
Développement Personnel
C’est en 2016 que j’ai réalisé qu’il fallait vraiment que j’arrête de pratiquer le coaching. J’étais face à l’un de mes clients et alors que tout se passait bien, j’ai commencé à m’énerver sans raison. Il m’a dit : « Mais calmez-vous Laurent, tout va bien. » Et quand c’est le coaché qui vous dit cela, c’est qu’il est temps d’arrêter. C’est aussi à ce moment-là que j’ai réalisé que dans certains cas, je n’arrivais pas à m’appliquer les conseils que je pouvais donner aux gens qui me faisaient confiance. Deuxième signal, attention, le carton rouge est proche.
Le coaching m’avait été très utile jusqu’à lors, mais il était temps que je stoppe tout. Coacher des gens m’avait apporté du sens et une forme de reconnaissance, mais j’étais arrivé au bout de cette courbe de vie. En 2009, j’étais devenu coach alors que j’étais parti en rupture de la fonction publique. C’était donc aussi une fuite, un refuge. Le fait est que, comme beaucoup de coachs, j’ai choisi cette orientation pour rehausser mon estime de moi et donner un sens à mon quotidien. En aidant les gens, j’avais de la valeur. Sauf que l’humain a de la valeur a priori, sans qu’il ait à faire quoi que ce soit. Cela valait pour moi et quand j’en ai pris conscience, j’ai donc arrêté. L’avantage de ce parcours est qu’il m’a apporté le recul nécessaire pour voir ce qu’était devenu le monde du développement personnel. Et du recul, il en faut dans de domaine-là. C’est en effet à cette époque que j’ai vu apparaître sur LinkedIn des profils de personnes qui se qualifiaient elles-mêmes de, je cite : « Coach Révélateur de Plénitude ».
Et naturellement, j’ai eu envie de m’en moquer tant je trouvais cela ridicule.
Révélateur de plénitude ? Je ne sais même pas ce que cela veut dire. Cela laisse supposer que la personne qui se donne ce titre, a elle-même réussi à atteindre un niveau d’éveil spirituel tellement important, qu’elle a atteint la « plénitude ». Il se passe quoi dans la tête d’un « Révélateur de plénitude » lorsqu’il s’endort le soir ou lorsqu’il se lève le matin ? C’est entre le café et les tartines que sa plénitude déboule ? Non, sérieusement, tout cela n’est que du charlatanisme pseudo- intellectualisé.
Le problème est qu’il y en a de plus en plus et que tout un chacun est prêt à croire tout cela. Je pense qu’une démarche de développement personnel est importante pour grandir psychologiquement, émotionnellement et humainement. Mais les coachs, les vrais, ceux qui m’ont inspiré, sont des gens pragmatiques, connectés à la réalité et qui ne pensent pas avoir de mission divine à réaliser. Ils sont juste des coachs. Des êtres humains qui vous aident à passer à l’action. C’est la seule mission du coach : que la personne passe à l’action lorsqu’il est bloqué dans un des aspects de sa vie.
Chacun fait ce qu’il veut et si quelqu’un veut se prétendre messager universel de la bienveillance ou je ne sais pas quoi, dans le fond, cela m’est égal. Chacun est libre. En revanche, ce qui me gêne profondément c’est le business du développement personnel. Un business qui joue avec la souffrance des gens et qui surtout accentue le côté individualiste au détriment d’un véritable esprit collectif qui nous manque terriblement.
Car il ne faut pas s’y tromper. Dans l’expression « Développement personnel », le mot important à notre époque c’est « personnel ». C’est à dire : moi, ma gueule, mon nombril. Et l’industrie du développement personnel l’a bien compris. Nous ne nous occupons plus que de nous-mêmes : « Ma carrière, mon bien-être, mes désirs, mon émotionnel, mon épanouissement. » Bla, bla, bla.
Très puéril et très autocentré. Nous nous regardons le nombril en prétendant que nous sommes connectés aux autres. Qui suis-je pour juger ? J’y suis passé et j’ai vécu cette phase-là à 100%. Mais heureusement, je suis sorti de la secte.
Je dis « secte » car il y a deux manières d’appréhender le développement personnel : soit comme un outil pour mieux vivre sa vie, soit comme une fin en soi. Et dans le deuxième cas, cela devient un culte, une religion où tout membre de ce culte analyse le moindre de vos mots et analyse votre vie en cinq minutes de discussion. Bon, à bien y regarder, généralement ces gens-là ne tiennent jamais un couple, ils travaillent seuls, ne se confrontent pas à la vie et ont le bagage émotionnel d’une poutre. Mais ils vous expliquent comment faire pour mener votre vie. Et ils finissent en disant : « La réponse est en toi. Ça fait 400 euros. »
Un coach en développement personnel, à notre époque, c’est quelqu’un qui va aider des gens à régler les problèmes psychologiques qu’il n’a pas réglés pour lui-même. Mais lui, il va se faire payer pour cela. Humour toujours. Ce que je pense surtout c’est que peu de gens sont de vrais accompagnants. Si je devais résumer le message moderne du développement personnel, je dirais qu’il est de l’ordre de la phrase suivante : « Vous méritez de devenir le héros de votre vie car vous le valez bien. »
Pardon mais qui a inventé cette montagne de bêtises ? Nous ne sommes « que » des humains. Il n’y a rien à mériter. Au contraire : nous devrions être reconnaissants d’être en vie, d’être là. De plus, entendez bien la phrase comme elle est chargée de performance et de commerce : « Nous méritons de
devenir le héros de notre vie car nous le valons bien. » « Nous le valons bien » ? C’est-à-dire ? Nous avons une valeur marchande c’est ça ? « Nous méritons ? » C’est-à-dire ? Il y a une course au bonheur et le premier qui arrive a gagné ? « Le héros de sa vie » ? Vivre sa vie, ne suffit plus ? Il faut aussi être un héros ? L’industrie du développement personnel, car c’est bien une industrie, amène les gens à se dire : « Je vais être heureux. Pourquoi je n’arrive pas à être heureux ? Les autres ont l’air heureux ? Je vais me prendre un coach, et un autre livre de développement personnel. Je vais être heureux. Pourquoi je ne suis pas heureux ? »
Et cela provoque naturellement l’émergence de l’émotion qui colle le mieux à notre société de consommation. J’ai nommé, la…
Culpabilité
J’ai eu la chance de rencontrer des gens formidables pendant ces années de coaching. Stéphanie, une des premières personnes que j’avais aidées à passer son concours était restée dans mes contacts professionnels après sa réussite au concours. De temps en temps, nous nous appelions et nous échangions. Elle me parlait notamment de son quotidien professionnel et nous discutions de management.
À partir d’un certain moment, alors que je lui demandais des nouvelles par mail ou par téléphone, elle a commencé à ne plus me répondre. J’ai insisté quelques fois, puis, comprenant bien qu’elle souhaitait couper toute communication, j’ai laissé tomber. Plusieurs mois plus tard, je ne sais pour quelle raison, j’ai pris mon téléphone et j’ai laissé un message sur sa boite vocale où je lui demandais clairement une explication par rapport à ce silence radio imposé. J’étais prêt à couper les ponts mais je voulais en connaître la raison. Elle m’a rappelé dans la seconde et s’est excusée pour ce silence si long. Elle m’a expliqué qu’elle avait changé de directeur et que sa situation professionnelle avait viré au cauchemar. Elle avait fait un burn-out suivi d’un arrêt maladie. Après avoir écouté, je lui ai dit que je comprenais et que j’étais désolé, mais que je ne voyais pas le rapport avec cette volonté de couper les ponts. Accrochez- vous : elle m’a dit qu’elle n’osait pas me répondre tant elle avait honte de devoir m’expliquer ce qu’elle vivait alors, parce qu’elle estimait qu’elle n’était pas à la hauteur de mes attentes. Il lui était impossible d’exprimer tout ce mal-être à quelqu’un, je cite : « comme moi ». Ça voulait dire quoi « quelqu’un comme moi » ? Surtout qu’à l’époque, ma vie personnelle était un désastre, je ne faisais que travailler et globalement, malgré les apparences, je ne vivais pas.
J’en ai donc déduit, que j’avais transmis une telle image de pseudo-perfection, de droiture, de précision, le tout enrobé avec un costume impeccable, un sourire charmeur et le brin d’humour qui va bien, que par conséquent, plutôt que de l’aider à prendre complètement son envol, j’avais insufflé de la performance. C’est aussi là où j’ai pris conscience de la responsabilité qu’ont les accompagnants vis-à-vis des gens qui leur font confiance et que la première chose qu’ils devraient leur dire c’est : « Je suis coach, mais je me soigne. »
La pression sociale moderne est énorme et provoque souvent un sentiment de culpabilité chez ceux qui s’estiment ne pas être à la hauteur des messages qui leur sont envoyés. Et les coachs ont un rôle important dans la culpabilité que portent les gens qui justement n’arrivent pas à « devenir le héros de leur vie ». Il existe des tonnes de livres qui vous expliquent comment lâcher-prise, devenir soi-même, s’affirmer, prendre confiance, etc. Et c’est très bien. J’ai consommé de ces ouvrages et ils m’ont aidé à avancer. Mais ce ne peut être une fin en soi.
Mon rôle, le rôle du coach, était de permettre à la personne d’accéder par elle-même à certaines de ses propres ressources pour atteindre ses objectifs. Mais cela s’appliquait à des objectifs très précis : réussir un concours, prendre la parole plus aisément, etc. En aucun cas, les objectifs prenaient l’ampleur de « Je veux réussir ma vie », ou « Je veux être heureux ». Ces objectifs sont inaccessibles. Par ailleurs, il faut bien comprendre c’est que le livre intitulé Comment gagner 3 millions d’euros en une semaine a fonctionné pour une seule personne : son auteur. C’est cette personne, avec son ADN, son histoire et sa vision du monde qui a pu gagner trois millions d’euros en une semaine. A supposer que ce soit vrai. La recette ne marchera pas pour tout le monde. L’auteur nous transmet une expérience de vie, certes, mais ce n’est pas une recette miracle.
Nous sommes qui nous sommes et nous ne sommes peut- être pas destinés à gagner ceci ou cela. Tout le discours de développement personnel manque profondément d’humilité. Il amène certaines personnes à ne pas accepter qui elles sont vraiment. Ce discours projette de la performance ainsi qu’un fantasme de bonheur complètement factice. Au final, certains adultes se retrouvent à rêver d’une vie cinématographique idéalisée avec nécessairement au bout du chemin de la frustration et de la désillusion.
Possible
J’y ai vraiment cru. Je suis tombé dans le panneau, « plein fer » comme on dit à Marseille. Ce fameux discours moderne où l’on vous fait croire que vous pouvez être tout ce que vous voulez, que vous pouvez mener plusieurs vies en même temps. J’ai adhéré à ce modèle délirant où l’on ne se voit plus que comme un citoyen du monde coupé de ses propres racines. J’ai vraiment cru que j’allais devenir un entrepreneur à succès, sans trop travailler, en vivant ici ou là comme nous y invite Easyjet, et en profitant de la vie tranquillement. Sous prétexte que j’avais lu tous les livres de startupper 2.0 à la mode, en commençant par celui du grand Steve, cela devait fonctionner nécessairement.
Grosses erreurs, au pluriel. Je me suis satellisé à tous les niveaux et déconnecté de qui j’étais vraiment. Chargé d’égo et d’ambition, c’est ma famille, mes amis et mes racines qui m’ont permis de revenir à une réalité bien plus humaine. Ces années furent formidables pour tout un tas de raison et je n’en garde que de bons souvenirs. Ceci étant, j’en retire le fait que non, nous ne pouvons pas être TOUT ce que nous voulons. Nous sommes ce que nous sommes. Non, nous ne pouvons pas mener plusieurs vies en même temps. Et non, on ne peut vivre sans être connecté à ses racines et à sa propre histoire. Nous ne pouvons être ce que nous ne sommes pas.
« Les pieds sur terre, la tête dans les étoiles » dit le dicton. J’adhère intégralement à cette vision des choses. C’est pour cela que je m’oppose fermement au discours présent dans la plupart des supports de développement personnel selon lequel « Tout est possible ». Tout n’est pas possible. Ou alors oui, tout est possible : le bon comme le mauvais. TOUT c’est à 360°.
Ce n’est pas à la carte : on ne peut avoir envie de vivre une aventure, et se plaindre lorsque le mal de mer arrive. Tout est possible ? Ok. Je serai un stakhanoviste de ce principe : TOUT signifie TOUT. À savoir : le bien, le génial, l’horrible, le triste, le passionnant, le dévastateur, l’ennuyeux, le très ennuyeux, le désespéré, l’euphorisant, le positif, le négatif, le jouissif, l’obscène, le pervers, le gentil, le méchant, le bienfaiteur, le traître, le salopard, etc. TOUT, ça veut dire tout. Et non pas uniquement ce qui nous arrange.
Des gens comme Philippe Croizon, un conférencier assez brillant qui a perdu ses quatre membres lors d’un accident, vendent ce genre de discours au travers de leur expérience personnelle. La réalité c’est que Philippe Croizon, qu’il ait eu les membres sectionnés ou pas, était destiné à être Philippe Croizon. Peut-être que cet accident l’a amené à déployer son arsenal émotionnel pour dépasser ses limites. Peut-être fût- ce pour lui un catalyseur qui l’a amené là où il en est aujourd’hui. Cela étant, il y a d’autres gens dans le même état que lui, qui ne deviendront pas Philippe Croizon. Je suis convaincu que Philippe Croizon était déjà un leader en puissance avant son accident.
Mais à qui s’adressent des gens comme Philippe Croizon lors de leurs conférences ? À des commerciaux, des cadres de grandes entreprises. Des gens très bien payés à qui l’on demande de se surpasser pour nourrir la croissance de l’entreprise (comme vous le voyez, le fric n’est jamais très loin…). Mais est-ce que ces vendeurs de « Tout est possible » pourraient donner ce genre de discours face à des enfants vivant dans des hôpitaux au service des grands brûlés où à ceux vivant les joies de la chimiothérapie ? Est-ce qu’ils tiendraient ce discours face à des femmes battues à de multiples reprises par leur compagnon ? Pourraient-ils tenir ce discours face à des personnes âgées abandonnées dans des maisons de retraite ?
Peut-être que ces gens-là leur répondraient : « On le sait que tout est possible, regarde-nous ! » Les gens en souffrance n’ont pas besoin qu’on leur vende du rêve. Ils ont besoin de notre écoute, de notre compassion, de notre temps. Et c’est pour moi le seul vrai développement personnel qui permettrait à notre humanité de se développer : aller donner du temps aux autres. Il y a une réalité quotidienne dans laquelle tout n’est pas possible. « Tout est possible » signifie aujourd’hui « Vous pouvez avoir ce que vous voulez ». C’est à dire que l’on présente des éventualités, des options, des « possibles », comme des certitudes. Comme si on pouvait tout choisir, tout avoir, tout réussir. Il serait bien plus intéressant de dire aux gens : « Qui sait ce qui va arriver ? Restez ouverts aux surprises. Ne vous acharnez pas trop sur certains objectifs car vous ne maîtrisez pas tout. Profitez aussi de ce que la vie vous offre, même si ce n’est pas ce que vous aviez prévu. Peut-être que les choses ne tournent pas rond maintenant, mais cela changera peut-être. »
« Restez ouverts aux possibles ! » Je ne suis pas sûr que des dirigeants d’entreprise demanderaient à un conférencier de tenir ce genre de discours-là face à des équipes commerciales en manque de motivation.
Action
Un mois avant que je ne quitte la fonction publique, j’avais été sélectionné pour être jury d’un concours d’entrée. Ma décision de partir était déjà prise et les formalités administratives étaient en cours, mais j’ai quand même accepté cette mission. Le concours se déroulait à Paris et un soir où je dinais à l’hôtel dans lequel je résidais, j’ai été rejoint par un autre membre du jury. Alors que nous discutions du concours, je lui ai expliqué que j’avais fait le choix de prendre mon envol mais que j’avais des doutes, que je ne savais pas trop ce que j’allais faire ni comment j’allais m’y prendre. Je lui ai expliqué que j’avais perdu le sens dans ce que je faisais, que j’avais l’impression de désapprendre tous les jours, que mon cerveau n’était pas utilisé par ma hiérarchie, etc. Il m’a alors regardé et il m’a dit : « Tu sais. C’est normal. Ce n’est pas naturel cette vie que l’on doit mener. En tant qu’humains, nous ne sommes pas censés nous lever le matin pour envoyer des mails et demander à d’autres de faire ce que nous ne faisons pas nous-mêmes. À l’origine, nous sommes censés nous lever pour aller chercher notre nourriture, construire notre maison, être acteurs du monde. »
Cette discussion m’a vraiment rassuré car il venait de m’expliquer pourquoi j’avais eu besoin de changer radicalement de carrière. J’avais perdu le sens parce que je ne faisais pas par moi-même, parce que j’avais besoin d’agir, de faire, de construire. Les années qui suivirent me démontrèrent que je n’étais pas le seul dans ce cas. Loin de là.
Nous avons délégué notre aptitude à faire au travers non pas d’une société de produits, mais d’une société de services. Nous ne voulons plus nous embêter à trier une salade, à charger nos courses ou à nous occuper de nos aînés. Et une des conséquences de cela, c’est qu’à force de déléguer aux autres, nous n’arrivons plus à agir par nous-mêmes. Parallèlement à cela, tous nos repères ont explosé : la cellule familiale incertaine, les religions en lesquelles on ne croit plus, la politique qui nous a trahi. Que reste-t-il ? La consommation, les loisirs et le travail. Nous travaillons pour nous payer des loisirs qui nous permettent de nous détendre d’un travail qui nous sert à nous payer des loisirs etc.
C’est la distance aux choses de la vie, notamment à cause des nouvelles technologies, qui fait que nous avons besoin d’accompagnants. Nous nous sommes éloignés du réel et cela crée des situations complètement absurdes. Nous choisissons un travail intellectuel, de bureau, puis parce que nous manquons d’exercice physique, nous prenons notre voiture pour vivre une demi-heure d’embouteillages polluants et stressants afin d’aller faire du sport dans une salle de gym que l’on paie très cher.
Euh, juste entre nous : c’est quand la dernière fois que nous avons utilisé nos cerveaux correctement ? Nous pourrions remettre tout cela en cause, mais nous préférons nous dire :
« Ah, le monde a changé, la société est différente. »
Mais nous sommes la société, nous pourrions revoir tout cela. Et pourtant non, nous continuons jusqu’à parfois en perdre le sens : « Vous avez perdu le sens ? Payez donc un coach pour qu’il vous aide à le retrouver. »
Heureusement, il y a encore des gens qui agissent, qui se confrontent à la réalité. Lorsqu’ils sont dans la tempête, ils n’ont pas le temps de se faire coacher. Vous croyez vraiment qu’un skipper de bateau qui voit arriver sur lui une déferlante a le temps de se dire : « Je ne suis pas sûr d’avoir envie de cette vague. Quel est le sens de mon action au regard de cette vague ? J’ai besoin de me recentrer, je préfèrerais que la vague ne vienne pas sur moi. C’est trop dur, je vais plutôt ouvrir un gîte en Ardèche. »
Si nous nous jetions pleinement dans l’aventure de la vie, si nous traversions complètement toutes nos émotions, si nous nous connections à des travaux manuels, concrets, avec de la matière; si nous acceptions de vrais rapports humains et que nous traversions pleinement toutes les sensations que la vie peut nous procurer, y compris les très mauvaises, nous saurions de manière bien plus précise qui nous sommes, nous accepterions de manière bien plus sincère tout ce que la vie peut apporter.
Bonheur
Je crois pouvoir dire que durant une grande partie de ma vie je n’ai pas vraiment été heureux. J’ai vécu de grands moments de joie, la naissance de mon fils par exemple, qui fût un bonheur immense et indescriptible. J’ai vécu énormément de choses formidables avec des gens tout aussi formidables. L’humour, le rire et les bonnes tablées ont toujours été présents dans ma vie. J’ai eu d’excellentes relations professionnelles avec des projets passionnants, certains menant à de vraies réussites. J’ai fait la bringue, j’ai joué de la guitare à fort volume et rencontré tout un tas de gens exceptionnels. Mais globalement, j’étais toujours un peu négatif au regard de la vie, des choses simples. J’étais habité par une forme d’insatisfaction permanente, un mal-être qui faisait que je ne me sentais bien que lorsque j’étais en action, en train de créer des projets. Je ne savais pas simplement profiter du moment. Il fallait remplir le vide. Je pensais que pour me sentir bien, il fallait nécessairement « faire » quelque chose.
C’est le théâtre qui m’a appris à mieux traverser mes émotions et à accepter mon état du moment. Cela m’a consolidé émotionnellement. J’ai réalisé que l’on pouvait se sentir joyeux et triste en même temps et que c’était juste normal. Et j’ai commencé à me sentir vraiment heureux quand j’ai finalement arrêté de chercher une formule qui était censée me permettre de me sentir bien tout le temps. Le bonheur, selon moi, c’est juste être en vie et ressentir tout ce qui fait de nous des humains. Le bon comme le mauvais. C’est une posture vis-à-vis du monde : les gens heureux acceptent le monde tel qu’il est.
Et pour moi, il est assez surprenant de voir comment certaines personnes peuvent exprimer le souhait d’un bonheur immédiat, comme si cela se décrétait. C’est surtout la forme prétendument simple et accessible qu’est censé revêtir ce bonheur : « Il est où mon bonheur ? Attends, j’ai pas que ça à faire, j’ai des objectifs, moi, et je veux des choses simples : avoir une vie passionnante, réaliser tous mes rêves, trouver l’amour de ma vie, ne pas souffrir, ne jamais m’ennuyer, être entouré de gens sympas et beaux. Je veux être heureux ! Ok ? C’est pas compliqué, quoi ! »
Le fantasme projeté du bonheur est devenu un produit de consommation hyper-exclusif : il n’inclût que du positif et absolument pas de négatif. Comme si les êtres humains pouvaient atteindre un état de béatitude permanent toute la journée, traversé par des émotions uniquement positives. J’aimerais aussi témoigner que le bonheur n’est pas toujours une chose facile à encaisser. Pour y être passé, il n’est pas toujours facile d’encaisser émotionnellement un bonheur pur. Par ailleurs, pour être heureux, il faut aussi accepter de lâcher nos failles, nos blessures, nos peurs, notre culpabilité : toutes ces petites choses que l’on retient car elles nous donnent l’impression de contrôler notre « bordel » quotidien que l’on connait si bien. C’est toujours plus facile que de se laisser aller à de l’inconnu. Ceci dit, je suis convaincu que nous ne sommes pas tous égaux vis-à-vis du bonheur. Certains le fuient. Certains le voudraient, mais le sabotent. Mais peu importe, chacun sa vie. Le problème pour moi, c’est cette injonction moderne : il faut être heureux. Vous imaginez la pression sociale que cela insuffle ? Mais il se passe quoi si je me sens triste, honteux ou en colère ? Je refoule tout ça ? Vous n’imaginez pas le nombre de personnes qui culpabilisent de se sentir tristes. Double verrou émotionnel.
Et puis au bout d’un moment, je me dis qu’il faut lâcher l’affaire, non ? Peut-être faut-il se lever le matin et prendre la vie comme elle vient, la traverser, faire du mieux que l’on peut et basta ! Les gens heureux traversent tous les jours la même tempête émotionnelle que tout le monde : parfois ils sont gais, parfois tristes, parfois frustrés, parfois en colère. La seule différence est qu’ils ne se posent pas en victimes et qu’ils l’acceptent. Ils n’attendent pas de la vie autre chose que la vie. Ces gens-là ne font pas une liste de vœux à réaliser avant leur mort. Je fais allusion ici aux fameuses Bucket List où des adultes, font des lettres comme s’ils s’adressaient au Père Noël. Pensent-ils vraiment que c’est cela qui va changer le monde ? Nous créons le problème que nous voulons résoudre : parce que nous nous sommes déconnectés au quotidien de ce qui devient difficile, contraignant, long et frustrant, nous nous ramollissons émotionnellement. Nous ressentons alors une forme de vide qui nous amène à entamer une démarche de développement personnel pour retrouver ces sensations perdues. Le summum de la bêtise humaine pour illustrer mon propos ce sont : les « vacances enlèvement ». En effet, il est désormais possible de payer pour se faire enlever pendant ses vacances, afin de se reconnecter à des émotions que ressentent généralement des otages : la peur, l’humiliation etc. Le cerveau humain est fascinant non ? La moitié du monde souffre de la violence, de la guerre et de l’oppression, et pendant ce temps, d’autres personnes, n’ayant aucun problème, ni de santé, ni financier, eux, se font enlever pour souffrir. Moi je dis, faudrait parfois échanger les places, non ?
Altruisme
C’est l’industrialisation du développement personnel sous forme d’une pensée unique qui m’insupporte. Mais celui-ci est incontournable pour que chacun puisse se sentir à l’aise avec lui-même. J’ai suivi une analyse de sept ans, puis j’ai fait quelques séances entre hypnose et rites chamaniques deux années de plus et au milieu de tout cela, j’ai pratiqué le coaching en long, en large et en travers. Avec le théâtre en plus, tout cela m’a permis de survivre et de m’en sortir.
Bien entendu, nous devons grandir et travailler sur nous pour rendre ce monde meilleur. À condition que ce soit orienté dans la bonne direction. Celle des autres. C’est ce que je retiens de ce parcours. Nous devons en effet travailler sur nous-mêmes mais non pas pour être uniquement satisfaits de notre propre progression, mais surtout pour le mettre à contribution de la communauté, pour que globalement notre société puisse en bénéficier. Nous devons prendre soin de nous-mêmes, afin de prendre soin de nous tous.