REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 7 – Mollesse Intellectuelle

Mollesse intellectuelle

Exigence

Depuis quand le fait d’être exigeant est-il devenu un problème ? Je ne sais pas. J’ai un drôle de sentiment sur le fait que, lorsque vous voulez être précis, professionnel, méticuleux ou exhaustif cela devient un problème. Alors bien entendu, cela dépend des domaines. Aimerait-on que le chirurgien qui est censé nous opérer soit laxiste ou approximatif ? Non, bien sûr. D’ailleurs, dans cette situation nous serons nous mêmes très exigeants. Nous voudrons le meilleur des traitements, pour nous et nos enfants.

En fait, c’est lorsque l’exigence d’autrui s’exerce sur nous et qu’elle provoque chez nous une frustration, que l’exigence devient un problème. « Mais qu’est-ce que tu es exigeant ! » est l’équivalent de : « Mais pourquoi tu m’emmerdes là ? Allez hop, on le fait à l’arrache, ni vu ni connu. Faut que ça pulse, hop, hop, hop. » L’exigence est encensée lorsqu’elle sert nos intérêts et clouée au pilori lorsqu’elle nous empêche d’avoir la vie « que nous valons bien ». Oui, parce qu’une fois de plus, il n’est encore question que de nous et de notre misérable orgueil. Avons-nous été jamais aussi arrogants ? Je ne crois pas. Nous lâchons sur tout ce qui fait de nous des êtres supérieurement dotés d’intelligence parce que désormais, nous attendons de recevoir ce que l’on estime mériter. Et souvent, nous attendons tout et son contraire.

Nous voulons les meilleurs professeurs pour nos enfants, mais il ne faut pas qu’ils soient trop durs avec eux. Nous souhaitons qu’ils en fassent les meilleurs élèves, mais il ne faut plus apprendre les tables de multiplication par cœur, ni en chantant, car c’est une activité abrutissante. C’est sûr, si les candidats de la télé-réalité sont aussi bêtes c’est parce qu’ils ont trop chanté les tables de multiplication.

Dans les années cinquante, toute secrétaire digne de ce nom écrivait mieux en français que certains professeurs de français qui enseignent actuellement, même à l’université ! Et pourtant, nous ne voulons plus de cette époque trop stricte, castratrice et liberticide. J’interviens régulièrement dans des lycées pour animer des ateliers de théâtre et j’ai été abasourdi par le fait suivant : de nombreux lycéens ne savent même plus dire leur alphabet sans se tromper.

Cela me met en colère que l’on maltraite systématiquement le principe de ténacité et d’exigence au profit de la facilité. Je ne supporte pas l’idée que désormais il faille que les choses soient simples, faciles, légères. Cela n’a aucun sens. Le monde n’est pas fait ainsi. Il ne s’est pas construit ainsi. Nous sommes censés l’améliorer en tant qu’humains mais le monde, aussi beau puisse-t-il être, est avant tout un lieu brutal et sans compassion. L’humain le rend meilleur grâce justement à la connaissance, à la science, à la psychologie, à l’art, à la philosophie et à toutes ces disciplines qui ont favorisé l’émergence de la compassion et de l’empathie à une plus grande échelle. Mais ne nous y trompons pas, nous pourrions retomber dans l’obscurité facilement si nous devenions bien trop fragiles et manipulables intellectuellement.

Suis-je réactionnaire ? Absolument pas. Je vis très bien dans mon époque. Malgré ses travers, nous bénéficions globalement d’un niveau de progrès et de civilisation qui permet à la population de mieux vivre notre destinée humaine. Je souhaite témoigner du fait qu’il est quand même bon que de nombreux individus soient restés exigeants. Il faut être exigeant pour devenir médecin, avocat, ingénieur, musicien, infirmière ou auteur pour ne citer que quelques exemples. Comme tant d’autres, ce sont des métiers difficiles et il est bon qu’il faille du temps et de la sueur pour y arriver.

Ce sont ces gens-là qui nous soignent, nous protègent, nous défendent, construisent des bâtiments solides. Ce sont eux que l’on va trouver lorsque les choses tournent mal. Non ? Qui avons-nous applaudit à 20 heures sur nos balcons pendant plusieurs semaines ? Heureusement que certaines personnes ne lâchent pas sur leurs prérogatives – ceux-là vous diraient qu’on le leur reproche tous les jours et qu’ils ne peuvent pas vraiment exercer leur métier comme ils le voudraient – car ils nous empêchent de tomber dans la facilité la plus absolue. Il faut être exigeant et tenace pour devenir enseignant. Et je défendrais toujours les professeurs. Même les mauvais. Je ne soutiendrai jamais un parent d’élève qui dirait : « Mon fils est mauvais en anglais parce que son professeur ne lui a appris à dire que Brian is in the kitchen. » ou bien : « Si mon fils ne s’intéresse pas aux études c’est à cause des professeurs qui n’ont pas su le motiver. »

Si je suis si sensible à ce point, c’est parce que j’ai survécu grâce à l’école et à la connaissance. C’est l’école qui permet de comprendre le monde au final, même si sur le moment on ne comprend pas très bien pourquoi il faut apprendre telle ou telle somme de connaissances. Je crois profondément que nous avons une vraie responsabilité vis-à-vis de notre apprentissage. Je me considère comme un éternel débutant et un éternel apprenant et pour ces raisons j’ai toujours autant faim d’apprendre et de comprendre. Je crois définitivement au pouvoir de l’esprit et à la nécessité pour notre société de ne cesser de grandir individuellement aussi bien que collectivement. Pour toutes ces raisons, je ne supporte pas la posture de victime de toutes ces personnes qui attendent que ce soit le « système » qui fassent d’eux des gens instruits.

À tort ou à raison, je n’ai jamais compté que sur moi-même pour tout ce qui concernait mon instruction. Si j’avais un bon professeur, je m’en servais comme un tremplin. S’il était mauvais, j’allais chercher les bouquins qui me permettaient d’avancer malgré tout. Et si je me prenais une taule lors d’un contrôle ou d’un partiel, j’attendais que la frustration passe et je recommençais.

Nous ne devrions pas apprendre à nos enfants à avoir des bonnes notes. Nous devrions leur apprendre à devenir responsables. À assumer leurs réussites autant que leurs échecs. Nous devrions leur apprendre à continuer à avancer quoi qu’il arrive, à apprendre tout au long d’une vie et à transmettre ce qu’ils auront appris. C’est ce genre de posture qui fait que nous ne nous retrouverons pas tous un jour à dire que la Terre est plate, que nous ne sommes pas allés sur la Lune et que la Terre a été créée au centre de l’Univers par un Dieu tout puissant.

Car derrière la chute de l’exigence, se trouve aussi la montée de l’obscurantisme. Selon Boris Cyrulnik, « moins on a de connaissances, plus on a des certitudes ». Je ne pourrais pas être plus d’accord. Lorsqu’un « platiste » – un individu convaincu que la Terre est plate – vous dit : « Mais si la Terre tourne autour du soleil, comment se fait-il que je ne sente pas l’air sur mon visage à cause du déplacement ? », ce n’est pas qu’il est plus bête qu’un autre. Quoi que. Non, sérieusement, c’est surtout qu’il n’a pas été éduqué. Il n’est pas formé. Il ne comprend pas le monde. La force centrifuge, les échelles de grandeur, etc. Tout cela lui passe au-dessus de la tête. C’est pour ça qu’il ne sent pas l’air sur son visage. Pardon, l’humour me glisse entre les neurones.

Lorsque quelqu’un qui n’est pas éduqué veut avoir son mot à dire par pur ego, pour entrer dans le débat, alors qu’il n’en a pas les armes, que va-t-il utiliser ? La croyance. « Je ne crois

pas que ce soit possible. » Non, mais il n’y a rien à « croire ». La Terre est ronde. Basta. Et les choses ne s’arrangent pas lorsque la religion pointe le bout de son nez. C’est normal : l’Univers ne peut pas être aussi complexe donc c’est Dieu qui l’a créé. Voilà, là, je comprends. Les tenseurs qu’Einstein a utilisé pour sa démonstration sur la relativité, le principe d’équivalence ou la constante universelle, je n’y comprends rien. Mais Dieu oui. Là, j’y crois. « La science, n’est basée que sur des inventions délirantes ! » Ben voyons. En revanche, une femme qui tombe enceinte par miracle en donnant naissance au fils de Dieu, là, ça tient. Non mais, c’est sûr, pourquoi s’embêter à comprendre ? C’est fatiguant. Une réponse simple, efficace, rapidement ingérable et bien confortable intellectuellement, voilà qui est bien mieux.

Des loisirs pour oublier les soucis, beaucoup d’informations pour avoir l’impression d’être intelligents et nous voilà dans le meilleur des mondes de Huxley.

Ne lisons plus et répétons la bouillie d’informations qui nous est livrée quotidiennement et nous serons les brûleurs de livres de Bradbury.

Dézinguons le langage au passage, amollissons les concepts, renions notre propre histoire et nous pourrons ainsi être convaincus, comme dans 1984, de toute vérité émise par un pouvoir informationnel central.

Plus de soucis. Plus à réfléchir. Juste à gober, comme des oies dans un hangar à gavage. Un bon téléphone portable, quelques séjours low-cost, une cause à défendre : féminisme ou développement durable. Et voilà. Il n’y a qu’à se laisser glisser et surtout ne plus avoir à être exigeant, c’est bien trop fatiguant.

Allez, bonne nuit. Shutdown du système. Clic.

Langage

L’utilisation de la langue fait partie de mes obsessions. Très jeune, je prenais soin de toujours utiliser des mots choisis, un peu sophistiqués avec la bonne diction. Cela vient de ma mère. Ella a toujours eu le sens du verbe et elle maîtrisait son métier de sténo dactylo. Si je devais résumer grossièrement : mon père m’a appris à traverser le monde physiquement. Ma mère m’a appris à le traverser avec l’esprit.

L’épreuve déterminante qui m’a mis le pied à l’étrier si je puis dire, c’est ce satané saut de classe entre le CP et le CE2. En effet, mon institutrice de CP avait estimé que j’allais m’ennuyer en CE1. Elle avait donc préconisé un saut de classe. Certains parents en seraient fiers, pour moi ce fût un carcan. Déjà à cause du décalage de maturité que cela a engendré mais aussi du décalage au niveau de la maîtrise des savoirs. Globalement je m’en suis sorti. Au détail près suivant : en arrivant en CE2, tous mes petits camarades maîtrisaient déjà toutes les finesses de ce qu’étaient un sujet, un verbe ou un complément d’objet direct. De mon côté, malgré mes facilités scolaires, j’avais un an à rattraper. Donc pour combler le retard, le dimanche après-midi, avec Maman, c’était dictée, bescherelle et dictionnaire au programme.

Pour résumer ma vie à l’époque : je naviguais entre d’un côté une vie de quartier faite de jeu de gosses, de raîlleries, d’insultes, de bastons, de match de foot, le tout sur fond de gros accent marseillais. Et d’un autre côté, un monde très intellectuel, cérébral entre finesse de la langue, travail scolaire, bandes dessinées et séries TV. Une véritable double- compétence qui me permet aujourd’hui d’être aussi à l’aise en plein milieu des quartiers où j’ai grandi lorsque je dois intervenir en lycée, qu’au milieu de grands séminaires de cadres pour de grandes entreprises. Grâce à mes parents, j’ai appris à m’adapter, à évoluer, en regardant vers le haut, en essayant d’élever mon niveau de pensée régulièrement tout en restant connecté à mes racines sans oublier d’où je viens.Voilà pour le cadre. Revenons maintenant à mon propos.

J’avais donc une bonne élocution. Mais, dans un quartier populaire tel que celui où je vivais, parler de manière fluide avec un ton de premier de la classe pouvait être pris pour du mépris ou de la suffisance. Et même dans ma famille, certains de mes cousins avaient envie de me gifler tant je leur était devenu insupportable à certains moments où je prenais la parole. Tout jouait contre moi : mon accent marseillais était moins prononcé que celui de la moyenne et j’ai découvert à mes dépens que l’emploi de certains mots peuvent être pris comme de véritables agressions par toute personne qui ne communique pas de la même manière.

Un jour lors d’un camp de vacances, j’ai repris un de mes camarades en lui disant : « Non, on ne dit pas que le bébé est né avec un bras coupé, on dit qu’il est né avec un bras atrophié. » C’était juste pour l’informer, pas pour qu’il se sente mal avec lui-même. Heureusement que j’ai couru vite ce jour-là…

Je sais que l’on ne peut pas tous avoir le même niveau d’éducation et mon discours n’est pas du tout élitiste. Suis-je un exemple ? Non. Je suis une sorte de littéraire sans culture. Je n’ai pas lu la plupart des grands classiques de la littérature française et je ne me suis intéressé qu’à quelques grands classiques du théâtre. Malgré tout, je suis quelqu’un qui aime la précision et l’élégance du verbe. Je cherche l’exactitude des mots pour clairement pointer les idées et les ressentis. Ça doit être mon côté scientifique. Pourtant, j’ai moi-même mes carences. À une époque, il n’était pas rare lors d’une soirée professionnelle qu’un mot que je ne connaissais pas, appelons-le le mot mystère, fit son apparition dans la bouche de mon interlocuteur. J’en faisais alors abstraction tout au long de la soirée. Je faisais semblant de comprendre la phrase qui était prononcée par mon interlocuteur mais sans le mot mystère. Parfois cela fonctionnait, parfois je hochais de la tête avec un petit sourire qui précédait un « Oui, bien entendu » de politesse.

Je souhaitais malgré tout régler mes comptes avec ce mot mystère en me promettant de chercher son sens dans le dictionnaire dès que je serais rentré chez moi. Bien entendu, vu mon alcoolémie nocturne du moment, j’oubliais de faire la recherche promise et immanquablement je me retrouvais dans d’autres soirées avec ce fameux mot mystère qui revenait. Des mots tels que « gabegie » ou « ostracisme » me furent donc étrangers une grande partie de ma vie. « Prérogative » ne fût jamais vraiment résolu. Je l’a assimilé à « obligation » en me disant : « Celui-là, je lui laisse un petit côté mystère, en souvenir du bon temps. »

Ce qui me rassure c’est de réaliser que beaucoup de gens font comme moi. Vous les repèrerez facilement lors de vos prochaines soirées lorsque vous leur direz « C’est dans les prérogatives du gouvernement. » et qu’ils vous répondront avec un petit sourire et vous diront : « Oui, bien entendu. » Malgré tout, n’étant pas à une contradiction près, je suis agacé lorsque sous prétexte que bien parler français peut sembler pédant, certains français s’en empêchent, même s’ils sont devenus adultes. Il est presque devenu honteux de bien parler français. Celui qui devient trop précis dans son langage est « celui qui se la raconte ».

La langue française ne se détériore pas mais l’utilisation que nous en faisons si. Nous préférons utiliser un discours rempli de raccourcis, façon novlangue anglicisée plutôt que de faire l’effort d’élever notre niveau de langage. Je pense que cela n’est pas une bonne chose. C’est toute la société qui au final en pâtira. La maîtrise précise de la langue permet d’éviter les raccourcis intellectuels et permet de bien nommer les concepts. Lorsque l’on ne sait plus nommer correctement les choses, les choses disparaissent.

Tout ce que je dis là est vrai pour d’autres disciplines : l’histoire, les mathématiques etc. Ah oui je sais, « Toutes ces matières, c’est compliqué, c’est difficile. » Et surtout : « Mais ça sert à quoi d’apprendre toutes ces choses qui ne servent à rien au quotidien ? » Eh bien cela sert à toucher du doigt que le monde n’est pas simple et que les choses ne se règlent pas en une heure. Toutes ces disciplines enseignées à l’école, aussi rébarbatives soient-elles renvoient l’idée que le monde est chaotique et qu’il aura fallu des milliers d’années pour en arriver à ce qu’il tienne à peu près droit.

Tout cela m’inquiète, en fait. Je pense qu’au rythme où vont les choses, nous en arriverons un jour à perdre la conscience, celle qui a fait de nous des homo sapiens sapiens. Nous ne savons plus dire les choses précisément. Nous ne saurons bientôt plus lutter contre tous les genres d’amalgames intellectuels. Nous perdons l’idée du concept car nous n’avons plus la maîtrise des mots permettant de décrire ce concept. En remplacement, nous utilisons des mots globalisants, parfois chargés d’anglais ou d’italien pour faire « genre » et nous nous mettons à véhiculer une pensée distordue. Le pire, c’est qu’une fois que nous avons intégré un mot, en ne sachant pas toujours ce qu’il veut dire, nous allons le répandre autour de nous. Appelons ce mot le « Glorbül ». Nous l’utiliserons régulièrement et les personnes qui l’entendront, ne le connaissant pas, mais ne voulant pas montrer qu’ils ne le connaissent pas, diront sûrement : « Ah oui bien sûr, le Glorbül ! » Ils l’intègreront tout aussi rapidement et se mettront à le répandre un peu plus.

Démonstration.

Déceptif. Néologisme s’il en est, ce mot est de plus en plus utilisé dans le monde de ceux « qui se la racontent grave de chez grave ». « Déceptif » vient du mot anglais Deceptive. Et que veux-dire Deceptive en anglais ? Cela veut dire « Trompeur ». En effet, Deception en anglais signifie « Tromperie » en français, et non pas « Déception » qui se dit en anglais Disapointment. L’adjectif associé au mot anglais Deception est donc Deceptive. Lorsque les français utilisent le mot « Déceptif » qui, je le rappelle, n’existe pas, ils l’emploient avec le sens de « Décevant ». Créer un mot français à partir d’un mot anglais avec un sens qui n’est pas celui que l’on croit, c’est pas de la bonne bouillie intellectuelle ça ?

Alors certes, vous pourriez objecter que finalement, ce mot-là on peut l’éviter et voir arriver le coup, vu que c’est un néologisme anglophone. Ok, mais vous allez voir, c’est encore plus sournois lorsque c’est dans notre propre langue.

Démonstration 2, le retour.

Une personne dit à son meilleur ami : « Comment ça va depuis la mort de ta mère ? » Réponse du meilleur ami : « C’est compliqué. » C’est compliqué ? Non, ce n’est pas « compliqué ». Perdre un être cher et en vivre les conséquences, n’est pas compliqué. En revanche, c’est difficile. C’est douloureux. Mais en aucun cas, le mot « compliqué » ne s’applique à ce contexte.

Lancer une fusée dans l’espace, ça c’est compliqué. Le mot « compliqué » aura bientôt balayé le mot « difficile ». Eh oui, on n’aime pas trop dire que les choses sont difficiles à notre époque. Positive attitude, positive thinking. Dire « compliqué » au lieu de « difficile », cela édulcore les choses et, par ailleurs, laisse supposer d’une part qu’on est face à un vrai défi – orgueil quand tu nous tiens – et d’autre part que l’on est dans un vrai tourment de vie. On est so busy ou overbooké : « Attends tu te rends pas compte, je dois trouver du temps pour mes amis, c’est compliqué ». Nos vies ne sont pas toujours si compliquées que ça. Elles sont parfois difficiles et parfois complexes. Ah ? Complexe est différent de compliqué. Oui. Mais ça, vous ne m’en voudrez pas, je vous laisse le découvrir par vos propres recherches.

Émotions

Un domaine où la bouillie linguistique trouve tout à fait sa place est celui des émotions. Et c’est normal. Il n’y a rien de carré ou de structuré dans une émotion. Nous sommes dans le monde de l’irrationnel et il est parfois difficile de placer des contours sur ce que l’on ressent. J’en sais quelque chose car s’il y bien un domaine qui n’a jamais été pris en compte dans ma famille, et donc dans mon éducation, c’est celui des émotions. Nous n’étions pas câblés pour cela. Il n’y avait pas besoin d’être précis sur ce que nous ressentions puisque personne ne s’était jamais vraiment posé la question de savoir ce que nous ressentions. Une émotion ? Pfft, c’est pas pour nous. Une émotion, cela se refoule ou s’oublie en se surchargeant d’activité ou en compensant par des loisirs. Un point c’est tout.

Je fus rassuré de constater que dans notre société moderne le monde de l’émotion est souvent évoqué lors de discussions légères, mais rarement pris en compte concrètement. C’est surtout grâce au théâtre, couplé à mon passé de coach, que j’ai réalisé que savoir ressentir une émotion à fond, permet de mieux la nommer et que surtout, pouvoir la nommer précisément, permet d’encore mieux la ressentir. C’est là où j’ai réalisé que la frustration n’est pas la colère, la joie n’est pas l’engouement, la déception n’est pas le découragement.

Ce ne fût pas évident pour moi d’équilibrer mon côté très cérébral avec mes ressentis et mes sentiments. Mais une fois que ce fût fait, cela m’a permis de nommer ce que je ressentais et de ressentir ce que les autres nommaient.

Cela m’a permis de réaliser que si nous n’arrivons pas à avancer collectivement c’est aussi parce que nous ne savons pas communiquer clairement ce que nous ressentons. Nous utilisons parfois des mots qui n’ont rien à voir avec la réalité que nous expérimentons. Dans le pire des cas, nous sommes saturés par ces mêmes émotions qui, parce qu’elles nous submergent, nous empêchent d’exprimer clairement quoi que ce soit. Et si nous l’exprimons, ce sera par de la colère, du silence ou de la violence.

Voici un exemple où l’émotion exprimée n’a strictement rien à voir avec ce qui aura été ressenti. Il n’est pas rare d’entendre souvent des phrases du type : « Je suis arrivé en retard, je suis dégoûté. » C’est-à dire ? Vous avez ressenti du dégoût comme face à un plat avarié ou un animal mort ? « Mais non, Laurent, ce n’est pas ça, j’étais dégoûté quoi, je voulais tellement assister à cet événement. J’avais les nerfs. En plus, mon fils voulait tellement qu’on y assiste pour avoir un autographe. » Ah, d’accord, vous étiez déçu ? Vous étiez frustré, ce qui a provoqué de la colère. Vous avez ressenti de la tristesse pour votre fils face à sa propre déception.

« Bon ça va, Laurent, on passe pas le bac à chaque phrase. Qu’est-ce que tu peux être pointilleux, exigeant. Tu crois que c’est simple d’exprimer les choses ainsi ? » Non, je ne crois pas que ce soit simple. Mais je crois que c’est accessible quand on y travaille. Cela demande des essais, des efforts et une forme d’honnêteté intellectuelle. Mais, quelles que soient ces difficultés, je crois que c’est ça que nous devons faire pour éviter de tous nous retrouver un jour à dire : « Wesh, gros, on est là, on représente, chuis dèg ! » à tous les coins de phrase. « Ah oui, mais attends, c’est dur ! » Ben oui. Bien parler, être clair, c’est difficile. Compter c’est difficile.

À une époque, ce n’était pas un problème. C’est depuis que nous sommes devenus des « feignasses intellectuelles » que tout nous est apparu comme simplifiable à l’extrême.

Nous sommes des homo sapiens sapiens. Des êtres conscients de leur propre existence. Nous sommes la seule espèce capable de savoir ce que nous savons. Nous sommes les seuls à savoir que nous ne sommes pas des antilopes ou des fourmis. Et pourtant, nous ne cessons de lâcher sur nos prérogatives et sur nos responsabilités. Et parce que nous sommes des homo sapiens sapiens, nous sommes censés appréhender la vie dans toute sa complexité plutôt que d’être dans cet état larvaire où l’on résume notre vie à : « Comment faire valoir qui je suis, en retirer du fric pour pouvoir me payer un maximum de loisirs et transmettre cela à mes enfants mais avec bonne conscience ? »

Je ne suis pas exemplaire, je suis exactement dans le schéma que je viens de décrire. Mais a minima, je ne remets pas en cause le fait que nous sommes censés élever notre conscience des choses pour sortir de cet état de fait. Je ne me complais pas dans la situation actuelle. Je ne m’en satisfais pas. Ce n’est pas suffisant pour prétendre donner un sens à sa vie. Il nous faut à nouveau apprendre à lire, compter, comprendre, réfléchir, tout remettre en cause. Il nous faut maîtriser à nouveau notre langue, les concepts qu’elle soutient et connecter cela à notre propre histoire afin de la comprendre.

Identité

Quand je suis parti faire mes études d’ingénieur à Lyon, sans m’en rendre compte, j’ai commencé à masquer mon accent marseillais. Je voulais être pris au sérieux et le problème avec l’accent marseillais, c’est qu’il n’est pas rare que les gens focalisent dessus. Même dans ma vie d’adulte, combien de fois ai-je pu m’entendre dire que j’avais un accent qui sentait bon le pastis ou que j’amenais un brin de soleil dans une conversation ? C’est comme si je m’amusais à dire à un strasbourgeois que son accent sent bon la choucroute ou qu’un parisien nous amène un peu de grisaille dès qu’il ouvre la bouche.

Il n’y a pas que la ville qui mène au cliché. Le nom de famille ou la profession mènent aussi au raccourci. Parce que je m’appelle Boghossian, je ne serais que d’origine arménienne ? Parce que je suis humoriste et marseillais, cela signifie que je ne suis qu’un humoriste marseillais et que donc je ne fais que de l’humour uniquement lié à ma ville ? Dans mon cas, quelle est mon identité ? Je suis français et pourtant, en même temps, je me sens 100% marseillais. Pour certains, je devrais dire que je suis français d’origine marseillaise. Mais ce n’est pas vrai. Je suis marseillais à 100% même si je suis français à 100% avant tout.

De la même manière, je me sens 100% arménien. Mon arménité n’est pas qu’une origine laissée à l’abandon quelque part. Je me sens arménien. Pourtant, je ne parle même pas la langue. Devrais-je dire que je suis français d’origine marseillaise, arménienne, italienne et espagnole, puisque c’est le cas ? Non, car je suis tout cela en même temps. Et le tout à 100%. Et au final, s’il est question de nationalité, je suis français avant tout. Mon pays, c’est la France. Et c’est le pays que je défendrais s’il le fallait. Mais cela ne résume pas toutes les facettes de ce que je suis. Pourquoi faudrait-il un seul mot pour globaliser chaque être humain ? Pour pouvoir les mettre dans une opposition systématique ?

Nous sommes tous nés égaux. Des êtres humains faits de chair et de sang avec les mêmes droits. Nous étions des nourrissons ayant besoin d’amour pour grandir et les choses ont commencé à se corser. On a commencé par nous donner un nom, un prénom, puis une nationalité, une religion. Puis il fût important de nous désigner par notre couleur de peau et par tout un tas de caractéristiques qui dans le fond, ne servent à rien : le poids, la taille, le type, le genre, etc. Je crois en l’égalité parfaite entre tous les individus qui peuplent cette planète. Puisque nous sommes égaux, pourquoi faire des différences et ne pas dire les choses telles qu’elles sont ?

J’ai vu arriver cette vague de politiquement correct où des gens, qui n’étaient ni noirs, ni arabes, ni juifs ont commencé à dire : « Nous allons faire en sorte que vous ne soyez plus qualifié par les caractéristiques qui vous définissent. » Ils se sont donné un rôle de justicier de la bien-pensance et ont commencé à expliquer que non, on ne pouvait plus dire noir ou arabe. Qui s’est mis à la place de ces gens qui ne pouvaient plus revendiquer leur propre identité, leur propre ancestralité, leur propre histoire ? Je connais les motivations de cette volonté de neutraliser la moindre qualification liée à la couleur de peau, l’obédience ou l’origine ethnique : c’est parce qu’à force d’appeler un arabe un arabe, un juif un juif, un arménien un arménien, etc., l’on favorise soi-disant la stigmatisation et le racisme. En fait, je crois que c’est complètement l’inverse. Je crois que c’est en voulant neutraliser toutes les caractéristiques des individus, en les clonant derrière des mots politiquement corrects, qu’à terme on crée de la frustration et du communautarisme.

Je n’ai jamais compris le slogan « Black, blanc, beur ». Pourquoi ne pas dire « Noir, Blanc, Arabe » ? Cela véhicule l’idée qu’être noir ou arabe est un problème alors qu’être blanc ne l’est pas ? On devrait pouvoir être fier d’être noir ou arabe non ? Et pouvoir le dire. Même si l’on est français avant tout. Guy Bedos, en reprenant sur scène les mots de Lenny Bruce (humoriste américain), disait : « Nègre, nègre, nègre, je répéterai ce mot jusqu’à ce qu’il soit vidé de son sens et que plus jamais un petit enfant noir n’éclate en sanglots en l’entendant dans une cour d’école. »

Peut-être faudrait-il adapter la phrase : « Nous devrions pouvoir répéter les mots noirs, arabes, juifs, chinois, etc. jusqu’à ce qu’ils soient à nouveau remplis de tout l’honneur et la fierté des peuples qui les portent, afin que plus personne n’ait jamais peur ou honte de les prononcer. »

Certitude

Notre société est la société de la case : il faut identifier les gens par un adjectif afin de pouvoir en déduire tout un tas de constructions mentales à son sujet et rapidement pouvoir juger. C’est ainsi que l’on peut créer tous ces clichés selon lesquels tous les avocats sont véreux, les femmes et hommes politiques sont tous pourris, les étrangers sont tous des voleurs, les marseillais sont tous supporters de foot etc… Non, rassurez-vous, il existe tout un tas de marseillais qui n’aiment pas le foot, qui ne boivent pas de pastis et dont la famille n’est pas issue de la mafia. Oui je sais, tout se perd.

Nous sommes terrorisés par l’autre et il nous faut absolument identifier quelle est sa case afin que cela nous rassure. Quelqu’un qui ne peut être mis dans une case ébranle nos certitudes et nous empêche de juger sur son sort. Pour consolider ces certitudes nous créerons des cases plus grosses, encore plus globalisantes, qui nous permettront d’assimiler un musulman à un terroriste, un chinois à un japonais, un américain à Donald Trump.

C’est ainsi : nous avons besoin de ces certitudes. Édicter des règles universelles de vie en utilisant des tautologies du genre « Cela s’est toujours passé ainsi ! », « Cela ne s’est jamais produit ! » est aussi une manière de donner le sentiment que nous sommes au contrôle de ce qui se passe, qu’il n’y pas de doute possible. Cela permet de s’accrocher à des croyances ou à certains repères. La certitude permet de

garder le contrôle, de diriger et souvent de polariser. C’est tellement pratique de vouloir identifier sans aucune nuance qui sont les gentils et qui sont les méchants. En ce sens, mettre les gens dans des cases bien établies permet de limiter les nuances, les différents angles de vue et les niveaux de perception.

Ainsi pour certaines personnes un rabbin, un prêtre ou un imam, ne sont que prêtre, imam ou rabbin. Le fait qu’ils aient des doutes, des peurs, des familles à élever pour certains, qu’ils soient des femmes ou des hommes, finalement on s’en fout. À notre époque, l’important c’est classifier, identifier avec une étiquette afin de pouvoir dégainer le plus vite possible un jugement si cela est nécessaire. La posture la plus difficile c’est, au contraire, de laisser la place au doute pour comprendre. La culture du doute est celle qui vise à aller se mettre à la place de l’autre. D’essayer de comprendre ce qui l’a poussé à agir ainsi ou à faire tel choix de vie. La posture la plus difficile, c’est celle qui consiste à trouver chez les autres non pas ce qui nous sépare, mais ce qui nous rapproche. Ce que nous avons en commun et dans tous les cas, ce que nous pouvons apprendre de l’autre.

Je pense qu’il nous faut revenir à cette culture du doute. Et pour cela, il nous faut du vocabulaire, des concepts, des idées, des débats et des échanges. Sans l’envie d’être précis sur le sens des mots et des concepts, nous aurons bientôt perdu l’envie de prendre de la hauteur afin de comprendre. Nous serons juste victimes de nos instincts. Dommage, Platon : tu avais tellement bossé pour nous faire sortir de la caverne. Avant d’avoir des étiquettes sur le front, nous sommes humains avant tout. La culture du doute, cela signifie de prendre le recul nécessaire pour réaliser qu’un seul mot ne nous définit pas. La société qui nous est offerte à terme, si l’on n’y prend garde, nous permettra de rester campés sur nos certitudes et de classifier le monde au sein

d’une vision rassurante et statique. En faisant ainsi, nous couperons encore et encore le monde en deux : nous et eux. Nous généraliserons : « Ce sont tous les mêmes. » Les avocats ? Tous les mêmes. Les Immigrés ? Tous les mêmes. Les féministes ? Toutes les mêmes. etc. Nous justifierons ainsi nos choix afin d’en retirer tout le pouvoir nécessaire pour exercer notre jugement sur le gros paquet « Tous les mêmes » que nous aurons créé.

Sophisme

L’utilisation massive de notre intellect permet, du moins en apparence, de simplifier des choses complexes et nous donne le sentiment que nous sommes très intelligents. Pour certains orateurs, c’est un avantage : en créant des constructions mentales basées sur des amalgames de concepts, ils arrivent à amener une audience à les suivre sur une conclusion déjà programmée à l’avance. Avec le bon ton, et des mots choisis, il est très facile de se prendre pour un grand penseur en tordant la réalité, en transformant une victime en bourreau et en créant des procès d’intention derrière chaque mot.

Heureusement, ce phénomène nous met tous à égalité puisque même nos politiques usent et abusent de ce genre de raccourci. Marlène Schiappa, Secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, a déclaré qu’il fallait absolument bannir et punir des insultes du type « Va te faire enculer » des lieux publics et stades de foot. Pourquoi ? Apparemment, selon Madame Schiappa, c’est un propos de nature homophobe qui dénigre le destinataire de l’insulte en l’invitant à subir une sodomie. Et puisque les hommes homosexuels pratiquent la sodomie, l’insulte compare le destinataire de l’insulte à un homosexuel, laissant supposer que l’émetteur traite le destinataire d’homosexuel.

Conclusion : c’est une insulte homophobe. Ceci s’appelle un sophisme. Le plus connu des sophismes est celui-ci : « Tous les chats sont mortels. Socrate est mortel. Donc Socrate est un chat. » Ici ce serait plutôt : « Il m’invite à subir une sodomie. Les homosexuels pratiquent la sodomie. Donc il me traite d’homosexuel. »

Très efficace, Madame Schiappa, mais surtout très malhonnête. Reprenons. Une personne dit à une autre personne « Va te faire enculer », qu’est-ce que cela signifie ? Cela signifie que l’émetteur n’apprécie guère la personne qu’il a en face de lui. Il l’invite donc à subir une sodomie. Pourquoi ? Parce qu’une sodomie, lorsqu’elle n’est pas pratiquée avec bienveillance dans le cadre d’un rapport consenti, ça fait mal. L’émetteur de l’insulte, veut donc que le destinataire de l’insulte ait mal. Il l’invite à subir la douleur de la sodomie. Ce n’est pas sympathique, mais ce n’est pas homophobe. Pourquoi cela ? Parce que la sodomie est un acte hétérosexuel aussi bien qu’homosexuel.

De nombreuses femmes pratiquent la sodomie avec leur partenaire. Il y a même des hommes hétérosexuels qui se délectent de vivre la sodomie que leur procure leur compagne grâce au sex toy de leur choix. Il y a même des femmes qui, dans le cadre d’une relation lesbienne, pratiquent la sodomie. Bref. La sodomie est universelle et se pratique depuis la nuit des temps. Il ne faut pas être historien de la Grèce ou de la Rome antique pour le savoir. Et quand c’est bien fait, tout le monde y trouve son compte. Tout le monde peut la donner ou la recevoir, directement ou indirectement.

Je vous laisse chercher par vous-même sur Google des images de femmes clairement féministes qui n’hésitent pas à tendre le majeur bien haut. Seraient-elles homophobes ?

Madame Schiappa, un commentaire ?

Nous en sommes arrivés à un stade où des gens, remplis de certitudes et de peurs, se mangent le cerveau pour tordre la réalité et la façonner en fonction de leur peur. L’humoriste Jarry, homosexuel assumé, a expliqué lors d’une émission de télévision qu’il aimait bien se traiter lui-même de petit « pédé ». Apparemment certaines associations de défense des droits des homosexuels le lui ont interdit.

Big brother, c’est toi là-bas dans le noir ?


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