REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 5 – Collectif

Collectif

J’ai été quelqu’un de très individualiste dans ma vie professionnelle. Surtout dans la conception et la réalisation des projets qui me tenaient à cœur. Et finalement, se retrouver seul sur scène sous les projecteurs en affirmant « Je vais vous faire rire » en est aussi la démonstration.

Le collectif m’a toujours semblé être quelque chose de très mystique, même enfant, quand il fallait jouer à deux ne serait-ce qu’aux Lego avec quelqu’un d’autre. Je trouvais toujours le résultat final moyen, chargé de compromis. Le gars avait rajouté des ailes là où il fallait pas, il avait placé ses bonhommes n’importe où. Une horreur, je vous assure.

Cela a d’ailleurs continué en entreprise lorsqu’il m’était demandé de travailler en groupe lors de séminaires ou de formations. Non mais sérieusement, ils pouvaient pas me laisser un peu tranquille dans ma tête à penser à mes trucs ! Donc pour résumer, en tant que fils unique, avec une importante sensibilité au regard de la confiance, de la précision ou de la justice, il fût un temps où je pensais pouvoir tout faire tout seul. Vous le voyez le col gonflé d’ego du rouge-gorge, là ? Heureusement, cela n’a duré que 40 ans.

Plus sérieusement, la vie a fait son travail et déconvenues après déconvenues, j’ai fini par réaliser que les grandes réalisations sont issues de la communauté et non pas de l’individualité. Je me suis donc intéressé petit à petit à notre destinée commune et je me suis dit qu’en effet, si nous faisions tous un pas de côté, le même pas, pour changer quelque chose dans nos vies, notre destin commun en serait transformé.

Quelle ne fût pas ma déception, une fois de plus, lorsque je découvris que ceci n’était qu’une nouvelle hypocrisie. Comme la quête d’authenticité. Quarante ans passés à fuir le collectif, et quand je m’y mets sincèrement je découvre quoi ? Que tout le monde est prêt à faire un effort, mais uniquement l’effort qui n’atteint pas son propre confort. Ah ben, c’est comme moi avant, alors ?

Pas tout à fait, en fait. Allez, soyons sérieux un moment. Il paraît que nous devons sauver la planète. Parti comme ç’est parti, j’ai l’impression que nous allons louper le coche. Mais il nous faut rester optimistes et garder un esprit ouvert. Principalement, à en écouter les experts et scientifiques, notre planète est en danger, d’un point de vue écologique.

En fait, c’est surtout nous qui sommes en danger. Et c’est pour cela que nous souhaitons sauver la planète. Ce que je veux dire, c’est que les humains veulent sauver la planète pour les humains. Certes nous souhaitons protéger la biodiversité et le monde du vivant mais ce ne sera jamais au détriment de notre propre espèce.

Les humains sauvent le règne animal et une fois le travail réalisé, l’humanité peut s’éteindre ? Non, bien sûr que non. Surtout que généralement, les gens qui prennent à leur charge le respect de la biodiversité ont des conditions de vie très favorables, avec un vrai niveau de confort. Porter des grandes causes oui, mais sûrement pas au détriment de leur propre niveau de vie ou de leur propre survie. C’est humain.

Ainsi donc, s’il est question de nous en sortir, selon moi, la meilleure chose à faire c’est de nous inspirer des meilleurs écologistes qui n’aient jamais existé, à savoir : l’abbé Pierre, Sœur Emmanuelle et Mère Theresa. Pourquoi dis-je qu’ils sont les meilleurs écolos qui aient jamais existé ? Parce qu’ils consommaient peu. Ils polluaient peu. Ils s’occupaient directement de leurs frères et sœurs (nous, au cas où je ne serais pas clair) et surtout, ils ne culpabilisaient personne.

Certains diront que l’on ne peut pas tous être l’Abbé Pierre ? Sûrement, mais on pourrait un peu s’attarder sur son modèle, non ? Avec un tout petit peu plus d’altruisme, nous pourrions nous occuper des SDF qui sont dans nos rues ou des personne âgées de notre immeuble. Nous pourrions développer des communautés dont les membres prendraient soin les uns des autres.

Vous avez remarqué la culpabilité qui nous prend quand on est sur le point de croiser le regard d’un SDF ? Qu’il est facile de détourner le regard. Pourquoi culpabiliser d’ailleurs ? Nous ne sommes pas responsables à titre personnel de la situation de cet individu dans la rue. Peut-être finalement que nous savons que quelque chose ne tourne pas rond. Nous savons inconsciemment que ce SDF n’a aucune raison, d’un point de vue philosophique, de dormir dans la rue plus qu’un autre être humain. Nous savons qu’en tant que nourrisson, à la naissance, nous sommes tous nés avec la même égalité au regard du monde du vivant.

Ce SDF que l’on ne peut regarder dans les yeux, il fût un temps où il était enfant. Sa mère lui chantait des chansons pour l’endormir. Il avait des rêves. Lorsqu’on lui demandait ce qu’il voulait faire plus tard dans la vie, il répondait sûrement qu’il se voyait pompier, docteur ou sportif. Comme nous, comme nos enfants. Regarder un SDF dans les yeux, c’est déjà pas mal non ? Mais nous ne voulons pas vivre cela, n’est-ce pas ? Nous préférons nous dire que nous ne pouvons rien faire. C’est la faute de la société (nous sommes la société).

Paradoxe absolu, nous ne cessons de parler du « Collectif », mais quand il est question de le vivre…

C’est que le collectif, c’est dur. Ça pue, le collectif, on se dispute dans le collectif, c’est inconfortable. C’est physique, le collectif, c’est émotionnel. C’est chargé d’humanité, avec le meilleur comme le pire. Les gens qui travaillent pour Les Restaurants du Cœur, les familles qui acceptent de devenir familles d’accueil, les personnes qui sont au service des autres vivent le collectif au quotidien.

Est-ce que c’est de ce collectif-là dont nous parlons ? Je pose la question, parce que le collectif où finalement chacun peut rentrer chez soi en se foutant des problèmes des autres, c’est juste de la bonne conscience.

Le collectif, le vrai, ce sont les gilets jaunes. Des gens qui n’en pouvaient tellement plus, qu’ils n’avaient plus d’autre choix que de se retrouver pour être ensemble. D’accord ou pas d’accord, être ensemble sur des ronds-points dans le froid ou sous la pluie était plus important pour eux que de rester seuls devant cette boîte à bêtises pour laquelle nous payons une redevance. Le collectif sera-t-il la solution à nos problèmes écologiques ? J’en suis convaincu. Cela nous permettrait d’être un peu moins égoïste, de partager nos biens, de moins consommer. Et surtout, cela nous permettrait d’être connecté à la vie, la vraie. Celle que traversent des millions de gens, des personnes connectées à la réalité de notre monde.

Une fois de plus donne-je des leçons (très moche cette inversion de sujet) ? Non. Mais j’ai la conviction que je ne regarde pas dans la bonne direction. Et que je ne suis pas le seul. Je pense sincèrement que l’humanité évoluera vraiment lorsque nous serons capables de penser à l’autre au moins autant que l’on pense à soi.

Un exemple typique de manque d’altruisme et d’égoïsme dont nous faisons régulièrement la démonstration, c’est lorsque nous sommes confrontés aux conséquences d’un accident de voiture. Lorsqu’un accident de voiture se produit, il y a souvent un embouteillage. Et lorsque nous sommes dans cet embouteillage, et que nous comprenons que c’est un accident, quel est notre premier réflexe ? Nous pensons : « Ah, je vais encore être en retard, c’est pas possible cette autoroute, pourquoi ils ne dégagent pas les véhicules plus vite ? » Etc. Etc. Et lorsque l’on passe devant les véhicules concernés par l’accident, non seulement nous jouons aux voyeurs, mais de plus nous nous disons : « Ouf, pourvu que ça ne m’arrive jamais. »

Quand allons-nous réaliser que c’est un être humain qui a perdu un fils ou une fille dans cet accident ? Quand allons- nous penser à ceux qui souffrent avant de penser à nous- mêmes et à nos petits désagréments ? Ça ne coûte rien pourtant. Ah oui je vois, vous vous dites : « On a trop de soucis. Les autres ne pensent pas à moi alors pourquoi devrais-je penser à eux ? »

Ce que je veux dire, c’est que je vois bien que nous sommes bloqués dans nos peurs, notre jugement de l’autre, notre égoïsme, notre fainéantise, nos certitudes, notre ego, etc. Alors, oui, nous avons de bonnes intentions, mais elles ne sont que des intentions. Les gens qui sont dans l’altruisme et le rapport à l’autre au quotidien, vous ne les entendez jamais. Ils n’ont pas le temps d’écrire un livre tel que je le fais. Ils n’ont pas le temps d’en parler puisqu’ils sont sur le terrain à aider directement les plus démunis d’entre nous. Ils travaillent pour Les Restaurants du Cœur, ou pour la Croix Rouge. Ils travaillent dans des services d’urgence ou d’accueil des réfugiés. J’admire ces gens-là profondément.

Je viens d’apprendre que des jeunes d’une cité de la ville de Cergy ont lancé des maraudes hebdomadaires pour aider les SDF de la ville. Ils se sont rassemblés et ont acheté un peu de nourriture avec leurs économies pour aller la distribuer aux personnes défavorisées. Certaines mamans du quartier ont même mis la main à la pâte pour préparer des plats ou fournir des vêtements ou des couvertures. Shahine, celui qui a eu cette idée le dit clairement: « Il faudrait que tous les enfants de France, quel que soit leur milieu social, passent une semaine à faire de même, comme un service civique. Cela permettrait à chacun de voir ce qu’est la réalité et d’agir en conséquence. » Et pendant que ce genre de personnes agît ainsi, nous, pendant ce temps, qu’est-ce qu’on fout ? On boit du thé vert bien au chaud en se demandant si on va devenir végétarien ou pas. On se demande si finalement nous n’allons pas passer au sans gluten par commodité. Shahine est exemplaire : voilà, ce qu’il faudrait faire. Tous, sans exception.

Je suis sensible à l’histoire de Shahine parce qu’elle me fait penser aux histoires que me racontaient mes anciens face aux difficultés qu’ils avaient du rencontrer pour vivre en France. Cela me fait réaliser que nous sommes bien plus collectifs lorsque nous devons affronter ensemble l’adversité, tel que cela vient de nous arriver avec la pandémie du Coronavirus. Mais dès que l’ennemi commun est parti…

Qu’est-ce que j’ai fait pour ce monde après tout ?

Il faudrait que je passe à l’action. Mais je ne sais pas pourquoi, ça n’enclenche pas. Je dois manquer de courage ou je dois encore être trop centré sur mon nombril. J’espère qu’un jour, j’aurai le déclic qui me permettra concrètement d’apporter mon aide aux autres. En écrivant ceci je témoigne juste de ma volonté de voir clair sur nos faiblesses et nos responsabilités non assumées. Je ne veux pas me mentir et trouver de bouc émissaire pour l’état actuel du monde. Nous avons la société que nous méritons. Espoir : nous pouvons tout changer, ensemble.

Nous sommes tellement nombreux, isolés dans nos cases, dans nos pseudo-soucis, à nous épuiser seuls. Alors qu’on pourrait agir dans un même élan, renverser la table et faire sauter la banque !


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