
Éthique
L’éthique nous fait nous poser des questions et n’apporte que peu de réponses. Nous parlons d’ailleurs de questions d’éthique, rarement de réponses. Comme évoqué dans le chapitre Contradiction(s), lorsqu’il est question d’éthique nous sommes encore dans la situation du cœur face à la raison.
Lorsque Vincent Lambert demande clairement à ce qu’on ne le maintienne pas en vie artificiellement, notre cœur se brise à l’idée que ses parents lui refusent son droit à être en paix et le maintiennent en état de coma, par pur égoïsme pensons-nous ou pour des raisons religieuses. Lorsque les parents de Vincent Lambert s’entendent dire que leur fils Vincent va être débranché, malgré leur refus, leur cœur se brise à l’idée que la chair de leur chair disparaisse à tout jamais, et que leur foi ne soit pas respectée. Au milieu de cet affrontement émotionnel, la raison et l’éthique. Des médecins, des philosophes tentent de mener la réflexion universelle suivante : sommes-nous propriétaires de notre corps ? En portant atteinte à nous-mêmes, ne portons-nous pas atteinte à toute notre conscience collective ? Avons-nous le droit de supprimer une vie même si le détenteur de cette vie l’a souhaité ?
Le cœur face à la raison.
Lorsque l’on apprend que Bertrand Cantat a tué Marie Trintignant, notre cœur se brise, et la rage monte. On imagine cet homme violent s’en prendre à coup de gifles à une femme, qui plus est une des actrices préférées des français, provoquant ainsi l’œdème cérébral fatal. Notre cœur de père, de mère, de sœur ou tout simplement d’être humain, se serre puis se déchaîne à l’idée que cela ait pu se produire pour l’un de nos proches. Lorsqu’elle s’exprime, la raison dit que Bertrand Cantat a été jugé, emprisonné et libéré après huit ans d’incarcération et que, pour la société civile, il a payé sa dette. Notre cœur s’étreint à l’idée qu’il se remette à chanter, qu’il soit applaudi et que, les parents de Marie puissent voir l’assassin de leur enfant célébré sur scène. Pourtant, la partie de Bertrand Cantat qui serait célébrée sur scène, sa part de poésie, c’est de cette partie-là dont Marie était amoureuse. C’est cet homme-là avec ses douleurs, ses blessures et ses mots qui l’ont fait l’aimer. Si Marie aimait cette part de Bertrand Cantat, pouvons-nous l’aimer nous aussi sans culpabiliser ?
La raison revient toujours chargée de questionnements philosophiques pour nous questionner sur le droit à l’oubli, au pardon, à la rédemption. Mais cela ne peut se traverser seul, chacun campé derrière ses jugements. C’est quand on s’aide mutuellement à grandir, quand on s’éduque et qu’on se guide vers la rédemption qu’alors nous nous rapprochons du meilleur de l’humanité. Mon cœur me dit que je n’en serais peut-être pas capable si ma fille était morte sous les coups de son compagnon. Mais ma raison me fait dire que c’est vers cela qu’il faut aller. J’en suis convaincu. Nous devons grandir collectivement au-delà de nos errances personnelles.
Lorsque le cœur s’exprime, des victimes d’abus sexuels créent #Metoo et la parole des femmes se libère. Un cœur trop plein qui n’en peut plus. La justice peut alors faire son travail avec raison. Nous assistons à la punition publique d’un Harvey Weinstein, prédateur sexuel professionnel. La justice s’applique avec discernement puisque dans cette affaire, l’accusé a été condamné pour certains chefs d’accusation et pas pour d’autres. Un discernement qui protège les victimes au point qu’il a même été prouvé que oui, on peut avoir été violé et entretenir après une relation suivie avec l’agresseur, mais que l’on reste avant tout une victime, à cause de l’emprise psychologique de l’agresseur sur l’agressée. L’agresseur reste l’agresseur. La victime est la victime.
Heureusement que pour l’affaire Weinstein, ce n’est pas le cœur qui a jugé. Heureusement qu’il y avait un juge, un procureur, des avocats, des psychologues, des policiers, des jurés pour fouiller le dossier, interroger les victimes, comprendre l’emprise et le consentement, recouper les témoignages et ressortir avec un avis clair et lucide sur l’affaire. Car sinon, le cœur de certains aurait pu se déchaîner sans discernement et les amener à penser ainsi : « Ah bon, elle y est retournée plusieurs fois après avoir été violée, alors elle l’a bien cherché, elle est coupable aussi. » Ce même cœur qui peut être noble et qui explose parce que nous en sommes arrivés à une exaspération telle, pour ce qui est des violences infligées aux femmes et aux enfants, que le César décerné à Roman Polanski en 2020 est comme une goutte d’eau qui fait, non pas déborder, mais exploser le vase.
Pourtant la raison pourrait nous aider à y voir clair et à canaliser le cœur. Le cœur nous fait dire : « Polanski, il n’a pas été jugé, il est en fuite ! » La raison répond : « Si monsieur Polanski avait purgé sa peine complètement, de manière claire et nette, aurait-il eu le droit au pardon, à la rédemption, à la réinsertion ? Est-ce qu’il aurait eu droit à son César de Meilleur Réalisateur ? » Le cœur répond : « Non, bien sûr que non. » Ma raison m’a amené à décortiquer les détails de cette affaire pour comprendre. Et mon cœur s’est soulevé à chaque nouveau fait. Ma raison me fait dire que si nous en sommes là, c’est aussi qu’une société des années 70, 80 et 90 a accepté cela. Et je n’en suis en rien responsable. Mon cœur me dit que je dois l’accepter, que ce qui est arrivé est terrible mais que l’époque permettait cela.
Ma raison, me fait dire que nous avons commis des erreurs collectivement en laissant cela se passer et maintenant il faut regarder vers l’avant. Non, je ne lyncherai pas cet homme. Je n’en ai pas le pouvoir. Mon cœur a du mal à l’accepter mais ma raison m’y aide : on peut violer, avoir commis des choses terribles et être un grand artiste. Eh bien oui.
Je découvre alors le drame de la vie humaine. On peut avoir violé et être pardonné par sa première victime, et rester à jamais un homme qui aura changé la face du cinéma. Mon cœur ne se remet pas d’avoir appris qu’Hitler a réalisé des toiles de peinture, certes très médiocres, mais qui se sont vendues très cher il y a encore quelques années. Ma raison doit m’aider à comprendre que cet homme qui brûlait les livres et les êtres humains, le plus grand tyran de tous les temps, s’amusait parfois avec des enfants et avait accès à l’art, même de manière médiocre. Mon cœur a du mal à accepter que ce bourreau psychopathe avait une part infime de poésie en lui. C’est dur à encaisser, cela me provoque la nausée, mais c’est ainsi. Ma raison me fait dire que ce César de Polanski dérange parce qu’il démontre que l’art existe en chacun de nous, même chez le pire des monstres, mais surtout qu’il dépasse toute morale et toute justice humaine. L’art dépasse la morale et la justice. Le film J’accuse de Roman Polanski est avant tout une œuvre d’art qui aidera nos enfants à mieux comprendre l’antisémitisme et comment le combattre. Et qu’on le veuille ou non, c’est le cœur d’artiste de Polanski qui l’a réalisé.
L’art m’apparaît comme l’expression d’une humanité universelle chargée du pire comme du meilleur. Une vérité impossible à juger, qui dépasse tout entendement, toute raison, et qui malgré tout reste chargée d’évidence. Mon cœur et ma raison associés m’aident à entrevoir que l’Académie des Césars a peut-être voulu récompenser la partie du cœur de Polanski qui fait du cinéma. Pas l’autre.
Ma raison me fait comprendre qu’avec ce César, on ne peut faire entrer le Roman Polanski dans la case du « monstre absolu ». Je réalise que la complexité humaine n’entre dans aucune case. Et c’est pour cela que nous nous déchirons autour de cette affaire Polanski.
La société actuelle voudrait que la complexité de notre condition humaine puisse entrer dans une case. Une case où chacun doit être à sa place, dans une posture bien parfaite, bien rassurante où chacun peut être à la bonne place afin que l’on puisse le juger si besoin. Mon cœur m’aide à ressentir ce que doivent ressentir ceux qui n’acceptent pas leur propre complexité, leurs propres contradictions et leur propre part d’ombre. Lorsque l’on se sent écœuré par l’action d’un autre, c’est la part d’ombre en nous qui est activée et qui se manifeste.
Ce César est la cristallisation de notre propre part d’ombre. Surchargé par l’activité de mon cœur, ma raison m’aide à prendre du recul afin de percevoir cette crise autour du César de Polanski non pas comme une fin en soi, mais comme un symptôme, un révélateur d’une société qui change. Quelle société voulons-nous ? Quelle que soit la réponse, nous devons la construire ensemble, en paix. Pas entre femmes et hommes. Mais entre êtres humains. Au-delà de toute étiquette.
Nous, membres de la société, citoyens, nous devons nous rassembler et sortir de nos clivages. Il nous faut continuer à prendre soin de notre langage, à rester précis dans notre manière de penser, à cultiver notre philosophie et accepter la contradiction. Il est fondamental de laisser le cœur s’exprimer mais pas au point d’en faire un unique élément de jugement. Plus que jamais, je ressens qu’il nous faut réfléchir et ne pas trop faire commerce de nos émotions, même si nous sommes blessés parfois au plus profond.
Je suis convaincu que notre plus grand défi est désormais de ne pas accepter la pensée émotionnelle commune, notamment la pensée digitale immédiate des réseaux sociaux, comme l’unique solution à tout. Nous devons avancer en tant qu’êtres humains qui sortent de la caverne platonicienne de leurs pulsions, pour construire un monde avec philosophie, recul et discernement.
Dans les affaires que j’ai citées personne ne semble se poser la question de l’entourage. Pour ce qui concerne Bertrand Cantat, je me demande : comment doivent se sentir ses parents ? Comment vivent ses enfants ? Ils sont aussi victimes de tout cela. La mort d’un être humain, ne concerne pas uniquement la victime et le coupable. Dès qu’une femme meurt sous les coups d’un homme, toute l’humanité est atteinte. Cela inclût aussi l’agresseur, sa famille, ses proches, ses amis. Parce que je ne suis pas touché affectivement par cette affaire-là, si je le pouvais, j’aimerais parler à Bertrand Cantat et lui demander : « Comment on se sent après tout ça ? Est-ce que l’on a encore de l’espoir ? C’est quoi votre vie ? Quel sens donne-t-on à sa vie, lorsque l’on a pris celle de l’être aimé sans le vouloir ? »
Si quelqu’un prenait la vie de mon fils dans des conditions aussi tragiques, j’aimerais avoir le courage d’aller parler aux parents de son bourreau. Je voudrais voir quelles sont leurs vies. Est-ce qu’ils n’en auraient rien à faire comme c’est parfois le cas ? Ou est-ce qu’ils devraient se traîner un fardeau de honte et de chagrin à l’idée que leur enfant se soit rendu coupable d’un crime ? J’essaierais de me mettre à la place de l’autre non pas pour que cela allège quoi que ce soit, mais pour ne pas être seul et isolé face à ce drame collectif.