
Vivre
Bon alors c’est sûr, je râle, je peste, je théorise et je cherche des explications. Mais dans le fond, je me dis que chacun a le droit de vivre sa vie comme il l’entend. Nous avons tous des vécus différents, des éducations et des sensibilités différentes avec une perception du monde elle aussi différente.
Sortir du jugement est peut-être une des premières pistes pour qu’au final nous maintenions notre civilisation. En sortie de déconfinement des gens se ruent dans les magasins. Bon. Peut-être ont-ils le droit de s’abandonner à leurs pulsions comme tout un chacun. Je n’aime pas ça, mais que puis-je y faire ?
Peut-être que globalement, notre société a encore besoin de cela. Peut-être qu’il faut donner du sens à cela pour le dépasser plus tard et construire une société plus juste. Peut- être a-t-on besoin d’absurdité pour donner un sens à nos vies en les rendant moins absurdes.
Peut être que nous ne pouvons pas, en effet, tous être Mère Thérésa et que chacun doit faire ce qu’il a à faire. Peut-être que parce que certains agissent de manière absurde, d’autres qui les observent prendront le contrepied, en pensant le monde, pour au final faire avancer les choses.
Peut-être que moi-même je suis amené à parfois agir de manière absurde aux yeux de certains. Si ça se trouve, je n’accepte pas ma propre faiblesse d’être humain. C’est peut- être le REGARD que j’ai sur moi que je devrais changer, plutôt que d’en porter sur la société.
C’est peut-être finalement moi qui me maltraite en m’empêchant d’accepter le monde tel qu’il est. En refusant de m’accepter tel que je suis. Peut-être devrais-je laisser tomber toutes ces idées, ces réflexions ainsi que cette hyper- exigence que je m’inflige depuis si longtemps. Je n’ai pas eu le choix à l’époque. Trop fragile et trop sensible, la droiture et l’excellence étaient des outils pour survivre dans un monde qui était bien trop flou et mouvant pour moi.
Je compensais mon déséquilibre intérieur par une rigidité extérieure. La manque abyssal de confiance en moi me poussait à toujours donner le meilleur de moi-même pour me rassurer sur le fait que j’avais bien une place à prendre dans ce monde. Mais ça, c’était avant. Maintenant que l’équilibre est rétabli, je ne suis plus obligé de m’accrocher à tout cela et à tous ces vieux réflexes. Je ne suis plus obligé de m’accrocher à mon histoire, à mon éducation, aux traditions en tant qu’excuses.
En début d’ouvrage je posais la question : « Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ? » Je me souviens de ce surfeur qui témoignait dans un documentaire à propos de personnes ayant choisi de mener une vie en proximité avec la nature. Il disait quelque chose du style : « Sur le papier, surfer sur des vagues n’a aucun sens et cela n’apporte rien à la planète. Mais est-ce que peindre comme le font les peintres apporte directement quelque chose à la planète ? Je suis comme un peintre. Mon pinceau, c’est ma planche. Je fais ce que j’ai à faire, je surfe et c’est ma manière de participer au monde. » J’ai trouvé ce discours très inspirant. Si je suis son raisonnement, ce que j’ai fait dans ma vie n’était peut-être pas fait de manière altruiste pour le monde, mais cela a peut-être contribué au monde.
Qu’ai-je donc fait ? Je crois pouvoir dire que jusqu’à présent : j’ai appris, j’ai transmis, j’ai essayé d’évoluer, j’ai été respectueux. J’ai demandé pardon quand j’ai déconné, j’ai pardonné quand c’était possible, j’ai essayé de reconnaître mes erreurs. J’ai créé de la musique et des spectacles, j’ai essayé de ne pas transmettre mes peurs à mon fils, j’ai aimé, j’ai pris soin des miens. J’ai essayé d’être un bon ami, un bon fils. Je me suis soigné et j’ai voulu réparer mes erreurs. J’ai aidé des gens à atteindre leurs objectifs, j’ai donné du temps et de l’énergie. J’ai transmis sans discrimination et sans jugement. J’ai partagé, j’ai appris à recevoir. J’ai dit merci et j’ai dit bravo.
Peut-être me suffit-il de continuer ainsi sans avoir à tout le temps pousser les curseurs à fond et à m’infliger de nouveaux défis par principe, pour « réussir » ou par quête de reconnaissance. Peut-être que contribuer au monde c’est simplement contribuer à sa vie, avec son entourage, de la manière qui nous semble la plus juste vis-à-vis de qui nous sommes vraiment.
Je ne suis peut-être plus obligé d’être aussi dur envers moi- même.
Je pourrais peut-être ne plus m’en vouloir. Je pourrais me pardonner.
Je crois que je vais faire ça.
Il est temps pour moi de vivre.