REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 17 – Espoir

Espoir

Super-Héros

Je n’ai jamais compris que l’on s’en remette à quelqu’un d’autre que soi-même pour traverser la vie. Certains s’en remettent à Dieu, d’autres s’en remettent à des gourous. J’ai toujours cru qu’il ne fallait pas attendre de l’extérieur ce que l’on ne s’apporte pas soi-même de l’intérieur. Cela vient du fait que j’ai toujours voulu montrer que je pouvais m’en sortir seul. Je prenais la posture du super-héros. Toujours un peu dans le jugement, j’avais misé à fond sur l’hyper- responsabilité et l’idée selon laquelle si l’on se change soi, les choses changent. Sauf que cela ne suffit pas, pas toujours. Et surtout, bien évidemment, se changer nécessite aussi de passer par l’altérité et le rapport aux autres. Seul dans sa bulle en tentant de progresser, on risque finalement de reproduire encore et toujours les mêmes erreurs et de nourrir toujours les mêmes certitudes.

Aller voir à l’extérieur et se confronter à la différence, à la résistance ou à la frustration, permet effectivement d’évoluer. Sauf si votre sensibilité est trop développée, que votre estime de vous-même n’est pas au meilleur de sa forme et que par conséquent vous vous sentez menacé par toute personne qui pourrait être plus intelligent, plus drôle, plus beau ou plus « quelque chose » que vous.

Comment contrer alors l’ennemi ? Par l’arrogance, l’orgueil ou la vanité. À l’inverse, s’en remettre à quelque chose d’autre que soi, à savoir une communauté, un courant de pensée ou une religion, c’est aussi faire preuve d’humilité vis-à-vis du monde. Pourtant, accepter l’aide des autres et recevoir leur bienveillance et leur amour peut être quelque chose de difficile pour certaines personnes. Dans tous les cas, cela l’était pour moi. Je voulais montrer que j’étais fort. Donc, m’en remettre à quelque chose de supérieur ne servait à rien. Sauf que c’est exactement ce que je faisais moi aussi.

En tant que geek complètement assumé, sans m’en rendre compte, je cherchais des réponses philosophiques ou des postures relationnelles dans des livres de super-héros, dans des films ou dans des séries TV. Je cherchais des guides au travers des personnages que j’idéalisais et je tentais de me servir de leur posture pour affronter la vie réelle. J’ai réalisé au bout d’un moment, que finalement, moi aussi je m’en remettais à des figures divines, à des courants de pensées voire à des gourous fictifs et que je jugeais les autres, tout en faisant de même mais sous une forme différente.

Tous les geeks, les vrais, ont pensé au moins une fois qu’ils avaient au fond d’eux un pouvoir extraordinaire, qu’un jour ils l’utiliseraient et que le monde verrait alors qui ils étaient vraiment. C’est une manière de combler un manque de confiance en soi pour affronter ce que la plupart des humains appellent le quotidien et la vie. Le personnage qui caractérise le mieux cela est Sheldon Cooper de la série humoristique The Big Bang Theory. Astrophysicien de génie, il est incapable de gérer la subtilité des relations humaines. Il est tellement vulnérable à tout que, par exemple, lorsqu’il est contrarié, il essaie d’utiliser un pseudo-pouvoir mental. Il essaie soi-disant de faire exploser ses contradicteurs avec son seul esprit, comme le faisaient les personnages du film des années 80 Scanners de David Cronenberg. Il arrive juste à les faire exploser… de rire.

Nous cherchons tous de l’espoir, de l’inspiration, de la force ou de la confiance sous différentes formes, face aux difficultés que nous rencontrons et face à la vie tout simplement. Je me souviens de ce supporter de l’Olympique de Marseille qui expliquait à la télévision que, vu sa sensibilité, être fan de l’OM lui permettait de tenir bon au quotidien. C’était sa famille. Chaque semaine il y avait le match, les collègues, les déplacements. L’entité « Olympique de Marseille » était déifiée et lui permettait d’avoir un but, cela donnait du sens à sa vie. Dans certains pays ne dit-on pas que le football est aussi une religion ?

Je comprends mieux que l’on puisse avoir besoin d’espérer et de s’en remettre à quelque chose de supérieur depuis que j’ai réussi à me regarder dans une glace et réaliser que, moi- même, j’avais besoin de trouver du soutien dans des modèles qui étaient de l’ordre du divin ou tout du moins, du guide spirituel. Nous nous créons des Dieux, des croyances, des formes divines pour tenir. Pour certains c’est la science, la religion ou la philosophie. Pour d’autres encore, c’est l’intelligence artificielle – le Dieu IA – ou encore la nature et le monde du vivant. Les plus fragiles seront récupérés par des sectes ou attendront l’arrivée d’extra-terrestres salvateurs.

J’en retire que quel que soit notre niveau d’indépendance, nous nous en remettons toujours à quelque chose de plus grand pour affronter les grandes questions de la vie humaine et j’ai le sentiment que cela en a toujours été ainsi depuis la nuit des temps.

Ailleurs

« S’il vous plaît, faites que mon fils aille bien. » Voilà ce qu’il m’arrive de m’entendre dire parfois le soir avant de m’endormir. Mais à qui je parle, là ? Et pourquoi m’en remets-je à une force supérieure plutôt qu’à moi-même ? Je ne crois pas en Dieu. Et pourtant, je nourris une forme de spiritualité. C’est difficile à admettre. Je ne suis pas croyant, mais je ne suis pas athée. Cela me rend dingue. J’ai reçu un baptême à l’église apostolique arménienne (une branche de la chrétienté spécifique au peuple arménien). Mon père ne supporte pas les églises. Du côté de ma mère, on se signe quand on entre dans une église, mais on n’est pas spécialement fan des prêtres. Et au milieu de tout ça, lorsque j’entre dans une église, que je m’approche d’une statue représentant la vierge Marie, je me sens pénétré par quelque chose de très profond au niveau de la poitrine. Un sentiment qui se situe entre l’amour, la paix, la joie et un peu de tristesse.

Qu’est-ce que c’est ?

Un jour que je me baladais avec des amis dans le massif de la Sainte-Beaume entre Aubagne et Marseille, une de mes amies m’a dit qu’il y avait une tout petite vierge encastrée dans une roche qu’elle m’indiquait de la main. Je m’en suis approchée et j’ai ressenti exactement la même chose.

Qu’est-ce que c’est ?

À qui est-ce que je parle lorsque je lève les yeux au ciel, bon sang ? Je crois que c’est à mon espoir. J’ai besoin d’espérer. Et j’ai besoin de m’évader, comme nous tous, du moins pour un temps. Certains parlent aux étoiles et pensent y trouver des réponses. Le ciel et l’Univers, au-delà de leur rôle stellaire, sont une ouverture vers un autre type d’espoir. Vous imaginez un ciel sans étoiles ? Le noir absolu. Un ciel sans espoir. Plus aucun moyen de se projeter ailleurs ni de rêver. Nous nous sentirions encore plus seuls, encore plus enfermés. Espérer en regardant les étoiles, c’est cela qui nous fait nous dire : « Ah bon, il n’y a pas que cette vie-là sur Terre, y a peut-être mieux ailleurs. Ouf. »

Dans tous les cas, toutes les formes d’espoir qui sont spécifiques à l’être humain, ne sont que des moyens. Pas une fin en soi. Certains mettent leurs espoirs dans d’autres planètes. Personnellement, je ne suis pas sûr que nous soyons destinés à quitter la nôtre. Partir ne changerait pas notre nature. S’il était possible de quitter la planète, nous emporterions nos problèmes avec nous. La condition humaine serait la même sur Mars ou sur toute autre planète, à moins que nous décidions d’y changer quelque chose. Mais pourquoi faire cela ailleurs ? Pourquoi ne pas le faire sur la planète qui nous a permis de naître ?

Pour les plus croyants, s’il existait une entité qui décide de notre destin, jamais elle ne nous laisserait partir. Qui accepterait de donner encore plus de ressources à une espèce qui maltraite ses enfants ? Une espèce qui tue par plaisir. Qui accepterait de donner encore et encore à une espèce qui dévore tout sans jamais se remettre en question ? Qui donnerait un nouveau monde à une espèce qui ne pense qu’à ses kilos en trop, à ses rides ou à son prochain téléphone ?

Pour l’instant, nous sommes encore bien trop empêtrés dans nos problèmes d’ego et nos tempêtes émotionnelles. Les humains veulent toujours du pouvoir : le pouvoir de plaire, le pouvoir de dominer, le pouvoir d’avoir raison, le pouvoir d’être riche, le pouvoir, le pouvoir, le pouvoir…Je ne dis pas que s’en débarrasser est facile, moi qui veut avoir le « pouvoir » de faire rire, de rassembler, de faire réfléchir… Je crois que c’est parce que nous sacrifierons notre ego, notre pouvoir, nos peurs, nos acquis, et que ce ne sera pas très agréable, que derrière nous en récolterons un monde meilleur. Nous devons perdre individuellement pour gagner collectivement. Comme beaucoup d’entre nous l’on fait lors de ce confinement et ce pour le bien de la communauté.



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