REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 16 – Démonstration

Démonstration

Lorsque la pandémie du Covid19 nous a touchés, je n’avais pas complètement pris conscience moi-même de l’ampleur des conséquences qu’il allait avoir sur nos vies. Cet ouvrage a été écrit avant, pendant et après le confinement. Je n’imaginais pas une seconde que ce confinement allait d’une part m’imposer un arrêt net dans mon quotidien, comme ce fût le cas pour la plupart des citoyens français et pour près de la moitié de la population mondiale ! Et d’autre part, je n’avais pas vraiment imaginé combien la sortie de ce confinement allait changer mon écriture.

Positif

Cet épisode aura révélé notre aptitude à la solidarité et aura montré combien nous pouvons utiliser les nouvelles technologies pour le bien de notre société. Par ailleurs, malgré des tentatives diverses de créer des polémiques, nombre d’acteurs majeurs de notre société ont rappelé qu’il n’était pas le moment de régler ses comptes, mais de faire front. Cette crise a aussi révélé notre aptitude à la survie et à l’adaptation. En cette phase si difficile, l’humain a commencé à reprendre sa place et à agir pour l’humain. Nous avons dû nous isoler les uns des autres pour nous protéger et prendre soin de nous. Nous avons démontré jusqu’à présent notre aptitude à l’empathie, au soutien et à l’union. Des médecins sont morts pour que nous vivions et nous en avons pris conscience. Tous les soirs nous les applaudissions pour les remercier parce que nous avions compris la chance que nous avions d’être en vie. Nous avons aussi senti que ce virus ne ferait pas de détail et qu’il était imprévisible. Comme tous les virus, il ne connaît pas de frontière et n’a rien à faire de notre compte en banque. Ils nous a mis sur un pied d’égalité : « Bonjour, je suis le Covid19. Je me fous de qui vous êtes. Vous êtes contaminé et là, vous êtes mort. » Conséquence majeure, la majorité des gens se sont enfin posés pour se dire : « Comment faire pour changer ? Nous avons créé ça ! » L’humanité a commencé à rejeter le pire de notre société moderne et à réaliser qu’il y avait mieux à faire que de courir derrière la futilité. Génial. On avance.

Malgré tout…

Déni

Allez, on se fait plaisir, on en parle ?

On en parle de cette dame qui malgré les consignes de confinement a décidé d’aller faire son Kéno dans la galerie marchande proche de chez elle pour ne pas changer ses petites habitudes ? Que dire de ce couple de grenoblois qui, en période de confinement, décide de partir avec ses deux enfants au Cap Ferret en voiture pour mieux vivre le confinement ? Ce même couple en arrivant au Cap Ferret décida de rentrer à Grenoble quelques jours après, encore en voiture, parce que la plage était interdite pour cause de confinement et qu’ils ne supportaient pas l’idée d’être enfermés à 4 dans un appartement de 40 m2. Pour info, ils n’ont été contrôlés « que » quatre fois pendant cet aller- retour. C’est sûrement pour cela qu’ils n’ont jamais remis leur vision des choses en question.

Je me pose la question : qu’est-ce que je pense vraiment de cette femme qui continuait à nager dans la Baie des Anges à Nice tous les jours et qui, lorsqu’on lui demanda : « Vous n’avez pas le sentiment de vous mettre en danger ainsi que les autres ? » répondit : « Non, pourquoi ? J’aurais dû ? » J’ai du mal à l’accepter mais une partie de la population veut traverser la vie en ne se rendant compte de rien et en n’étant pas importunée dans son petit confort. Et cela ne concerne pas que les plus nantis. Je ne l’avais pas vraiment touché du doigt et c’est aussi ce que je retiens de ce confinement à titre personnel.

Alain Chouraqui est directeur de recherche émérite au CNRS, mais aussi président fondateur de la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, dans les Bouches- du-Rhône, et auteur de Pour résister… à l’engrenage des extrémismes, des racismes et de l’antisémitisme. Il explique qu’une société telle que la société française est constituée de 3 parties. D’abord, les républicains et démocrates : ceux qui croient en la liberté et en la démocratie. En un mot : la République. Puis, il y a les extrêmes : ceux qui veulent tout casser et prendre le pouvoir en favorisant l’obscurantisme, la pensée unique, la suppression de l’ennemi. Et enfin, il y a la troisième partie, celle qui ne prend pas position. Celle qui ne veut pas savoir. Et c’est de cette dernière partie que dépend la bascule ou pas d’un pays dans le totalitarisme. Vous connaissez cette troisième partie. Mais si, je vous en ai parlé. C’est dans cette troisième partie que l’on trouve des gens qui vont faire leur Kéno, qui partent au Cap Ferret ou qui vont nager quotidiennement en période de confinement.

Suspendu

La planète, dès que l’on arrête nos activités humaines, reprend ses droits. Moins d’avions, moins de croisières, moins de voitures. Le niveau de pollution baisse, le silence s’installe. J’en ai toujours été convaincu : la planète n’a pas besoin de nous. Elle a juste besoin qu’on lui fiche la paix. En revanche, nous avons besoin d’elle. Et nous avons besoin de nous. Avant cette crise et ce confinement, nous étions proches physiquement, mais beaucoup moins proches socialement. Lorsque nous sommes passés en confinement, c’est l’inverse qui s’est installé. Nous nous sommes éloignés les uns des autres physiquement et pourtant, nous avons développé un lien social fort. Nous nous manquions. Ou plutôt nos interactions nous manquaient. Nous avons vécu pendant ce confinement un moment de grâce ou tout était suspendu. Enfin, nous avons fait ce qui est important : nous protéger les uns les autres. Nous avons consommé moins. Nous avons partagé notre savoir, nous avons donné de notre temps ne serait-ce que par les réseaux sociaux. Nous avons fait preuve de bienveillance et nous avons tenté de retenir nos instincts.

Parce que vous avons commencé à prendre soin de nous – nous y étions bien obligés – notre attention s’est dirigée sur ce dont nous avions réellement besoin. Enfin. Mais maintenant que nous en sommes sortis, ne pourrions-nous pas continuer à proposer de notre temps gratuitement pour les autres plutôt que de retomber dans notre égoïsme / individualisme ? Lorsque les écoles et universités ont fermé en premier, des personnes ont proposé aux parents démunis de garder leurs enfants. Ne pourraient-ils pas continuer de le faire maintenant ? C’est ce qui se faisait dans les quartiers il y a 50 ans. Les gens s’entraidaient naturellement.

Nous venons de comprendre que la Terre peut renaître d’elle- même simplement si nous nous calmons et si nous arrêtons de courir derrière nos fantasmes, nos désirs, nos besoins toujours plus grands. Ne pourrions-nous pas maintenir cet état de quiétude en passant du temps avec nos proches, nos voisins et donc en roulant moins, en voyageant moins, en consommant moins ? J’ai l’impression que non. Au moment où j’écris ces mots, j’espère que ce n’est pas une deuxième vague meurtrière qui viendra nous rappeler à l’ordre. 


Héros

« We could be heroes, just for one day » (Nous pourrions être des héros, même pour un jour) chantait David Bowie. Nous y voilà, David. Nous y voilà. Il y a encore quelques jours, la société de consommation nous urgeait de devenir « les héros de notre vie parce que nous le valions bien » comme déjà évoqué dans le chapitre Conceptuel.

Aujourd’hui, nous voyons qui sont les vrais héros : les soignants, les employés de supermarchés, les militaires, les policiers… Tous ces gens sont à notre service, sans aucune protection et s’exposent tout simplement parce que c’est leur job. Petit rappel : ils le font 365 jours sur 365. Et puis il y a nous. Nous qui jouons au héros parce que la situation le demande. Nous allons au-delà de nos propres limites pour proposer le meilleur de nous-mêmes.

Pendant le confinement, je me posais la question suivante : ne pourrions-nous pas dispenser notre bonté à petites doses au quotidien, en tant que citoyens ? Depuis le déconfinement, j’ai la réponse. Du moins pour mon cas personnel. Pendant le confinement, tous les soirs, au moment des applaudissements des soignants, à 20h, je prenais ma guitare électrique et mon ampli et je jouais un morceau pour mes voisins. Carlos Santana, Gary Moore, Dire Straits et même la Marseillaise. Tout y est passé. J’ai joué au total 49 fois pour mes voisins. Tout le monde me remerciait et applaudissait deux fois plus fort. Cela me faisait me sentir bien avec moi-même. Je me sentais appartenir à une communauté.

Vers la fin du confinement, j’ai commencé à fatiguer. Il m’était de plus en plus difficile de travailler un nouveau morceau à jouer. Je me suis dit que, malgré ma bonne volonté, je n’arriverais pas à faire plus. Et j’ai donc arrêté le soir du déconfinement. Certes, cela m’avait demandé pas mal d’énergie de préparer chaque jour un nouveau morceau, mais j’ai surtout réalisé que je devais reprendre ma vie et avancer.

Je ne pouvais pas continuer à justifier ce confinement et il fallait reprendre le chemin de la vie même si le virus était encore parmi nous. Ce confinement, c’était facile quelque part : je jouais un morceau tous les soirs, je faisais du bien aux gens, cela flattait mon ego. Mais au bout d’un moment, j’ai eu besoin d’autre chose. Si cela vaut pour moi, cela doit valoir pour d’autres. Certes cette pause a été bénéfique pour beaucoup de monde tant cela nous a recentrés. Mais rester dans une bulle de protection ne colle pas à l’humanité. Nous avons besoin de nous confronter à l’autre, de nous rapprocher, d’affronter les défis, d’avancer, de donner du sens à notre action. Qu’on le veuille ou non, l’instinct de vie revient en force même s’il n’y a rien de rationnel là-dedans.

« We could be heroes, just for one day » chantait David Bowie. On l’a fait David. On l’a fait. Et surement que nous le referions.

Mais il nous faut vivre entre temps.


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