
Authenticité
J’avais une dizaine d’années et comme beaucoup de mercredis après-midi dans la cité où nous vivions c’était match de foot. Nous nous retrouvions avec le copains dans ce que nous appelions le « stade d’en haut » de la cité des Marronniers au cœur du 14ème arrondissement de Marseille. Le match se passait plutôt bien : passes en retrait, petits ponts, insultes sur la race et sur la mère. Rien que du très classique finalement. Nous nous aimions et nous nous le montrions.
Je me souviens de ce gars dans les cages adverses. Un gars un peu plus grand que nous qui n’arrêtait pas de faire le mariole. Il se vantait, il critiquait, il gueulait. À Marseille, on disait à l’époque « qu’il faisait trop son mac ». Je me suis donc approché de lui et de manière très sincère, avec un langage certes un peu châtié et quelques formules bien choisies, je lui ai posé la question suivante « Dis-moi, pourquoi tu te sens obligé de faire ton mac comme ça ? »
Direct du droit, Boghossian à terre. Retour chez mémé pour un câlin réconfortant.
Je ne peux l’exprimer autrement : j’ai toujours été dans une forme de recherche de vérité absolue, d’authenticité pure, sans fard, me poussant peut-être à la limite de la misanthropie, qui faisait que je ne comprenais pas que l’on ne puisse pas dire les choses brutes, telles qu’on les pense réellement. Sans aucune nuance. Heureusement, je me suis soigné, surtout lorsque j’ai réalisé que je n’étais pas si intègre moi-même et que je pouvais être dans un vrai déni face à mes propres incohérences. Pourtant je ne supporte
pas la quête moderne d’authenticité que tout un chacun prétend entamer. C’est selon moi une authenticité factice et une des hypocrisies modernes.
Nous sommes soi-disant en quête d’authenticité. Nous voulons des gens vrais et authentiques. Je pense que c’est un mensonge. Je pense que le mot authenticité est devenu comme bien d’autres choses, un concept qui ne s’ancre plus dans aucune réalité. Nous ne voulons pas des choses authentiques. Nous voulons des choses authentiques qui nous font plaisir, qui nous font du bien, qui ne froissent pas notre sensibilité et encore moins notre susceptibilité. Les choses authentiques désagréables, on ne veut pas les voir.
L’exemple que je connais le mieux en la matière est celui de l’univers professionnel. Combien de fois ai-je entendu : « Je veux un manager authentique ! » Vraiment ? ok, voici donc ce que pourrait dire un manager authentique à l’un de ses collaborateurs, sans aucune violence ni agressivité :
« Mon cher Pierre, je ne vous apprécie guère et je ne trouve pas que vous soyez au niveau de mes attentes. En fait, vos résultats ne me conviennent pas. En outre, le coût que vous représentez pour l’entreprise ne permet pas de nourrir plus avant notre collaboration. Je suis donc obligé de vous laisser partir. Comprenez que ceci est strictement professionnel. »
Authentique non ? Retour aux fondamentaux. L’authenticité s’appuie sur deux notions : la franchise et la sincérité. Je dis ce que je pense et je pense (au sens « je ressens ») ce que je dis. Ce qui permet de ne mettre aucun filtre entre ce qui ressort de notre être et ce qui est à l’intérieur. Seules la franchise et la sincérité, donnent un accès à 360 degrés à une véritable communication. Et cela ne peut pas être que positif. Alors bien sûr, il n’est pas question d’être violent. Il est question d’être direct, et de ne pas se sentir obligé de brosser tout le monde dans le sens du poil.
Sauf que, sous l’amplification de la société du selfie, notre bagage émotionnel s’est tellement rabougri et notre volonté d’être aimé s’est tellement boursoufflée que nous en sommes arrivés à bâtir, non plus des constructions mentales, mais des cathédrales psychologiques pour exprimer quelque chose qu’au final nous n’exprimerons pas réellement.
Être authentique, c’est donc dire les choses avec franchise et sincérité. Et l’authenticité peut être rude. Vous avez de vrais salauds qui sont très authentiques et qui s’assument.
L’authenticité vaut pour moi aussi, je n’en suis pas exempt. Par exemple, la tendance actuelle devrait m’amener à dire que j’ai écrit tout ceci pour partager mon expérience, pour que chacun en profite et que cela puisse aider les gens, etc. Et ce serait un mensonge. La réalité c’est avant tout que j’aime bien envoyer des coups de pieds dans la fourmilière et bousculer certaines idées reçues. Je n’aime pas aller dans le sens où tout le monde semble vouloir aller, tout cela parce qu’une majorité a fait ce choix-là. Je préfère me faire mon avis en prenant du recul, chercher les angles morts dans certains raisonnements pour au final, me connecter à mes propres convictions.
Et j’ai la conviction que nous n’allons pas dans la bonne direction. Je suis révolté contre le manque de responsabilité qui nous caractérise en tant qu’humain. Mon invité surprise, le Covid19 m’aidera grandement à étayer mon propos. Je risque de passer pour un donneur de leçons ? Et bien tant pis. J’assume qui je suis et je refuse de m’appliquer un mensonge organisé qui me permettra de m’endormir avec une bonne conscience. Je hais cette société qui se censure, qui se culpabilise, qui ne pense qu’à son nombril mais qui le fait sous couvert d’altruisme et d’esprit collectif.
Nous n’avons jamais été aussi égoïstes. Nous ne cessons de prétendre que nous voulons faire les choses pour le collectif, alors que nous ne pensons qu’à nous toute la journée. Nous voulons déconstruire tous les fondements de notre civilisation pour nous donner un rôle de grand penseur. Je pense que nous sommes en train de régresser à tous les niveaux et qu’à force de vouloir nous couper de nos racines, nous allons nous perdre nous-mêmes. Et cela me révolte de voir que cela ne semble choquer personne, ou que ceux qui s’expriment sur le sujet, le disent avec un ton bien consensuel sous couvert « d’authenticité ». Cette authenticité-là, je n’en veux pas. Vu de là où je viens, elle ne me correspond pas.
Les gens « vrais » ne disent pas que des choses douces ou positives. Ils ne disent pas que des choses consensuelles. Parfois, les gens authentiques doivent aussi être combattus car leurs propos sont dangereux. L’authenticité nécessite de vrais débats où les gens s’affrontent avec une liberté d’expression totale et non pas des pseudo-débats télévisés coupés au montage. Mettre le pied dans une authenticité réelle, c’est aussi accepter de voir la beauté du monde autant que sa laideur.
C’est lire ou entendre des choses qui ne nous plaisent pas mais aller au bout des arguments présentés sans faillir pour que collectivement nous avancions tous. C’est cette authenticité que j’ai essayé de m’appliquer lors de l’écriture de cet ouvrage. Et nous verrons bien où cela nous mène.
Voilà. Vous savez. Sans fard, sans mensonge. Authentique.