Leçons de vie après le Covid19

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Démonstration

Lorsque la pandémie du Covid19 nous a touchés, je n’avais pas complètement pris conscience moi-même de l’ampleur des conséquences qu’il allait avoir sur nos vies. Cet ouvrage a été écrit avant, pendant et après le confinement. Je n’imaginais pas une seconde que ce confinement allait d’une part m’imposer un arrêt net dans mon quotidien, comme ce fût le cas pour la plupart des citoyens français et pour près de la moitié de la population mondiale ! Et d’autre part, je n’avais pas vraiment imaginé combien la sortie de ce confinement allait changer mon écriture.

Positif

Cet épisode aura révélé notre aptitude à la solidarité et aura montré combien nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour le bien de notre société. Par ailleurs, malgré des tentatives diverses de créer des polémiques, nombre d’acteurs majeurs de notre société ont rappelé qu’il n’était pas le moment de régler ses comptes, mais de faire front. Cette crise a aussi révélé notre aptitude à la survie et à l’adaptation. En cette phase si difficile, l’humain a commencé à reprendre sa place et à agir pour l’humain. Nous avons dû nous isoler les uns des autres pour nous protéger et prendre soin de nous. Nous avons démontré jusqu’à présent notre aptitude à l’empathie, au soutien et à l’union. Des médecins sont morts pour que nous vivions et nous en avons pris conscience. Tous les soirs nous les applaudissions pour les remercier parce que nous avions compris la chance que nous avions d’être en vie. Nous avons aussi senti que ce virus ne ferait pas de détail et qu’il était imprévisible. Comme tous les virus, il ne connaît pas de frontière et n’a rien à faire de notre compte en banque. Ils nous a mis sur un pied d’égalité : « Bonjour, je suis le Covid19. Je me fous de qui vous êtes. Vous êtes contaminé et là, vous êtes mort. » Conséquence majeure, la majorité des gens se sont enfin posés pour se dire : « Comment faire pour changer ? Nous avons créé ça ! » L’humanité a commencé à rejeter le pire de notre société moderne et à réaliser qu’il y avait mieux à faire que de courir derrière la futilité. Génial. On avance.

Malgré tout…

Déni

Allez, on se fait plaisir, on en parle ?

On en parle de cette dame qui malgré les consignes de confinement a décidé d’aller faire son Kéno dans la galerie marchande proche de chez elle pour ne pas changer ses petites habitudes ? Que dire de ce couple de grenoblois qui, en période de confinement, décide de partir avec ses deux enfants au Cap Ferret en voiture pour mieux vivre le confinement ? Ce même couple en arrivant au Cap Ferret décida de rentrer à Grenoble quelques jours après, encore en voiture, parce que la plage était interdite pour cause de confinement et qu’ils ne supportaient pas l’idée d’être enfermés à 4 dans un appartement de 40 m2. Pour info, ils n’ont été contrôlés « que » quatre fois pendant cet aller- retour. C’est sûrement pour cela qu’ils n’ont jamais remis leur vision des choses en question.

Je me pose la question : qu’est-ce que je pense vraiment de cette femme qui continuait à nager dans la Baie des Anges à Nice tous les jours et qui, lorsqu’on lui demanda : « Vous n’avez pas le sentiment de vous mettre en danger ainsi que les autres ? » répondit : « Non, pourquoi ? J’aurais dû ? » J’ai du mal à l’accepter mais une partie de la population veut traverser la vie en ne se rendant compte de rien et en n’étant pas importunée dans son petit confort. Et cela ne concerne pas que les plus nantis. Je ne l’avais pas vraiment touché du doigt et c’est aussi ce que je retiens de ce confinement à titre personnel.

Alain Chouraqui est directeur de recherche émérite au CNRS, mais aussi président fondateur de la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, dans les Bouches- du-Rhône, et auteur de Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme. Il explique qu’une société telle que la société française est constituée de 3 parties. D’abord, les républicains et démocrates : ceux qui croient en la liberté et en la démocratie. En un mot : la République. Puis, il y a les extrêmes : ceux qui veulent tout casser et prendre le pouvoir en favorisant l’obscurantisme, la pensée unique, la suppression de l’ennemi. Et enfin, il y a la troisième partie, celle qui ne prend pas position. Celle qui ne veut pas savoir. Et c’est de cette dernière partie que dépend la bascule ou pas d’un pays dans le totalitarisme. Vous connaissez cette troisième partie. Mais si, je vous en ai parlé. C’est dans cette troisième partie que l’on trouve des gens qui vont faire leur Kéno, qui partent au Cap Ferret ou qui vont nager quotidiennement en période de confinement.

Suspendu

La planète, dès que l’on arrête nos activités humaines, reprend ses droits. Moins d’avions, moins de croisières, moins de voitures. Le niveau de pollution baisse, le silence s’installe. J’en ai toujours été convaincu : la planète n’a pas besoin de nous. Elle a juste besoin qu’on lui fiche la paix. En revanche, nous avons besoin d’elle. Et nous avons besoin de nous. Avant cette crise et ce confinement, nous étions proches physiquement, mais beaucoup moins proches socialement. Lorsque nous sommes passés en confinement, c’est l’inverse qui s’est installé. Nous nous sommes éloignés les uns des autres physiquement et pourtant, nous avons développé un lien social fort. Nous nous manquions. Ou plutôt nos interactions nous manquaient. Nous avons vécu pendant ce confinement un moment de grâce ou tout était suspendu. Enfin, nous avons fait ce qui est important : nous protéger les uns les autres. Nous avons consommé moins. Nous avons partagé notre savoir, nous avons donné de notre temps ne serait-ce que par les réseaux sociaux. Nous avons fait preuve de bienveillance et nous avons tenté de retenir nos instincts.

Parce que vous avons commencé à prendre soin de nous – nous y étions bien obligés – notre attention s’est dirigée sur ce dont nous avions réellement besoin. Enfin. Mais maintenant que nous en sommes sortis, ne pourrions-nous pas continuer à proposer de notre temps gratuitement pour les autres plutôt que de retomber dans notre égoïsme / individualisme ? Lorsque les écoles et universités ont fermé en premier, des personnes ont proposé aux parents démunis de garder leurs enfants. Ne pourraient-ils pas continuer de le faire maintenant ? C’est ce qui se faisait dans les quartiers il y a 50 ans. Les gens s’entraidaient naturellement.

Nous venons de comprendre que la Terre peut renaître d’elle- même simplement si nous nous calmons et si nous arrêtons de courir derrière nos fantasmes, nos désirs, nos besoins toujours plus grands. Ne pourrions-nous pas maintenir cet état de quiétude en passant du temps avec nos proches, nos voisins et donc en roulant moins, en voyageant moins, en consommant moins ? J’ai l’impression que non. Au moment où j’écris ces mots, j’espère que ce n’est pas une deuxième vague meurtrière qui viendra nous rappeler à l’ordre. 


Héros

« We could be heroes, just for one day » (Nous pourrions être des héros, même pour un jour) chantait David Bowie. Nous y voilà, David. Nous y voilà. Il y a encore quelques jours, la société de consommation nous urgeait de devenir « les héros de notre vie parce que nous le valions bien » comme déjà évoqué dans le chapitre Conceptuel.

Aujourd’hui, nous voyons qui sont les vrais héros : les soignants, les employés de supermarchés, les militaires, les policiers… Tous ces gens sont à notre service, sans aucune protection et s’exposent tout simplement parce que c’est leur job. Petit rappel : ils le font 365 jours sur 365. Et puis il y a nous. Nous qui jouons au héros parce que la situation le demande. Nous allons au-delà de nos propres limites pour proposer le meilleur de nous-mêmes.

Pendant le confinement, je me posais la question suivante : ne pourrions-nous pas dispenser notre bonté à petites doses au quotidien, en tant que citoyens ? Depuis le déconfinement, j’ai la réponse. Du moins pour mon cas personnel. Pendant le confinement, tous les soirs, au moment des applaudissements des soignants, à 20h, je prenais ma guitare électrique et mon ampli et je jouais un morceau pour mes voisins. Carlos Santana, Gary Moore, Dire Straits et même la Marseillaise. Tout y est passé. J’ai joué au total 49 fois pour mes voisins. Tout le monde me remerciait et applaudissait deux fois plus fort. Cela me faisait me sentir bien avec moi-même. Je me sentais appartenir à une communauté.

Vers la fin du confinement, j’ai commencé à fatiguer. Il m’était de plus en plus difficile de travailler un nouveau morceau à jouer. Je me suis dit que, malgré ma bonne volonté, je n’arriverais pas à faire plus. Et j’ai donc arrêté le soir du déconfinement. Certes, cela m’avait demandé pas mal d’énergie de préparer chaque jour un nouveau morceau, mais j’ai surtout réalisé que je devais reprendre ma vie et avancer.

Je ne pouvais pas continuer à justifier ce confinement et il fallait reprendre le chemin de la vie même si le virus était encore parmi nous. Ce confinement, c’était facile quelque part : je jouais un morceau tous les soirs, je faisais du bien aux gens, cela flattait mon ego. Mais au bout d’un moment, j’ai eu besoin d’autre chose. Si cela vaut pour moi, cela doit valoir pour d’autres. Certes cette pause a été bénéfique pour beaucoup de monde tant cela nous a recentrés. Mais rester dans une bulle de protection ne colle pas à l’humanité. Nous avons besoin de nous confronter à l’autre, de nous rapprocher, d’affronter les défis, d’avancer, de donner du sens à notre action. Qu’on le veuille ou non, l’instinct de vie revient en force même s’il n’y a rien de rationnel là-dedans.

« We could be heroes, just for one day » chantait David Bowie. On l’a fait David. On l’a fait. Et surement que nous le referions.

Mais il nous faut vivre entre temps.


Le choix de vivre (ou pas) comme on le souhaite

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Éthique

L’éthique nous fait nous poser des questions et n’apporte que peu de réponses. Nous parlons d’ailleurs de questions d’éthique, rarement de réponses. Comme évoqué dans le chapitre Contradiction(s), lorsqu’il est question d’éthique nous sommes encore dans la situation du cœur face à la raison.

Lorsque Vincent Lambert demande clairement à ce qu’on ne le maintienne pas en vie artificiellement, notre cœur se brise à l’idée que ses parents lui refusent son droit à être en paix et le maintiennent en état de coma, par pur égoïsme pensons-nous ou pour des raisons religieuses. Lorsque les parents de Vincent Lambert s’entendent dire que leur fils Vincent va être débranché, malgré leur refus, leur cœur se brise à l’idée que la chair de leur chair disparaisse à tout jamais, et que leur foi ne soit pas respectée. Au milieu de cet affrontement émotionnel, la raison et l’éthique. Des médecins, des philosophes tentent de mener la réflexion universelle suivante : sommes-nous propriétaires de notre corps ? En portant atteinte à nous-mêmes, ne portons-nous pas atteinte à toute notre conscience collective ? Avons-nous le droit de supprimer une vie même si le détenteur de cette vie l’a souhaité ?

Le cœur face à la raison.

Lorsque l’on apprend que Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, notre cœur se brise, et la rage monte. On imagine cet homme violent s’en prendre à coup de gifles à une femme, qui plus est une des actrices préférées des français, provoquant ainsi l’œdème cérébral fatal. Notre cœur de père, de mère, de sœur ou tout simplement d’être humain, se serre puis se déchaîne à l’idée que cela ait pu se produire pour l’un de nos proches. Lorsqu’elle s’exprime, la raison dit que Bertrand Cantat a été jugé, emprisonné et libéré après huit ans d’incarcération et que, pour la société civile, il a payé sa dette. Notre cœur s’étreint à l’idée qu’il se remette à chanter, qu’il soit applaudi et que, les parents de Marie puissent voir l’assassin de leur enfant célébré sur scène. Pourtant, la partie de Bertrand Cantat qui serait célébrée sur scène, sa part de poésie, c’est de cette partie-là dont Marie était amoureuse. C’est cet homme-là avec ses douleurs, ses blessures et ses mots qui l’ont fait l’aimer. Si Marie aimait cette part de Bertrand Cantat, pouvons-nous l’aimer nous aussi sans culpabiliser ?

La raison revient toujours chargée de questionnements philosophiques pour nous questionner sur le droit à l’oubli, au pardon, à la rédemption. Mais cela ne peut se traverser seul, chacun campé derrière ses jugements. C’est quand on s’aide mutuellement à grandir, quand on s’éduque et qu’on se guide vers la rédemption qu’alors nous nous rapprochons du meilleur de l’humanité. Mon cœur me dit que je n’en serais peut-être pas capable si ma fille était morte sous les coups de son compagnon. Mais ma raison me fait dire que c’est vers cela qu’il faut aller. J’en suis convaincu. Nous devons grandir collectivement au-delà de nos errances personnelles.

Lorsque le cœur s’exprime, des victimes d’abus sexuels créent #Metoo et la parole des femmes se libère. Un cœur trop plein qui n’en peut plus. La justice peut alors faire son travail avec raison. Nous assistons à la punition publique d’un Harvey Weinstein, prédateur sexuel professionnel. La justice s’applique avec discernement puisque dans cette affaire, l’accusé a été condamné pour certains chefs d’accusation et pas pour d’autres. Un discernement qui protège les victimes au point qu’il a même été prouvé que oui, on peut avoir été violé et entretenir après une relation suivie avec l’agresseur, mais que l’on reste avant tout une victime, à cause de l’emprise psychologique de l’agresseur sur l’agressée. L’agresseur reste l’agresseur. La victime est la victime.

Heureusement que pour l’affaire Weinstein, ce n’est pas le cœur qui a jugé. Heureusement qu’il y avait un juge, un procureur, des avocats, des psychologues, des policiers, des jurés pour fouiller le dossier, interroger les victimes, comprendre l’emprise et le consentement, recouper les témoignages et ressortir avec un avis clair et lucide sur l’affaire. Car sinon, le cœur de certains aurait pu se déchaîner sans discernement et les amener à penser ainsi : « Ah bon, elle y est retournée plusieurs fois après avoir été violée, alors elle l’a bien cherché, elle est coupable aussi. » Ce même cœur qui peut être noble et qui explose parce que nous en sommes arrivés à une exaspération telle, pour ce qui est des violences infligées aux femmes et aux enfants, que le César décerné à Roman Polanski en 2020 est comme une goutte d’eau qui fait, non pas déborder, mais exploser le vase.

Pourtant la raison pourrait nous aider à y voir clair et à canaliser le cœur. Le cœur nous fait dire : « Polanski, il n’a pas été jugé, il est en fuite ! » La raison répond : « Si monsieur Polanski avait purgé sa peine complètement, de manière claire et nette, aurait-il eu le droit au pardon, à la rédemption, à la réinsertion ? Est-ce qu’il aurait eu droit à son César de Meilleur Réalisateur ? » Le cœur répond : « Non, bien sûr que non. » Ma raison m’a amené à décortiquer les détails de cette affaire pour comprendre. Et mon cœur s’est soulevé à chaque nouveau fait. Ma raison me fait dire que si nous en sommes là, c’est aussi qu’une société des années 70, 80 et 90 a accepté cela. Et je n’en suis en rien responsable. Mon cœur me dit que je dois l’accepter, que ce qui est arrivé est terrible mais que l’époque permettait cela.

Ma raison, me fait dire que nous avons commis des erreurs collectivement en laissant cela se passer et maintenant il faut regarder vers l’avant. Non, je ne lyncherai pas cet homme. Je n’en ai pas le pouvoir. Mon cœur a du mal à l’accepter mais ma raison m’y aide : on peut violer, avoir commis des choses terribles et être un grand artiste. Eh bien oui.

Je découvre alors le drame de la vie humaine. On peut avoir violé et être pardonné par sa première victime, et rester à jamais un homme qui aura changé la face du cinéma. Mon cœur ne se remet pas d’avoir appris qu’Hitler a réalisé des toiles de peinture, certes très médiocres, mais qui se sont vendues très cher il y a encore quelques années. Ma raison doit m’aider à comprendre que cet homme qui brûlait les livres et les êtres humains, le plus grand tyran de tous les temps, s’amusait parfois avec des enfants et avait accès à l’art, même de manière médiocre. Mon cœur a du mal à accepter que ce bourreau psychopathe avait une part infime de poésie en lui. C’est dur à encaisser, cela me provoque la nausée, mais c’est ainsi. Ma raison me fait dire que ce César de Polanski dérange parce qu’il démontre que l’art existe en chacun de nous, même chez le pire des monstres, mais surtout qu’il dépasse toute morale et toute justice humaine. L’art dépasse la morale et la justice. Le film J’accuse de Roman Polanski est avant tout une œuvre d’art qui aidera nos enfants à mieux comprendre l’antisémitisme et comment le combattre. Et qu’on le veuille ou non, c’est le cœur d’artiste de Polanski qui l’a réalisé.

L’art m’apparaît comme l’expression d’une humanité universelle chargée du pire comme du meilleur. Une vérité impossible à juger, qui dépasse tout entendement, toute raison, et qui malgré tout reste chargée d’évidence. Mon cœur et ma raison associés m’aident à entrevoir que l’Académie des Césars a peut-être voulu récompenser la partie du cœur de Polanski qui fait du cinéma. Pas l’autre.

Ma raison me fait comprendre qu’avec ce César, on ne peut faire entrer le Roman Polanski dans la case du « monstre absolu ». Je réalise que la complexité humaine n’entre dans aucune case. Et c’est pour cela que nous nous déchirons autour de cette affaire Polanski.

La société actuelle voudrait que la complexité de notre condition humaine puisse entrer dans une case. Une case où chacun doit être à sa place, dans une posture bien parfaite, bien rassurante où chacun peut être à la bonne place afin que l’on puisse le juger si besoin. Mon cœur m’aide à ressentir ce que doivent ressentir ceux qui n’acceptent pas leur propre complexité, leurs propres contradictions et leur propre part d’ombre. Lorsque l’on se sent écœuré par l’action d’un autre, c’est la part d’ombre en nous qui est activée et qui se manifeste.

Ce César est la cristallisation de notre propre part d’ombre. Surchargé par l’activité de mon cœur, ma raison m’aide à prendre du recul afin de percevoir cette crise autour du César de Polanski non pas comme une fin en soi, mais comme un symptôme, un révélateur d’une société qui change. Quelle société voulons-nous ? Quelle que soit la réponse, nous devons la construire ensemble, en paix. Pas entre femmes et hommes. Mais entre êtres humains. Au-delà de toute étiquette.

Nous, membres de la société, citoyens, nous devons nous rassembler et sortir de nos clivages. Il nous faut continuer à prendre soin de notre langage, à rester précis dans notre manière de penser, à cultiver notre philosophie et accepter la contradiction. Il est fondamental de laisser le cœur s’exprimer mais pas au point d’en faire un unique élément de jugement. Plus que jamais, je ressens qu’il nous faut réfléchir et ne pas trop faire commerce de nos émotions, même si nous sommes blessés parfois au plus profond.

Je suis convaincu que notre plus grand défi est désormais de ne pas accepter la pensée émotionnelle commune, notamment la pensée digitale immédiate des réseaux sociaux, comme l’unique solution à tout. Nous devons avancer en tant qu’êtres humains qui sortent de la caverne platonicienne de leurs pulsions, pour construire un monde avec philosophie, recul et discernement.

Dans les affaires que j’ai citées personne ne semble se poser la question de l’entourage. Pour ce qui concerne Bertrand Cantat, je me demande : comment doivent se sentir ses parents ? Comment vivent ses enfants ? Ils sont aussi victimes de tout cela. La mort d’un être humain, ne concerne pas uniquement la victime et le coupable. Dès qu’une femme meurt sous les coups d’un homme, toute l’humanité est atteinte. Cela inclût aussi l’agresseur, sa famille, ses proches, ses amis. Parce que je ne suis pas touché affectivement par cette affaire-là, si je le pouvais, j’aimerais parler à Bertrand Cantat et lui demander : « Comment on se sent après tout ça ? Est-ce que l’on a encore de l’espoir ? C’est quoi votre vie ? Quel sens donne-t-on à sa vie, lorsque l’on a pris celle de l’être aimé sans le vouloir ? »

Si quelqu’un prenait la vie de mon fils dans des conditions aussi tragiques, j’aimerais avoir le courage d’aller parler aux parents de son bourreau. Je voudrais voir quelles sont leurs vies. Est-ce qu’ils n’en auraient rien à faire comme c’est parfois le cas ? Ou est-ce qu’ils devraient se traîner un fardeau de honte et de chagrin à l’idée que leur enfant se soit rendu coupable d’un crime ? J’essaierais de me mettre à la place de l’autre non pas pour que cela allège quoi que ce soit, mais pour ne pas être seul et isolé face à ce drame collectif.


Piotr Pavlenski : Nouvelle Star de l’exécution médiatique

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Nouvelle Star

Allez. Un brin d’humour. Les super-héros existent. Yes. Enfin. Comme dans Batman ou dans Règlement de compte à OK CORRAL. C’est ce qui est arrivé à Benjamin Griveaux en ce mois de janvier 2020 alors qu’il était candidat à la mairie de Paris. Benjamin Griveaux, a été jugé et exécuté politiquement par un homme irréprochable aux vertus les plus nobles. Piotr Pavlenski. Rien que le nom, ça pète. On a l’impression que c’est l’Armée Rouge qui débarque. Piotr Pavlenski. Tu te dis : « Le gars, nécessairement, c’est un modèle. Il est porteur des valeurs de la grande Russie. Noble. Droit. » Eh bien oui. Car, au mépris des lois françaises et au risque de se faire connaître nationalement et de faire le buzz, Piotr Pavlenski n’a pas hésité une seconde à exécuter politiquement Benjamin Griveaux pour cause de… euh, attendez, je regarde mes notes. Ah voilà… pour cause d’hypocrisie. Waouw. Non mais c’est sûr, l’hypocrisie, en Russie, ça ne pardonne pas. La Russie ? Le paradis de l’intégrité sur Terre. Et puis, Piotr c’est un mec sensible. Avec lui, on rigole pas avec la famille. Se clouer les testicules sur une place en signe de protestation contre l’état policier, ça, ça passe. Même si des familles passent par là, avec des enfants apeurés qui pourraient être choqués par cette vision d’horreur. Ce n’est pas grave. Mais un homme politique mettant régulièrement en avant ses valeurs à propos de la famille, dans Paris Match, tout en étant lui-même infidèle ? Quoi ? Un homme politique infidèle ? Piotr, n’en est pas revenu.

Après, si j’avais un petit conseil à donner à Piotr, c’est qu’il va falloir qu’il s’habitue un peu à l’hypocrisie des hommes politiques français. Surtout s’il veut rester en France. Ah parce que sinon, il va devoir bosser dur. Attends, tu mets Piotr sur l’affaire Balkany ? Le mec te décime Levallois- Perret. Non mais, dans le fond, je suis inquiet pour Piotr. Faudrait pas qu’il nous fasse un burnout. Parce que, bon, il y a les hommes politiques en France, mais il y aussi tous les autres corps de métier dans tous les autres pays.

J’espère qu’il est organisé. Il va commencer par quoi ? Les banquiers, les avocats, les notaires, les médecins, les comptables, les journalistes, les psychologues, les humoristes avec 25 ans de métier en manque d’inspiration ? Ah ben au bout d’un moment, il va lui falloir des paires des testicules de rechange, vu tous les combats anti-hypocrisie qu’il a à mener.

Quand je pense à tous ces écolos qui font des milliers de kilomètres sur des paquebots à destination des pôles pour être « émerveillés par cette banquise qui fond et qui se désagrège » à cause de la pollution humaine. Désolé, les gars, mais maintenant, c’est la loi de Piotr qui parle : exécution immédiate. Non mais, sérieusement ? Benjamin Griveaux ? Candidat à la mairie de Paris qu’il n’aurait sûrement pas gagnée, c’est lui qu’il fallait punir ? Pour hypocrisie ? Et puis surtout : il fallait une punition ? Ah oui, c’est vrai, attention. Piotr Pavlenski défend la famille. Un mot pour les enfants de Benjamin Griveaux mon cher Piotr ?

La question que je me pose est : on peut tous faire ça, alors ? On peut tous s’exécuter comme ça ? Pour se décharger de nos pulsions les plus primitives ? De notre mal-être ? De notre propre hypocrisie ? Car c’est bien de cela dont il s’agit dans le fond. Piotr, mon cher Piotr : je crois que c’est de ta propre hypocrisie dont tu as voulu te décharger. Une belle projection immature qui n’aura rien changé à ce que nous sommes. C’est sûrement parce que tu es un artiste. Pardon, un activiste. Excuse-moi, je ne sais plus comment te nommer. Ton statut n’a cessé de changer depuis qu’apparemment, tu as poignardé deux personnes le soir de la Saint-Sylvestre 2019. Et c’est vrai, qu’à notre époque, il ne faut pas mélanger l’activiste et l’artiste. Mais heureusement, sois rassuré, car en France, nous savons encore faire la différence entre un vrai militant et un clown.


Défendre la Confrontation dans une Société Polarisée

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Polarités

Il est difficile de rester objectif et de penser de manière autonome à notre époque. « Si tu n’es pas avec moi, tu es contre moi. » Il faut nécessairement prendre parti désormais. Notre société ne cesse de se polariser. Si vous ne dites rien contre Macron, c’est que vous êtes pro-Finance. Si vous ne soutenez pas le mouvement LGBTQ, vous êtes soupçonné d’être homophobe. Vous pensez qu’Éric Zemmour dit parfois des choses censées ? Cela veut dire que vous faites partie de la fachosphère. Vous rêvez d’un monde meilleur pour vos enfants ? Alors vous êtes un bobo bienpensant déconnecté de la réalité du monde.

Si nous faisions le choix du recul et de la réflexion, plus que celui de l’immédiateté instinctive, nous pourrions sûrement mieux nous comprendre et sortir de l’opposition systématique. Mais cela déplaît. Paradoxe absolu : c’est aussi grâce à la confrontation et à l’opposition que la société avance. Mince, moi qui croyait avoir enfin touché du doigt une vérité absolue, je réalise que j’en arrive à me contredire. Pire : je prône une prise de recul alors que je n’hésite pas à entrer, parfois, dans une confrontation directe. C’est très angoissant pour moi tout ça.

La question que je me pose c’est : est-ce que nous pourrions vivre dans un bien-être absolu et généralisé ? Nous nous lèverions demain matin et tout irait bien. Plus de guerre, de combat, chacun serait accepté pour ce qu’il est, les gens n’auraient plus peur de la différence, plus de volonté de domination. Mais il n’y aurait plus rien à casser alors ? Ben non. Vite, vite un Lexomyl. Nous sommes certes des animaux sociaux mais principalement, me semble-t-il, nous sommes surtout des animaux de confrontation. Nous avons besoin de polarité. Nous allons nous confronter à l’autre comme pour nous rassurer sur ce que nous pensons, sur ce que nous ressentons et sur ce que nous sommes. Nous allons nous confronter à l’autre parce que cette confrontation révélera le meilleur de nous. Tous les pratiquants d’arts martiaux le savent : c’est notre adversaire qui par ses qualités, nous fait devenir meilleurs. Les solutions émergent des vrais débats et pas des discussions consensuelles entre gens qui ont le même avis.

À un certain niveau, nous nous révélons au travers de nos combats, de nos défis parce que, selon moi, l’opposition avec d’autres nous rassure sur qui nous sommes, et le rapprochement avec nos soutiens nous rassure sur nos choix. Le monde prend un drôle de virage : montée des extrêmes, émergence du platisme… L’obscurantisme revient en force. Qu’en conclure ? Que nous nous sommes un peu trop reposés sur nos lauriers. Nous avons pris pour acquis que le Siècle des Lumières et la Démocratie étaient des rouleaux compresseurs qui ne risquaient rien. Et il va falloir remonter au créneau pour ne pas perdre ce que nous chérissons tant.

Nous n’avons pas le choix : il faut retourner au combat pour sauver nos libertés, notre conscience et ne pas tomber dans de nouvelles formes d’obscurantisme. Cela nous déstabilisera et nous fera sortir de notre zone de confort, mais c’est aussi cela qui nous fera lutter contre le nombrilisme généralisé. D’autant plus que nous aurons à mener de nouveaux combats tels que cette chose bien spécifique et de très actuelle qui s’appelle : l’appropriation culturelle (Génération Offensée. Caroline Fourest. Éditions Grasset, 2020).

L’appropriation culturelle, c’est quoi ? Eh bien pour prendre un exemple c’est de dire que si vous vous faites une tresse, vous vous appropriez culturellement un symbole africain sans contrepartie. C’est donc une forme d’acte de colonisation, de spoliation. Voilà où nous en sommes. En France, certaines personnes demandent que l’on déprogramme des pièces de théâtre antiracistes parce que justement elles parlent de telle ou telle communauté ayant vécu le racisme.

Proposer un menu asiatique dans certaines cantines américaines est vécu par certaines personnes comme une véritable agression. On voit désormais apparaître des procès en offense. Il aura fallu des siècles pour unir les peuples, transformer le pillage en hommage, essayer de faire en sorte de faire des différences une force, que tout le monde s’accepte, etc. Nous pourrions nous en réjouir et aller encore de l’avant pour nous unifier et progresser ensemble. Eh bien non. Il faut que ça n’aille pas. Maintenant, c’est le culte du moi. Un moi hyper-sensible qui idéalise une vie conceptualisée, comme évoqué dans le chapitre Conceptuel et qui donc s’offusque de la moindre brusquerie émotionnelle.

Des dictateurs en puissance. Capricieux comme des enfants et sans limite sur l’hyper-intellectualisation des mots. Nous allons devoir nous battre contre de nouvelles formes d’autoritarisme prenant sa source au cœur de communautés maltraitées par le passé et qui utilisent cette part de l’histoire pour imposer, empêcher et ostraciser. C’est à croire que l’humanité sera toujours au cœur d’une lutte perpétuelle, des cycles de polarité qui s’inversent avec des générations qui vont récupérer certains bienfaits de la précédente, pour mieux créer leurs propres conflits. La différence notable avec les décennies précédentes, c’est que, parce qu’il y avait eu énormément de guerres, dont deux mondiales, les gens étaient plutôt heureux d’être là, en vie. Moins de consommation, moins de choses à acheter, moins d’exigence, moins de concepts, mais une grande envie de manger la vie à pleine dents.

Le virtuel, l’idéal, l’accumulation de connaissance sans réflexion, une société conceptuelle, l’individualisation des vies, l’appauvrissement en sensations physiques, la vie par procuration, les émotions pensées, etc. ont rendu certaines personnes profondément fragiles au point d’avoir envie d’exister en exposant leur mal être aux yeux du monde au regard de pseudo-blessures qui n’en sont pas réellement. Selon moi, pour ces personnes, le monde dans sa forme actuelle est bien trop organique. Rien n’est canalisable. Il y a toutes ces odeurs, toutes ces incohérences, toute cette brutalité, tous ces hommes machos, toutes ces femmes hystéros. Bref la vie, quoi.

Ce sont de nouvelles formes de repli sur soi qui apparaissent. Avant, dès le 15ème siècle, les racistes et les colonialistes, dans une quête de domination sans fin, s’en prenaient aux asiatiques, aux noirs, aux arabes, aux américains du sud, aux indiens. Ils spoliaient leurs ressources, prenaient leurs terres et leurs biens. Désormais, au 21ème siècle, des gens comme vous et moi, nous allons nous prendre des procès en offense lorsque nous mangerons des nems, que nous nous ferons des tresses avec fierté ou que nous offrirons à un proche un foulard ramené du Pérou.


Vaincre la peur pour vivre pleinement

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Peur

Je pense pouvoir dire que j’ai eu peur toute ma vie. La peur de déplaire, la peur de dire, de blesser, d’offusquer. Mais aussi la peur de ne pas être compris, la peur de souffrir, la peur d’exprimer ma colère, la peur du rejet ou de l’abandon. La peur de manquer d’argent. Et tout simplement la peur de vivre les choses vraiment à fond. Pourtant j’ai créé beaucoup de choses, j’ai écrit des livres de management, joué des spectacles, aidé des centaines de gens dans leur parcours professionnel. J’ai fait des concerts en tant que musicien, j’ai voyagé, aimé, rêvé et mené beaucoup d’activités. Mais toujours avec le sentiment de ne jamais laisser aller. Toujours avec un sentiment de contrôle.

J’étais fort mentalement, mais fragile émotionnellement.

C’est d’ailleurs ce mental, véritable carapace protectrice, qui m’a permis de faire des choix drastiques dans ma vie. Je me souviens du jour où j’ai annoncé à mon ex-femme que je souhaitais divorcer. Elle m’a demandé : « Mais pourquoi tu fais ça ? » Au-delà du fait que notre relation était arrivée à son terme, je me souviens lui avoir répondu : « Parce que je ne veux plus avoir peur. » Ce n’était que le début d’un long périple où j’allais traverser toutes mes peurs les unes après les autres. Je ne supportais plus tous les cocons dans lesquels je m’étais emprisonné afin de ne prendre aucun risque réel. C’est la même démarche qui m’a fait quitter la fonction publique. Je m’étais mis dans une situation de protection alors qu’au fond le fauve en moi était prêt à bondir. Ce chemin, avec les ressentis et les souffrances inhérentes à de tels choix, était nécessaire pour percer cette barrière mentale qui m’empêchait d’avancer. C’était comme un moteur interne qui me poussait encore et encore à relever défi sur défi, afin de me sentir vivant, toujours dans une forme d’intensité, pour ne pas retourner dans un autre cocon hyper-protecteur. C’est toujours le problème avec les changements de vie : pendant un certain temps on passe d’une extrémité à une autre, ce qui n’est jamais bon. Jusqu’au jour où, pour de multiples raisons et un long travail personnel, l’équilibre s’est installé et j’ai été capable d’avancer à visage découvert et ne plus avoir peur a priori.

Parce que bien sûr la peur est quelque chose d’humain. Il est bon de ressentir la peur, notamment la peur reptilienne, instinctive, celle qui nous permet de nous protéger de dangers réels. Mais ne pas faire les choses de peur que l’on ne contrôle plus les conséquences de ce que l’on aura fait, même les bonnes conséquences, mène inexorablement sur la voie de l’auto-sabotage.

Pour sortir de ce traquenard, à titre personnel, j’ai dû passer de la certitude à la conviction. La différence est que la certitude part souvent de la réflexion, de la logique, du mental. La conviction elle part des tripes, du ressenti. Seul le ressenti physique de la confiance que l’on a en soi permet de dépasser sa peur. Malheureusement, nous sommes dans une ère bien plus cérébrale qu’instinctive. Tout est intellectualisé, surveillé ou analysé. Le moindre de nos mots, la moindre de nos actions. Tout nous mène à ne pas dire, ne pas faire, de peur que… Lorsque nous nous mettons à intellectualiser et à réfléchir à la pertinence de tel ou tel choix, à ce que les gens vont penser, à ce qu’il pourrait découler comme conséquence, nous reculons face à la peur. Si nous ne faisons pas ce que nous avons à faire pour remettre en question le statu quo et si nous acceptons de nous soumettre à des choses qui nous déplaisent profondément, c’est que nous avons peur. Nous nous soumettons nous-mêmes à notre propre peur. Et de plus : nous avons peur d’avoir peur. Nous ne voulons pas expérimenter cette émotion désagréable. Face à la peur des conséquences de nos actes, nous valorisons le statu quo et nous nous empêchons de passer à l’action. Ne pas faire les choses de peur que quelque chose d’hypothétique se produise, équivaut à casser un instinct de vie. Je fais allusion ici au fameux « Je ne vais pas dire cela de peur que » ou « Je ne vais pas faire cela car les gens pourraient croire ».

C’est cette peur-là qui fait que nous ne faisons pas les choix nécessaires à l’amélioration de notre condition humaine. Nous nous soumettons à nos peurs et donc à ceux qui vont utiliser cette peur pour garder le pouvoir sur nous.

Mila

En Janvier 2020, j’ai écrit un article sur mon blog qui s’appelle : Affaire Mila ou l’émergence du féminisme apeuré. Je voulais matérialiser le fait que je n’en pouvais plus que l’on transforme systématiquement des victimes en agresseurs de peur que les vrais agresseurs s’en prennent à nous, ou de peur de voir une réalité qui nous déplaise. Je ne vais pas revenir sur l’affaire Mila en détail car si je le faisais je devrais le faire de manière exhaustive et cela prendrait des pages et des pages. Mais juste pour rappel, Mila, c’est cette jeune femme de 16 ans, qui lors d’un live sur les réseaux sociaux où elle parlait de maquillage, s’est faite importunée par un individu qui n’a pas supporté que Mila lui demande de s’arrêter. Cet individu et quelques autres qui l’avaient rejoint ont commencé à l’insulter en la traitant de, je cite : « sale gouine », « sale pute » et de « sale française », et ce au nom de leur religion. Rappel : l’homophobie et le racisme sont des actes interdits par la loi.

Quelques minutes plus tard, Mila, dans une story sur un autre réseau social a critiqué avec virulence et vulgarité leur religion sans s’en prendre aux individus. Cela a déclenché une vague d’insultes et de menaces de mort obligeant les parents de Mila à la déscolariser pour la protéger. Rappel : critiquer une religion et blasphémer est autorisé en France. Oui, en France, on peut être vulgaire envers une religion.

Donc dans cette séquence d’événements, Mila s’est faite attaquer à deux reprises avec des propos interdits par la loi. De son côté, elle n’a jamais enfreint la loi. Du côté de ses agresseurs, ils n’ont fait qu’enfreindre la loi. Ce qui m’a révolté, c’est que personne n’a vraiment soutenu Mila et qu’apparemment, pour certains, elle l’avait bien cherché. Cela laisse entendre, au vu des attaques qu’elle a reçues, que si l’on est française, lesbienne et que l’on blasphème, on mérite d’être menacée de mort.

Argument présenté par les détracteurs de Mila : oui, mais elle les a offensés. Alors déjà, elle les a offensés parce qu’elle a été attaquée en premier. Quand quelqu’un vous dit bonjour gentiment, vous lui répondrez de même. Lorsque l’on vous insulte pour ce que vous êtes, je prends le pari que la réaction sera différente. Par ailleurs, offenser quelqu’un n’est pas puni par la loi. Et quand bien même, lorsqu’on est offensé, on n’est pas obligé de promettre la mort ou le viol. Dans cette histoire, personne ne s’en est pris aux agresseurs de Mila. Pourquoi ? Parce ces gens-là font peur et que cette situation a dérangé la tranquillité de ceux qui ont dit que Mila aurait dû répondre différemment avec plus de respect. Elle se fait traiter de tous les noms et c’est elle qui doit faire preuve de respect ? C’est elle qui aurait dû rien dire au nom du vivre ensemble ? On baisse la tête parce qu’on a peur ?

S’il est question de vivre ensemble, c’est aux agresseurs de Mila qu’il faut l’expliquer. Vivre ensemble, c’est d’abord ne pas insulter les gens lorsqu’ils vous opposent un refus, et c’est surtout respecter la loi. C’est comme lorsqu’une femme se promène en mini-jupe dans la rue et qu’elle subit un harcèlement de rue. Les mêmes personnes qui accusent Mila diront de la femme en mini-jupe : « Elle l’a bien cherché. » Petit rappel survitaminé : être lesbienne et refuser les avances d’un homme, ce n’est pas « une femme qui agresse un homme », comme le fait de porter une mini-jupe ne l’est pas non plus.

Mais non, pour ces gens-là, la coupable idéale, c’est Mila. Parce que vous l’aurez compris, s’en prendre à Mila, c’est facile. On ne risque rien avec Mila. Elle ne menace pas, Mila. Elle n’est pas dangereuse, elle ne promet pas de venir vous égorger une fois qu’elle aura trouvé votre adresse. En revanche, ses agresseurs, des gens qui pourraient littéralement mettre leur menace à exécution, ça devient « compliqué », comme l’ont annoncé certaines associations féministes peu courageuses. Et puis pour certains de nos concitoyens, c’est énervant de voir cette gamine nous renvoyer à notre propre immobilisme. « Mais pour qui elle se prend celle-là ? » Eh bien elle se prend pour quelqu’un qui ne se laisse pas faire. Quelqu’un qui ne se soumet pas. Et non, cela ne signifie pas d’être raciste que de protéger une enfant qui elle-même est victime de propos racistes en première instance !

Mila est libre et n’a pas peur. « Mais comment est-ce possible ? Qu’elle se soumette ! Qu’elle rentre dans le rang afin que nous nous sentions confortés dans notre choix de lâcheté ! » Les gens qui ne soutiennent pas Mila ne veulent pas sortir de leur cocon de tranquillité. Ils ne veulent pas voir que la violence s’exprime de plus en plus fort contre nos principes républicains. Ils sont prêts à accepter n’importe quoi tant qu’on leur fiche la paix. C’est le syndrome du harcelé ou de la femme battue qui deviennent de plus en plus effacés, de plus en plus soumis afin d’avoir une relative tranquillité. Tranquillité qui n’arrivera jamais. C’est comme ça qu’une démocratie recule. À force d’abdication. Je le répète, la victime c’est Mila et oui, ils y a des gens qui s’en prennent à des innocents par principe. Mila a fait preuve de courage puisque en assumant qui elle est, en disant ce qu’elle pense, sans enfreindre la loi, elle a fait ce que beaucoup n’oseraient pas faire.

Et c’est pour cette raison que j’ai décidé de m’exprimer et de participer à l’ouvrage #JeSuisMila #JeSuisCharlie #NousSommesLaRépublique (Editions Seramis. 2020. 144 pages). Parce que je me suis dit que si une jeune fille de 16 ans pouvait avancer à visage découvert, sans peur de le faire, je devrais pouvoir le faire aussi. J’ai mis mon ego de côté en me rappelant que la liberté d’être vaut pour tous et qu’en l’occurrence c’est une jeune femme de 16 ans qui me montrait la voie.

Virus

Globalement, les français ont plutôt bien réagi à l’arrivée de notre ami le Covid19 en début d’année 2020. Il est vrai que nous aurions pu céder à la panique. Déjà, rien que pour le nom, Covid19, on sent que ce n’est pas une petite « grippette » comme on a voulu le croire au début de cette crise. Ce que je trouve intéressant dans cette crise c’est l’opposition que l’on peut faire entre d’une part, le calme global ressenti dans le pays, puisqu’il n’y a pas eu d’émeutes ou de violences particulières, et d’autre part la folie des gens qui se sont sentis obligés d’aller dévaliser des supermarchés pour faire le plein de pâtes, de farine et de papier toilette.

Je trouve cela intéressant car cela démontre que derrière une apparence civilisée et raisonnable, une grande partie de la société française et mondiale est littéralement morte de trouille. C’est une peur irrationnelle, inexplicable, qui fait que dès que l’équilibre apparent de la vie moderne semble vaciller, certains sont pris d’une folie intérieure motivée par des pensées du style : « On va manquer, on va me prendre, on va avoir faim. » Ce genre de réaction est assimilée à de la bêtise humaine alors qu’en fait, nous observons là le fait que la vulnérabilité et la dépendance de certains est tellement abyssale, que même leur mental ne peut contenir cette pulsion. Pire, ils n’arrivent plus à réfléchir.

Je suis convaincu que ce point émotionnel est le même qui amène certains à se jeter les uns sur les autres lors de grandes campagnes de soldes ou de Black Fridays comme évoqué lors d’un chapitre précédent. Cette peur abyssale au sens littéral du terme nous l’avions en nous depuis toujours mais elle n’a cessé d’augmenter depuis que l’on nous a mis de plus en plus de biens à disposition. Je me souviens de ce reportage sur France 3 qui s’appelait Ce qui a changé pour les Français lors des 50 dernières années. Une femme expliquait que le jour où les supermarchés ont ouvert pour la première fois, les gens se précipitaient pour toute acheter. Ils n’avaient jamais vu des piles entières de paquets de pâtes ou de pots de confiture. Cette femme racontait l’empressement de tous à vouloir amasser. Il était devenu urgent d’acheter, d’acheter, d’acheter. Cinquante ans plus tard, nous y sommes toujours.

Les gens qui se jettent sur des denrées dès que la moindre crise pointe le bout de son nez ne sont pas bêtes. Ils ont peur mais comme ils ne l’imaginent même pas. Ils sont fragiles, sans recul, victimes de leurs émotions. Je ne les juge pas, et personne ne peut les juger. La preuve, moi-même, à force de voir des rayons se vider semaine après semaine, je me suis dit : « Je vais en prendre un peu plus, on ne sait jamais. » J’avais beau essayer de résister à ma peur, elle était tenace et revenait sans cesse. Bon, je n’en suis pas arrivé à prendre 96 rouleaux de papier toilettes en un seul coup comme certains, mais je reconnais qu’il était difficile de ne pas céder à la tentation de l’accumulation.

Au moment du déconfinement, les gens se sont rués dans des galeries marchandes pour acheter. Simplement acheter. Était-ce leur manière à eux de se sentir vivants ? Était-ce pour eux une manière de se rassurer en se disant : « Bon, c’est cool, les choses sont revenues comme avant, on n’aura pas à changer de vie. » A priori, je n’ai pas compris cette attitude que j’ai qualifiée d’irresponsable. Mais avec le recul, en mettant ces faits en perspective avec mon propre parcours, je me dis que tout le monde n’est pas capable de faire les choix que j’ai faits, de la même manière que je ne peux faire certains choix que d’autres ont fait. Chacun peut être dirigé par ses propres peurs. Acceptation. Acceptation.

Ceci étant, d’un point de vue plus général, je ne lâche pas l’idée selon laquelle c’est cette peur-là, liée à nos dépendances et à notre volonté de garder nos acquis sous contrôle, qui fait que l’on se soumettra ou pas à l’avance à des oppresseurs de toutes natures, est surtout à nous- mêmes, de peur que la situation n’empire. C’est cette peur-là qui nous empêche d’être généreux et altruistes à hauteur de ce qu’il faudrait l’être. C’est cette peur-là qu’il nous faudrait traverser, puis dépasser collectivement afin de passer à l’action et reprendre le contrôle de nos vies. C’est ce qu’ont fait aussi tous ces français en ne se ruant pas sur les rayons de supermarchés pour faire le plein de pâtes et de papier toilettes (l’histoire démontrera que manger des hydrates de carbone et se nettoyer le fondement n’aura en rien arrêté l’épidémie de progresser).

Ils ont traversé et dépassé leur peur. C’est ce vers quoi il faut tendre : malgré notre peur, il nous faut réapprendre à agir et à faire ce que l’on ne peut pas ne pas faire.