REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 6 – Écologie

Écologie

Comment pourrais-je vraiment être écologiste ? Je ne cesse de polluer. Comme la plupart d’entre nous, d’ailleurs. Toutes les phases de ma vie sont polluantes. C’est pour cela que je n’adhère pas vraiment à ce mouvement ou du moins pas aveuglément.

Je crois que j’ai eu un vrai déclic en 2009 lorsque je regardais un écran de télévision dans une salle de sport à laquelle j’étais abonné. Il y était diffusé un reportage issu d’un DVD de Nicolas Hulot. On y voyait Nicolas Hulot sur un bateau de type Zodiac semi-rigide, tout équipé pour de la plongée en bouteille, au large de l’Argentine, je crois. Le reportage montrait, notamment, des bancs de raie mantas au milieu desquels plongeaient Nicolas Hulot et son acolyte. Plus avant dans le reportage, j’ai entendu Nicolas Hulot expliquer à son équipier que le fait d’être au milieu de ces raies mantas, lui avait permis de se reconnecter à son humanité. Comme pour les Miss France évoquées précédemment. Ouah. La vache. Aller à l’autre bout du monde et se faire filmer pour montrer aux gens qu’avec un coût carbone maximal sur les épaules, finalement, on se régale et on profite de la vie. J’étais révulsé par ce que j’entendais. Bien sûr j’entends la sincérité du propos : effectivement, plonger dans le grand bleu, dans une eau limpide, entouré par un vol de raies mantas doit procurer des sensations tellement fortes que l’on doit se sentir humain plus que jamais. Est-ce que j’aimerais faire cela ? Bien sûr, c’est mon rêve.

Sûrement que je ressens une certaine jalousie vis-à-vis de Nicolas Hulot. Mais je ne me permettrais jamais de revenir d’un tel périple en expliquant qu’il faut préserver la nature, réduire le coût carbone et surtout en disant à des gens dans la difficulté que si la Terre va mal, c’est parce qu’ils roulent trop en voiture.

Maintenant, s’il est vrai que nous sommes à une phase critique de notre civilisation, même si j’ai envie de me taper un délire au milieu de raies mantas, ou que d’autres en ont envie, est-ce que c’est de cela dont notre planète a besoin ? Ce que j’aimerais entendre de la bouche de Nicolas Hulot c’est : « Je suis un pollueur, comme vous, et nous devons arrêter de croire que même au nom d’une bonne cause nous avons le droit de nous permettre tous les luxes. » Il devrait être le premier à préconiser de ne plus aller altérer ainsi les écosystèmes. Nous sommes tous des pollueurs et je ne vois pas pourquoi il faudrait créer une situation clivante avec les bons pollueurs d’un côté et les mauvais de l’autre.

Pour ce qui est de l’écologie, j’adhère à 100% aux propos de l’astrophysicien Aurélien Barreau dont je suis fan. Son message est clair : il faut des changements drastiques dans nos comportements. « Oh non, non Laurent, ne nous dis pas ce qu’on ne veut pas entendre. » Tu parles, je vais me gêner. Si, si, on y va. Les deux pieds en avant même. Je cite Aurélien Barrau parce que dans son cas, il n’a plus de voiture et il a arrêté de se déplacer à l’autre bout du monde pour assister à des conférences sur le climat. Je vous parle de ces conférences où l’on mange de la viande importée et où les climatisations tournent à fond. Eh oui, on veut sauver la planète mais ne pas transpirer sous les aisselles, parce que ça sent mauvais et ça manque de classe. Pour résumer : nous voulons lutter contre le réchauffement climatique, mais dès que ça se réchauffe, on monte la climatisation. Trop forts ces humains.

Nous voulons tout et son contraire et surtout, nous ne voulons pas changer nos petites habitudes. Ce que l’on veut, c’est se sentir bien avec nous-mêmes et s’endormir la conscience tranquille. Sauf que ce n’est pas possible. Ou plutôt, ce n’est plus possible. Mais que faut-il faire alors ?

Que faut-il faire pour quoi ? Pour sauver notre espèce ou bien pour préserver la planète ? Certains diront : « Mais c’est pareil ». Et non. Ça ne l’est pas. On peut continuer à dégrader massivement notre planète, la technologie permettra sûrement à certains, les plus riches normalement, à survivre avec de l’air fabriqué, avec de la nourriture de synthèse. Je ne me fais aucun soucis pour eux. En revanche, ces humains pourraient survivre sur une planète complètement bousillée.

Alors, peut-être voulons-nous préserver la planète ? Ok. Pour cela, il nous faut arrêter de prendre l’avion juste pour le plaisir, de faire des croisières sur des bateaux qui polluent infiniment plus que nos voitures, d’utiliser tous nos terminaux électroniques, etc. Non ? Ce n’est pas ça que l’on veut ? Ah, il faudrait préserver la planète sans changer nos habitudes. Eh bien, j’en suis convaincu : ce n’est pas possible. Nous jouons bien trop aux enfants gâtés et dans la mesure où nous ne savons pas ce que nous voulons, je pense qu’il faudrait que nous arrêtions de nous donner un rôle qui ne nous a jamais été donné. Celui de « Propriétaire de la terre » et de « Responsable des affaires mondiales ». Pour certains ce serait même « Responsable des affaires universelles ». Nous avons un cerveau, donc nous sommes le peuple élu pour tout gérer.

Je me tords de rire quand dans la même pensée, j’imagine, d’un côté, notre Univers qui est en train de s’agrandir et s’étirer à une vitesse folle et, d’un autre côté, nos problèmes existentiels ridicules. Au cœur de l’Univers, des forces incommensurables se déchaînent, des galaxies ne cessent d’accélérer, des étoiles s’effondrent sur elles-mêmes, des trous noirs dits supermassifs de la taille de plusieurs millions de fois la taille de notre soleil absorbent et recrachent une partie de la matière existant sur les étoiles en sa périphérie, et nous, nous sommes là avec nos petits problèmes de surpoids, de bien-pensance, de grandes idées sur tout.

Ce que je veux dire c’est que, globalement, l’Univers se fout de nous. Et il a bien raison. Nous n’existons pas réellement pour lui. À part pour nous-mêmes, nous n’existons pas. Si demain, l’Humanité disparaissait, que se passerait-il au niveau de l’Univers ? Rien. Déjà même au niveau de la planète, si demain nous disparaissions de la surface de la Terre, eh bien la conséquence directe c’est : nous aurons disparu. Conséquence pour la planète elle-même : la nature reprendra ses droits mais globalement, aucune espèce n’en fera une maladie. La terre s’est bien mieux portée du moment où nous avons été confinés. Aller, hop, à dégager les humains.

Nous devrions être beaucoup plus humbles vis-à-vis de la Terre : nous ne sommes qu’une forme de vie complexe. Rien d’autre. Nous n’avons pas de rôle à jouer. Nous ne sommes que nous. Nous plaçons l’Univers au centre de notre réflexion comme si nous étions le point le plus polarisé de l’Univers et cela se résume par deux questions : « Quand est-ce qu’une autre forme de vie va venir nous voir ? » et d’un autre côté « Comment faire pour aller expliquer aux autres qu’on existe ?» Réponses : « Jamais » et « Laisse tomber, ils s’en foutent. »

À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous n’intéressons personne, ou qu’il n’y a personne à intéresser. À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que nous ne sommes peut-être qu’une anomalie de l’Univers avec une durée de vie limitée, quoi que nous voulions ou décidions ?

À aucun moment il ne nous vient à l’esprit que comme beaucoup de choses, nous faisons partie d’une aventure globale qui n’a peut-être aucun sens ? « Mais non grand dieux, Laurent, nous sommes les humains. » Oui, et alors ? Les galaxies devraient se mettre à trembler parce que nous avons des diplômes au titre flatteur et pompeux ?

Je trouve que la question qui porte en elle le plus d’égo boursoufflé humanoïde est la suivante : « Qu’allons-nous laisser à nos enfants ? » Rien. Nous n’avons rien à laisser. La Terre ne nous appartient pas. Elle était là avant nous, et elle nous survivra mille fois sans sourcilier le moins du monde. Ou alors si : nous leur laisserons de sales habitudes. Par exemple, celle d’être incohérents.

Mais ok, supposons qu’en effet, nous arrivions à assainir notre planète. Imaginons que par exemple, en 2050, Marseille et Paris sont enfin des villes propres. Calmez-vous, c’est juste une supposition. Supposons, donc. Est-ce que nous aurons réglé le problème des sans-abris ? Est-ce que nous arrêterons de nous insulter, de nous frapper ou de nous abattre pour un regard en travers ? Est-ce que nous aurons arrêté d’avoir peur les uns des autres ? Est-ce que nous en aurons fini avec l’antisémitisme, le racisme, la pédophilie et les violences faites aux femmes ?

Nous sommes la seule espèce qui s’inflige autant de calamités à elle-même. Aucune autre espèce vivante ne se comporte ainsi. Penser aux générations futures ? Quelle blague. Nous ne faisons déjà rien maintenant pour ceux qui souffrent au quotidien. Il est plus facile de penser aux enfants de dans 200 ans, que d’agir ici et maintenant pour ceux d’aujourd’hui. Parce qu’il suffit de le dire. Comme pour le collectif, évoqué au chapitre précédent. Je suis profondément convaincu que si nous nous mettions à, littéralement, prendre soin de nous, les uns des autres, nous serions bien moins dépendants de notre société de consommation, de nos pseudo-besoins et de nos crises existentielles. Si nous nous appliquions à nous entraider, je suis convaincu qu’il n’y aurait plus à penser à sauver la planète, car les choses se feraient d’elles-mêmes. C’est cela que nos enfants verraient. Et parce que nous incarnerions notre propre discours, ils se l’approprieraient naturellement.

Mais l’humain n’est pas fait ainsi, même le vertueux, même l’humoriste qui écrit un bouquin. Au milieu il y a l’envie, l’ambition, le « moi je », la peur, la jalousie, l’apparence physique, l’avidité, la compétition etc. Et alors. Que faire ? Comme je le disais, ne plus se prendre pour des Dieux me semble être un bon point de départ.

Le deuxième : sortir de l’hypocrisie des colibris. Les colibris, c’est une communauté de gens qui s’impliquent pour la planète à hauteur de ce qu’ils peuvent donner. L’image du colibri vient de la légende suivante. La forêt prend feu. Tous les animaux s’enfuient, sauf un colibri qui goutte après goutte, va à l’étang et ramène de l’eau pour éteindre le feu. Alors, le roi des animaux lui dit : « Mais arrête, ça sert à rien, tu ne vas jamais pouvoir arrêter tout le feu ? » Et le colibri lui dit : « Oui, mais moi je fais ma part. » Et voilà. Il est content. Hein ? Il a posé ses 3 gouttes alors il va pouvoir partir à Marrakech, en avion low-cost, pour se reposer, pour cramer 2000 litres d’eau dans un hammam et se faire masser par un gars payé 10 euros par mois. Et, alors là, allongé sur un transat avec un cocktail à la Goyave importée d’Asie, le colibri, pourra dire, sûr de lui : « Ahh, ça c’est la vraie vie. »

Nous ne sommes pas des colibris. Nous sommes des pollueurs, même si nous trions nos déchets. Je n’ai pas, nous n’avons pas, à subir la culpabilisation et les leçons de ce genre de colibris. La théorie du colibri, c’est juste une manière de se donner bonne conscience et de ne pas faire ce qu’il faut pour que notre monde soit sauvé. « Tu as arrêté de manger du Nutella pour protéger les orangs-outans ? C’est bien. Alors tu as le droit de rouler avec ta voiture et d’empester les poumons des enfants de ta ville. » Ce procédé tient autant de l’arnaque intellectuelle que du manque de courage émotionnel. On marche sur la tête. Vous savez qui est gagnant dans tout ça ? Nutella. Car même quand on dit que Nutella tue des orangs-outans, ça fait encore de la pub pour Nutella. Je vous parle là, du même Nutella qui a dû déjà déployer des pâtes à tartiner qui ne s’appellent pas Nutella mais sur les pots desquels on a inscrit « Sans huile de Palme – Un orang-outan sauvé », et avec lesquelles elles font encore un peu plus de profit. Ouf, tout va bien.

Nous avons la société que nous méritons. Nous pourrions ne plus voter pour les partis politiques pour lesquels nous votons depuis des dizaines d’années et voter « écolo » par exemple. Mais nous ne le faisons pas, ou du moins pas assez. Pourquoi ? Eh bien si vous cherchez bien au fond de votre conscience, derrière les vœux pieux pour sauver la planète, vous trouverez sûrement des raisons bien plus liées à votre argent, votre maison, vos sacrifices, votre retraite, etc. Je pense qu’on ne voit plus le bout du tunnel parce que notre filtre est basé sur deux concepts que j’ai déjà évoqués : le travail et la consommation.

Vous allez dire : « Mais on ne peut pas tout changer, etc. » Ben en fait si. Mais on ne veut pas. Trop fragiles. Trop dépendants. Trop peureux.

Pour en finir avec ce chapitre, une question. Comment pouvons-nous justifier le système des vols low-cost ? Nous nous présentons comme des gens qui voulons le meilleur pour les autres. Nous voulons la mixité, l’échange au cœur des communautés, etc. Mais nous continuons à acheter des vols dont les avions seront pilotés par des pilotes auto- entrepreneurs, sous-payés, qui enchainent les vols à des rythmes infernaux. Nous nous plaignons mais dans la moindre de nos actions nous valorisons les sociétés du grand capital et l’esclavagisme moderne.

Est-ce que je dis qu’il faudrait voyager moins ? Absolument. On verrait moins le monde ? Ben oui. Ça causerait des problèmes économiques ? Sûrement. Mais les résultats planétaires seraient là. Surtout que je ne pense pas que, dans les droits universels humains, nulle part il n’ait jamais été inscrit que l’humain a le droit de visiter tous les pays qu’il désire parce que cela le fait se sentir bien avec lui- même. Alors oui, on verrait moins de monde. Mais peut-être verrait-on ceux qui sont à côté de nous et qui comptent vraiment. Le monde actuel est tel un bateau. Il coule, mais nous nous demandons comment conserver les tapisseries au mur.


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