aussi formidables. L’humour, le rire et les bonnes tablées ont toujours été présents dans ma vie. J’ai eu d’excellentes relations professionnelles avec des projets passionnants, certains menant à de vraies réussites. J’ai fait la bringue, j’ai joué de la guitare à fort volume et rencontré tout un tas de gens exceptionnels. Mais globalement, j’étais toujours un peu négatif au regard de la vie, des choses simples. J’étais habité par une forme d’insatisfaction permanente, un mal-être qui faisait que je ne me sentais bien que lorsque j’étais en action, en train de créer des projets. Je ne savais pas simplement profiter du moment. Il fallait remplir le vide. Je pensais que pour me sentir bien, il fallait nécessairement « faire » quelque chose.

C’est le théâtre qui m’a appris à mieux traverser mes émotions et à accepter mon état du moment. Cela m’a consolidé émotionnellement. J’ai réalisé que l’on pouvait se sentir joyeux et triste en même temps et que c’était juste normal. Et j’ai commencé à me sentir vraiment heureux quand j’ai finalement arrêté de chercher une formule qui était censée me permettre de me sentir bien tout le temps. Le bonheur, selon moi, c’est juste être en vie et ressentir tout ce qui fait de nous des humains. Le bon comme le mauvais. C’est une posture vis-à-vis du monde : les gens heureux acceptent le monde tel qu’il est.

Et pour moi, il est assez surprenant de voir comment certaines personnes peuvent exprimer le souhait d’un bonheur immédiat, comme si cela se décrétait. C’est surtout la forme prétendument simple et accessible qu’est censé revêtir ce bonheur : « Il est où mon bonheur ? Attends, j’ai pas que ça à faire, j’ai des objectifs, moi, et je veux des choses simples : avoir une vie passionnante, réaliser tous mes rêves, trouver l’amour de ma vie, ne pas souffrir, ne jamais m’ennuyer, être entouré de gens sympas et beaux. Je veux être heureux ! Ok ? C’est pas compliqué, quoi ! »

Le fantasme projeté du bonheur est devenu un produit de consommation hyper-exclusif : il n’inclût que du positif et absolument pas de négatif. Comme si les êtres humains pouvaient atteindre un état de béatitude permanent toute la journée, traversé par des émotions uniquement positives. J’aimerais aussi témoigner que le bonheur n’est pas toujours une chose facile à encaisser. Pour y être passé, il n’est pas toujours facile d’encaisser émotionnellement un bonheur pur. Par ailleurs, pour être heureux, il faut aussi accepter de lâcher nos failles, nos blessures, nos peurs, notre culpabilité : toutes ces petites choses que l’on retient car elles nous donnent l’impression de contrôler notre « bordel » quotidien que l’on connait si bien. C’est toujours plus facile que de se laisser aller à de l’inconnu. Ceci dit, je suis convaincu que nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis du bonheur. Certains le fuient. Certains le voudraient, mais le sabotent. Mais peu importe, chacun sa vie. Le problème pour moi, c’est cette injonction moderne : il faut être heureux. Vous imaginez la pression sociale que cela insuffle ? Mais il se passe quoi si je me sens triste, honteux ou en colère ? Je refoule tout ça ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui culpabilisent de se sentir tristes. Double verrou émotionnel.

Et puis au bout d’un moment, je me dis qu’il faut lâcher l’affaire, non ? Peut-être faut-il se lever le matin et prendre la vie comme elle vient, la traverser, faire du mieux que l’on peut et basta ! Les gens heureux traversent tous les jours la même tempête émotionnelle que tout le monde : parfois ils sont gais, parfois tristes, parfois frustrés, parfois en colère. La seule différence est qu’ils ne se posent pas en victimes et qu’ils l’acceptent. Ils n’attendent pas de la vie autre chose que la vie. Ces gens-là ne font pas une liste de vœux à réaliser avant leur mort. Je fais allusion ici aux fameuses Bucket List où des adultes, font des lettres comme s’ils s’adressaient au Père Noël. Pensent-ils vraiment que c’est cela qui va changer le monde ? Nous créons le problème que nous voulons résoudre : parce que nous nous sommes déconnectés au quotidien de ce qui devient difficile, contraignant, long et frustrant, nous nous ramollissons émotionnellement. Nous ressentons alors une forme de vide qui nous amène à entamer une démarche de développement personnel pour retrouver ces sensations perdues. Le summum de la bêtise humaine pour illustrer mon propos ce sont : les « vacances enlèvement ». En effet, il est désormais possible de payer pour se faire enlever pendant ses vacances, afin de se reconnecter à des émotions que ressentent généralement des otages : la peur, l’humiliation etc. Le cerveau humain est fascinant non ? La moitié du monde souffre de la violence, de la guerre et de l’oppression, et pendant ce temps, d’autres personnes, n’ayant aucun problème, ni de santé, ni financier, eux, se font enlever pour souffrir. Moi je dis, faudrait parfois échanger les places, non ?

Altruisme

C’est l’industrialisation du développement personnel sous forme d’une pensée unique qui m’insupporte. Mais celui-ci est incontournable pour que chacun puisse se sentir à l’aise avec lui-même. J’ai suivi une analyse de sept ans, puis j’ai fait quelques séances entre hypnose et rites chamaniques deux années de plus et au milieu de tout cela, j’ai pratiqué le coaching en long, en large et en travers. Avec le théâtre en plus, tout cela m’a permis de survivre et de m’en sortir.

Bien entendu, nous devons grandir et travailler sur nous pour rendre ce monde meilleur. À condition que ce soit orienté dans la bonne direction. Celle des autres. C’est ce que je retiens de ce parcours. Nous devons en effet travailler sur nous-mêmes mais non pas pour être uniquement satisfaits de notre propre progression, mais surtout pour le mettre à contribution de la communauté, pour que globalement notre société puisse en bénéficier. Nous devons prendre soin de nous-mêmes, afin de prendre soin de nous tous.


REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 3 – Végan

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Végan

Je dois reconnaître au mouvement Végan la qualité d’avoir éveillé les consciences, ou du moins la mienne, sur la souffrance que l’humain inflige aux animaux pour des raisons parfois vraiment douteuses. Remarquez, quand on voit ce que l’humain inflige à l’humain, c’est sûr que des poules en cage ou des oies en batterie, ça passe sans problème. Peut-être, d’ailleurs, que si nous prenions un peu plus soin de notre communauté d’humains, nous deviendrions bien plus respectueux des ressources naturelles de ce monde.

Pour être tout à fait franc, jusqu’à lors, je ne prenais pas vraiment mes responsabilités pour tout ce qui concerne le respect de la biodiversité. En effet, je pensais que les vrais méchants, les salauds, ce n’était que ces humains qui s’octroyaient le droit de massacrer des éléphants, des rhinocéros, des baleines ou des requins pour la valeur marchande qu’ils représentent. Je ne réalisais pas que, moi- même, en consommant aveuglément de la chair animale, je participais, ne serait-ce qu’indirectement au traitement ignoble que subissaient les animaux.

Je me suis donc dit que je pouvais limiter ma consommation de viande, mettre les choses en perspective et réfléchir à de nouvelles manières de concevoir mon alimentation. Merci donc au mouvement Végan de nous aider à porter un regard plus juste sur le monde du vivant.

Bien. Passons maintenant à l’authenticité de mon propos.

Malgré tout le bien que je viens d’en dire, je pense qu’à un certain niveau, le Véganisme est un mouvement souvent idéaliste, un peu puéril et hypocrite. Il a tendance à nous éloigner les uns des autres et, surtout, il n’apporte aucune vraie solution à notre condition actuelle. Pourquoi dis-je cela ? Parce je pense qu’il faut certes protéger le règne animal, mais pas au détriment de l’être humain. Je trouve incohérent, obscène et franchement dégueulasse de la part de certains végans de se permettre dans de le même temps de :

• s’acheter des vêtements à base de fibre synthétique,
• de manger des steaks végétaux industriels au possible,
• de consommer de la vitamine B12 de synthèse,
• de culpabiliser les gens qui cherchent juste à s’alimenter, • de s’endormir avec une forme de bonne conscience en se disant que eux, ils sont irréprochables.

Une grande partie de l’humanité n’a pas de quoi se nourrir et il faudrait désormais se priver totalement de ce qui pourrait nous permettre de survivre ? De là où je viens, ce discours-là ne passe pas.

Dans ma famille, comme dans d’autres, les gens ont eu faim. Ils se sont serré la ceinture longtemps et beaucoup. Que ce soit du côté arménien, par mon père, avec la fuite qui suivit le génocide, ou du côté espagnol et italien, par ma mère, tous les miens ont un jour ou l’autre « crevé la dalle ». Il fallait survivre. Ils devaient partager, les frères et sœurs étaient nombreux et il n’était pas rare que l’on saute un repas. De là où je viens, manger c’est avant tout rester en vie et en bonne santé. Fort de ce vécu, je me mets à la place de tous ceux qui fuient aujourd’hui des régimes violents et qui subissent un exil forcé. Ils viennent chercher chez nous un minimum de dignité humaine, ne serait-ce que par le fait de pouvoir nourrir leurs enfants, et ce qu’on leur dit c’est : « Non, il ne faut pas manger de la chair animale ? » Vraiment, du fond du cœur, je ne comprends pas que l’on préfère avoir de l’empathie en premier lieu pour des animaux, même s’ils ont une sensibilité indéniable, avant même d’avoir de l’empathie pour des humains. On pourrait me l’expliquer mille fois que je ne pourrais adhérer à ce propos. Voilà d’où vient mon rejet de toute cette bonne conscience alimentaire.

Ceci étant, prenons un peu de recul.

Plutôt que de limiter la base de mon discours à une sphère émotionnelle et personnelle, allons sur le terrain des arguments et de la réflexion. En effet, je trouve les arguments donnés par les porteurs de ce mouvement très fragiles. Ils ne vont pas au bout des choses, et ne ciblent jamais vraiment le vrai problème. Quitte à régler le problème de l’exploitation du vivant par l’homme, autant y aller à fond. Quel est ce problème ? Il n’y aura pas de grande révélation venant de ma part pour répondre à cette question. Mais plutôt que de l’exposer directement, je préfère faire une liste d’arguments végans qui, selon moi, ne tiennent pas la route mais permettent de mettre en avant ce à quoi il faut vraiment réfléchir.

Manger un œuf, c’est manger un être vivant

Certes. Sauf que, la poule pond des œufs, tous les jours, qu’ils aient été fécondés ou pas. La poule n’a pas besoin du coq pour pondre des œufs. Dans tous les cas, même si l’humain n’était pas sur Terre, les poules pondraient des œufs malgré tout. Les œufs ont toujours été pondus, avant même que le concept végan n’existe. Peut-on faire un procès d’infanticide aux poules, qui de manière inconsciente pondent des œufs non fécondés ? Saletés de poules irresponsables !

C’est ainsi : les poules pondent des œufs et ce, depuis toujours. Et donc ? Nous devrions culpabiliser de manger un œuf sous prétexte que potentiellement, il aurait pu donner lieu à un poussin si un coq avait bien voulu honorer madame la poule ? Non. C’est là du principe idéaliste qui, à part permettre d’observer pourrir des œufs par centaines, posés à terre après la ponte, n’amène à rien.

En revanche, placer des milliers de poules dans des cages, dans des conditions infâmes pour en extirper le maximum de bénéfice financier, ceci n’est plus acceptable. Sauf, que pour le coup, ce n’est pas manger un œuf qui est un problème, mais la production industrielle qui s’est organisée autour de cette ressource animale. C’est parce qu’un humain a décidé que le mot « alimentation » pouvait signifier « commerce » que les choses ont commencé à partir en sucette. Quand j’étais enfant, sur l’enseigne des magasins était écrit « Alimentation ». Preuve de l’association entre l’outil de vente et la ressource qu’il représente.

L’animal n’est pas fait pour créer des vêtements

Je ne reviendrai pas sur le cas de ces salauds qui dépècent des animaux pour en faire des vêtements de luxe ou des trophées de chasse, car ils n’entrent pas dans mon propos. Je m’intéresse à la survie des espèces et à celle de l’homme en priorité. Je me dis donc que nous devrions être heureux que le mouvement Végan ne soit pas apparu il y a quelques centaines d’années. Si cela avait été le cas, les Inuits qui ont survécu grâce aux peaux de bêtes, à la graisse d’otarie, les habitants de l’extrême nord de l’Europe, ainsi que ceux de la Sibérie, auraient tous disparu depuis fort longtemps.

Nous avons survécu grâce à l’animal, et qui plus est, l’animal a survécu grâce à l’animal. Nous sommes une espèce animale et nous sommes profondément attachés, en tant que représentants du vivant, à notre survie. Quoi que nous ayons traversé, nous avons appris à nous adapter. Que ferions- nous, végan ou pas, si nous devions survivre face au froid ou à la faim, sans rien autour d’autre que la nature pour nous y aider ? Qui se laisserait mourir de froid ou de faim ou se laisserait manger sous prétexte que l’animal, lui, « il est plus respectueux de la nature » ?

Je nous souhaite de ne jamais croiser un lion affamé. Son respect de la nature pourrait nous paraître tout à coup bien plus contrasté. N’oublions pas que, dans certains cas, les lions mangent leurs jeunes. « C’est normal, ils ne sont que des animaux. » diront les végans ? Et oui, sauf que, chers amis végans, on ne peut pas en même temps prêter des vertus de supériorité éthique aux animaux, et leur trouver des excuses lorsque cela nous arrange.

Qu’on le veuille ou non, des représentants d’espèces animales qui se mangent entre eux, cela fait aussi partie de « la nature ». Une nature dont nous sommes partie prenante. Si demain nous en venions à avoir faim, que nous soyons végans ou pas, nous redeviendrions des lions. Nous ferions ce qui est en notre pouvoir pour manger, nourrir nos enfants et survivre. Et si c’est du lapin ou du canard, nous le ferions quand même.

Je pense d’ailleurs – et je reconnais que ce que je vais dire n’est qu’un croyance et absolument pas un fait scientifique – que si nous ne sommes pas restés des cueilleurs, c’est parce qu’à un certain moment, dans certaines régions du monde il n’y avait rien à cueillir et que l’instinct de survie nous a amenés à trouver d’autres alternatives. Et si l’on s’y intéresse de plus près, nous n’avons jamais été des cueilleurs. Nous étions des chasseurs-cueilleurs.

Produire de la viande pollue

C’est vrai. À 100%. Indéniable. Supposons donc, qu’en effet, nous arrivions à nous affranchir de la chair animale. Nous arrêterions les usines et laisserions enfin les bovins, ovins et volailles en paix. Il nous faudrait donc des substituts végétaux pour nous alimenter, dans la mesure où le sable et la pierre ne sont que très peu nourrissants pour l’homme et très difficilement digestibles.

Sauf que, le problème persisterait : nous ne mangerions plus de viande, mais nous serions toujours autant d’individus sur Terre. Et il faudrait nourrir tout ce beau monde. Et vu que l’avidité de l’homme serait toujours bien présente, l’humain en arriverait à produire de manière industrielle du « végétal » et s’en prendrait directement à toutes les ressources naturelles disponibles : plantes, racines, fruits, légumes.

C’est d’ailleurs déjà le cas. Les sols agricoles sont déjà ultra- utilisés, massacrés, surexploités à des rythmes infernaux par de grands groupes alimentaires, pour de simples raisons de rendement. Les graines sont génétiquement modifiées permettant ainsi aux industriels d’avoir un contrôle complet sur la qualité de ce que l’on mange. La vie elle-même est devenue un produit. Très bientôt, la nature ne sera plus naturelle.

Je vous laisse donc imaginer ce que cela serait si, en plus de cela, notre seule source d’alimentation venait du végétal. Animal ou végétal, il y aura toujours des financiers avides de s’engraisser sur le dos des humains qui veulent juste se nourrir. Au final, nous assècherions la terre avec un rythme commercial supérieur à celui de la nature. Et qui en ferait les frais ? Tout le règne animal. Surconsommer du végétal amènerait donc au même résultat que surconsommer de la viande. Par conséquent, ce n’est pas le fait de manger de la viande qui est un problème.

Manger un steak, c’est manger du cadavre

Ok. En partant de ce postulat culpabilisant, les végans et les végétariens ont créé à eux seuls un marché entier sans que les industriels n’aient eu à créer la moindre campagne marketing. Pour créer du Red Bull, il a fallu beaucoup, beaucoup de campagnes de test marketing. Tout simplement parce que personne ne s’est jamais levé le matin en exprimant ex nihilo qu’il voulait une boisson énergisante à base de taurine, saturée en sucres, pour la mélanger dans de la vodka en boite de nuit.

En revanche, pour le bio, le végan et le végétarien, si. Le besoin a été exprimé directement. Réaction des industriels « Vous voulez du bio, du végan ? Mais bien sûr mes petits amis, on va vous créer ce dont vous avez besoin. Et en plus vous savez quoi ? On va vous faire payer encore plus cher pour ça. » Ce sont les mêmes industriels qui créent des mouroirs à porcs chargés d’antibiotiques, qui au travers d’une autre filiale de leur groupe créeront des plats végétaux bio et éco-responsables pour une clientèle captive dès le début. Et une fois de plus, la source du problème est la même.

Toutes les vies se valent

Pourquoi pas. J’entends vraiment le discours anti-spéciste, et je me dis qu’en effet, aucun veau ou lapin, ne se réveille un matin en estimant « qu’il est né pour mourir ». Je me souviens de cette vidéo d’un agriculteur racontant qu’un jour, après avoir retrouvé une de ses vaches après de longs mois d’absence, celle-ci s’était approchée de lui et lui avait donné un léger coup de tête au niveau de la poitrine, au niveau du cœur. Il expliquait, les larmes aux yeux, que pour lui, ce geste n’avait pas été anodin et que cet animal venait de lui dire combien il était heureux de le retrouver. Deux représentants du vivant ressentant une connexion.

Pourtant, quelque chose coince au niveau du raisonnement anti-spéciste. Si toutes les vies se valent, si nous ne sommes pas censés nous en prendre au règne animal et si les animaux et les humains sont égaux, cela signifie que les animaux ne sont pas censés s’en prendre à d’autres animaux non plus. Pour résumer : si l’homme et l’animal sont égaux à cent pour cent, et que « manger de la viande c’est mal », alors ça l’est pour tout le monde.

Comment allons-nous expliquer à un lion ou à un requin de ne pas s’en prendre à leur proie, même s’ils sont carnivores et qu’ils n’ont pas le choix ? Là où je veux en venir, c’est que l’argument de l’égalité ne tient pas pour les animaux eux- mêmes. Alors pourquoi tiendrait-il pour nous ? Comment expliquer à un animal qu’il ne peut s’en prendre à un humain ? Ou alors, cela signifie que pour ce point-là, nous ne sommes pas égaux avec les animaux. Et que donc, nous ne sommes pas égaux du tout.

C’est le problème avec l’égalité : soit elle est bilatérale, soit elle ne l’est pas. Il n’y pas d’égalité sélective ou contextuelle. Ah, oui je vois, nous les humains, nous avons le choix du fait de notre intelligence et ce n’est pas notre instinct que de tuer. Tant qu’on a à manger, certes. Mais si nous devions expérimenter la faim…Généralement face à la controverse que je viens d’apporter, c’est l’argument suivant qui est présenté par les végans, celui qui contredit directement celui que nous venons de voir.

Tue-le toi-même

Celui-là est assez surprenant. Manger de la viande se mérite et, pour certains végans, la noblesse vient du fait de tuer la proie soi-même, pour manger. Donc, si j’étais chasseur, je mériterai plus ma pitance ?

Très bien. Devenons donc tous chasseurs. Si nous devenions tous des tueurs d’animaux, arme au poing, et que nous tuions uniquement les proies dont nous avons besoin, alors, les choses seraient acceptables ? Le problème est que tout le monde n’est pas câblé pour tuer des animaux. C’est pour cela, qu’à une époque, seulement certains membres de la tribu se dédiaient à la chasse.

Pourquoi les choses ont-elles dégénéré ? Parce qu’un jour, quelqu’un a dit : « Maintenant, vous allez me payer pour que je chasse pour vous » et qu’en même temps d’autres personnes se sont dit : « Puisque il y a des chasseurs que l’on peut payer pour chasser, pourquoi je vais m’embêter à chasser moi-même ? » Et depuis nous payons pour avoir la nourriture directement dans notre assiette. Une fois de plus, le problème est ailleurs.

La conscience de l’homme

Une seule espèce possède la conscience. L’homo sapiens sapiens. Nous. Les animaux ont développé des formes d’intelligence et sont dotés d’émotions, mais ils n’ont pas conscience d’eux-mêmes. Ni des autres. La gazelle ne sait pas qu’un léopard est un léopard, et ne sait même pas qu’elle est une gazelle. Ainsi, sous prétexte que nous sommes intelligents et conscients, nous aurions une responsabilité supérieure qui devrait nous amener à pouvoir nous soustraire à notre condition de membre du vivant et avoir la charge à elle-seule en tant qu’espèce de toutes les autres espèces. Je trouve cela un peu mégalomane, et finalement très humain. Mais pourquoi pas. Sauf que là encore, ça n’est pas à la carte et il faut aller au bout de choses.

S’il est question de faire jouer notre conscience, nous ne devrions pas posséder des chiens ou des chats ou autres animaux domestiques. Surtout que nous les nourrissons avec quoi ? Des bonnes pâtés industrielles ou des croquettes artificielles polluantes et très peu respectueuses de l’environnement. Ne faudrait-il pas les libérer pour qu’ils prennent leur place par eux-mêmes dans le règne animal ? Il faudrait qu’ils chassent à nouveau, qu’ils trouvent d’autres sources de tendresse, qu’ils survivent d’une manière ou d’une autre. Mais au moins, tout le règne animal serait respecté. Non ?

Au final

Je trouve trop facile de vouloir garder tous les avantages que nous procurent les animaux et jeter la pierre à ceux qui selon moi se comportent juste comme des humains, c’est à dire qui consomment raisonnablement ce que la terre leur offre. Je trouve indécent que l’on veuille culpabiliser les humains de se nourrir surtout lorsque l’on sait qu’une grande partie de l’humanité ne mange pas à sa faim.

Je pense que le mouvement Végan a été créé par de gens qui n’ont jamais souffert de la faim et qui ont voulu aussi se donner un rôle dans notre société. C’est pour cela que c’en est devenu un culte, une religion qui comme toutes les religions est chargée de principes de culpabilité et de pénitence. Et je trouve cela inhumain.

D’un autre côté, ce qui est inhumain, c’est d’avoir transformé la moindre ressource naturelle, qu’elle soit minérale, végétale ou animale, en une source de profit.

Même le vide du ciel en est victime : ne paie-t-on pas plus cher pour avoir une belle vue ? Payer cher, pour « voir » de l’air. Pardon, mais je trouve ça d’une débilité affligeante.

Comment fait-on pour accepter cela ? Comment fait-on pour le justifier ?

J’évoque la transformation de ressources naturelles en source de profit mais on pourrait aussi noter que la transformation peut se faire en source de plaisir. Je pense là à l’expédition annuelle Miss France qui amène toutes ces candidates à l’autre bout du monde pour nager avec des raies mantas et « vivre une expérience de connexion à la nature ». Sérieusement ? Mais quelle raie manta s’est dit un jour : « Tiens, j’aimerais bien croiser une Miss France en bikini » ?

Remarquez, derrière ce plaisir il y a encore du ? Du ? Du profit. Pour en revenir à la nourriture : les sociétés qui distribuent de la nourriture ne le font pas seulement pour que nous puissions nous nourrir. Elles ne le font pas non plus pour vivre décemment. Non : elles le font pour s’enrichir massivement. Le problème, ce serait donc notre société de consommation. Mais qu’est-ce que la société de consommation ? Certains diront que ce sont les seigneurs de la grande finance et leur avidité qui sont à l’origine de tout. Ils en veulent plus et plus et encore plus.

Certes, mais qu’en est-il de l’avidité qui amène tous ces gens à se ruer dans les magasins comme des fous, dans tous les pays du monde, lors de l’ouverture des soldes ou des Black Fridays ? C’est la même avidité qui unit tous les êtres humains, et qui est basée sur le même ressort psychologique : la peur du manque. Nous devrions prendre confiance autour du fait que, globalement, il y a assez pour tout le monde. Mais l’humain n’est pas fait ainsi. Gandhi le disait : « Notre problème, c’est la peur. » Nombre de paquets de pâtes et de rouleaux de papier cul stockés pendant la crise du Coronavirus pourraient vous le confirmer. Ghandi n’a jamais eu aussi raison.

Avec un peu de hauteur, et en sortant du débat « végan ou pas végan », la question n’est donc pas de savoir ce que nous devons consommer, viande ou pas viande. La question c’est de savoir comment moins consommer de tout. Les végans sont apparus à cause des ravages de la société de consommation. S’il n’y avait pas eu toute cette surexploitation animale, jamais les végans n’auraient eu à mettre en œuvre des actes excessifs pour nous alerter sur notre propre dérive. Certes la société a changé, mais nous sommes la société. De la même manière, nous sommes la société de consommation. Nous aussi nous avons créé cela en acceptant cette débauche de produits et services. Cela nous arrange de ne pas trop la remettre en question. Moi le premier. Nous pourrions changer tout cela. Le problème évoqué depuis le début de ce chapitre, ce n’est donc pas les végans, les industriels, l’argent ou la consommation.

Le problème, c’est nous.