REGARD (Sur une société qui se maltraite) – Chapitre 1 – Genèse

Genèse

Je suis né à Marseille dans les années 70 en plein milieu des fameux quartiers nord de la ville, ces quartiers soi-disant si dangereux, où finalement j’ai pu vivre une enfance assez tranquille dans une vraie mixité sociale et où tout un tas de familles y vivent encore très bien. Bien sûr il y avait des problèmes comme dans beaucoup de grandes villes de France, mais ne croyez pas tout ce que l’on vous raconte : il y a aussi des gens heureux dans ces quartiers-là.

Issu d’un milieu populaire, petit fils d’immigrés, entre un père maçon et une maman sténo dactylo, a priori ma voie semblait toute tracée : études, diplôme, travail sérieux. Premier petit enfant issu de plusieurs souches d’immigration, je semblais être la justification du fait que quitter leur pays d’origine était le bon choix.

Ils voulaient mieux pour moi que ce qu’ils avaient vécu. J’allais être soutenu jusqu’au bout et ce, dès les premiers jours de mon existence. Et si les études n’avaient pas fonctionné, apprentissage et travail manuel au plus tôt auraient été le plan B, car dans la famille, pour reprendre le dicton parental : « On n’élève pas les fainéants. »

À l’époque, artiste n’était pas quelque chose d’envisageable, ni du côté de mes parents, ni du mien d’ailleurs. Étant plutôt doué à l’école, je n’ai jamais vraiment remis en question ce parcours assez classique qui s’offrait à moi.

Avec le recul, je n’aurais jamais imaginé qu’un jour je pourrais dire : « Je suis humoriste. » Il aura fallu un long parcours de travail personnel et de déconstruction de croyances, de peur et de culpabilité pour en arriver là. Il aura fallu du temps, des essais, de la résilience et une ouverture graduelle au monde de l’émotionnel et du spirituel pour réaliser qu’aucun métier ne me satisferait complètement à part celui de raconter des histoires, créer des mondes et donner du plaisir aux gens depuis la scène.

En revanche, c’est tout ce chemin qui m’a permis de m’assumer et de m’affirmer enfin en tant qu’artiste. Ce sont toutes les valeurs qui m’ont été transmises qui m’ont permis d’entamer cette quête personnelle de vérité et d’authenticité. Ces valeurs se résument par des messages clairs qui m’ont permis de me construire : « Bosse dur, respecte les gens, avance, essaie, chute, relève-toi. Et quand c’est fini : recommence ! »

Comme indiqué plus haut, j’aimais l’école et je m’y sentais bien. J’aimais particulièrement les sciences. Un vrai geek. Mais attention, je ne parle pas là du geek version pop-culture des années 2010 où il est devenu très à la mode d’aimer les super héros et la cyberculture. Non, non. Je vous parle du vrai geek. Celui qui vit sa vie par procuration au travers de ce que vivaient Spider Man ou les X-Men. Le vrai geek qui tente de comprendre le monde au travers de la philosophie issue de dessins animés japonais tels que les Chevaliers du Zodiaque. Le geek qui aime faire de l’informatique. Le geek qui ne sait pas parler aux filles. Le geek qui fuit les relations sentimentales. Le geek, quoi.

Les sciences, le savoir, les études me permettaient de percevoir le monde comme quelque chose de tangible face à un quotidien qui me semblait très flou et difficile à saisir. La logique, la réflexion, cela me rassurait. Je voulais comprendre. Trop parfois. Surtout quand il n’y avait rien à comprendre.

Après mon bac, j’ai décroché un diplôme d’ingénieur en informatique. Juste pour information, cela n’avait rien de sexy à l’époque. Maintenant, lorsque l’on suit ce genre de parcours, c’est plus facile, il suffit de dire que l’on est Ingénieur IT et l’on vous respecte. Mais à l’époque, vous étiez juste un geek.

Ainsi donc, diplôme en poche, j’ai trouvé un poste en tant qu’ingénieur dans une société de services en informatique. Quelques années plus tard, sûrement pour me rassurer un peu plus et rassurer ma famille, je suis devenu fonctionnaire après avoir réussi un concours. Et pendant neuf ans, j’ai exercé très fièrement le métier d’ingénieur territorial à la Ville de Marseille.

En 2008, j’ai fini par accéder à un poste de direction. Tout allait bien. Tout allait bien jusqu’à ce que finalement plus rien n’aille vraiment. Tout ce que j’avais construit m’est apparu comme une énorme mensonge. Je ne ressentais que de l’insatisfaction. Je m’étais projeté dans un métier de décideur, de manager, alors que cela me rendait profondément malheureux. J’avais fait ce que je croyais que les autres attendaient de moi, tout simplement parce que je ne m’étais jamais posé la question de savoir ce que je voulais pour moi.

J’avais 35 ans et finalement je n’avais pas encore trouvé ma place dans ce monde. Je n’avais fait que plaquer des modèles de vie sur ma propre existence. Je faisais comme les autres, en essayant d’être heureux. Depuis toujours, parce que j’avais un cerveau qui moulinait trop, j’avais développé un vrai talent pour ce que les psychologues appellent la suradaptation.

En fait ce n’est pas un talent : c’est une malédiction. C’est un syndrome qui fait que vous allez tout le temps vous adapter à des situations sociales ou professionnelles inconfortables à tous le niveaux, tout en refoulant ce que vous ressentez vraiment. Et surtout en refoulant qui vous êtes vraiment et en essayant de vous convaincre que « tout va bien ». Á force de m’être suradapté encore et encore, les coutures ont fini par lâcher, ce qui est une bonne chose.

« C’est donc là où vous avez décidé de devenir humoriste ? » me demanderez-vous ?

Absolument pas. Il n’y a que dans les bouquins de développement personnel modernes où il est possible de changer de vie de manière instantanée. Il faut du temps pour se séparer de certaines couches faites de croyances, de tradition, de peur, d’interdits. L’esprit lutte et retient. Trouver sa voie, trouver sa place, cela peut prendre aussi du temps, des essais, des échecs, des moments où il ne se passe rien.

Cela s’appelle la vie et il n’y a que des rois du marketing en charge du développement de grandes marques de soda ou de restauration rapide américaine pour vous faire croire le contraire en vous annonçant qu’à chaque instant de votre vie vous allez vivre « une expérience à la hauteur de votre ambition ». 2009 donc, je quitte la fonction publique et mon premier réflexe en quittant mon cocon doré de fonctionnaire, véritable utérus protecteur professionnel, c’est de devenir mon propre patron. Pendant près de dix ans, j’ai été coach, formateur et consultant. J’ai écrit des livres de management, j’ai coaché des managers et j’ai aidé des centaines de personnes à préparer les concours d’entrée de l’administration territoriale.

À nouveau, tout allait bien, jusqu’à ce que plus rien n’aille vraiment. S’il est vrai que j’étais un bon coach, j’étais un très mauvais entrepreneur. Mais vraiment très, très mauvais. Je ne savais pas faire du business et ce, malgré tous mes efforts pour prouver le contraire.

Nouvelle leçon : on ne peut pas être tout ce que l’on veut être sous prétexte que c’est ce que l’on a décidé ou que c’est ce que l’on attend de vous. J’avais de très mauvais résultats financiers tout simplement parce que je créais du contenu et j’attendais d’être félicité pour cela. Cela ne s’appelle pas être un entrepreneur. Cela s’appelle être un artiste.

Du 30 décembre 2013 au 1er Janvier 2014, suite à cinq années délirantes à pédaler dans la semoule, je suis resté cloué au lit tant j’étais épuisé d’agir sans recul. Et début 2014, toujours un peu hagard, mon subconscient est venu à ma rescousse et m’a fait penser à l’idée suivante : « Je vais faire un One Man Show. » Une idée venue de nulle part que je n’ai même pas cherché à justifier et que je ne peux absolument pas expliquer. Enfin, pas tout à fait. Certaines choses présentes en moi peuvent expliquer ce choix. Mais à l’époque, je ne les voyais pas.

En Mars 2014, j’écrivais mes premiers sketchs et le 11 septembre 2014 je jouais la première de Soyons Nous- Mêmes !, mon premier spectacle.

L’aventure commençait.

Spectacle

Comment ai-je fait pour oublier que lorsque j’avais 10 ans j’apprenais des sketchs par cœur et je les jouais en prenant la parole lors de fêtes de famille sous les yeux émerveillés de toute ma smala ? Cela m’est revenu vers 2014 au moment où j’ai commencé à jouer sur scène.

Même si j’avais un métier à apprendre, les choses se sont mises en place rapidement. J’avais l’habitude de la scène depuis toujours, soit au travers des conférences et des formations que j’avais menées jusqu’à lors, soit au travers de la musique que je pratiquais depuis toujours. La différence est que sur ce coup-là, je devais écrire un spectacle.

Fan absolu d’Alexandre Astier, le créateur de la série Kaamelott, j’avais vu une de ses vidéos sur Youtube où il expliquait que la comédie s’appuie d’abord sur une réalité observable au quotidien et qu’il faut être précis sur l’expression de cette réalité. Il y ajoutait que la comédie, avant tout c’est du sérieux, ce n’est pas de la rigolade. Cet état d’esprit me convenait, cela collait à mon côté cérébral. Je savais tout le travail bibliographique et de recherche qu’Alexandre Astier avait fourni pour réaliser sa série culte mais aussi ses deux spectacles où il est seul en scène : Que ma joie demeure à propos de Jean-Sébastien Bach et L’exoconférence.

J’ai pris ce conseil au pied de la lettre et suivi ce modèle de travail. J’ai donc repris les grands thèmes de société qui me tenaient à cœur et sur lesquels j’avais porté une réflexion, notamment dans l’univers professionnel, et je les ai transformés en sketchs. J’ai découvert alors que l’écriture d’un spectacle est quelque chose d’assez jouissif. Comme d’autres disciplines artistiques, littéraires ou scientifiques, le temps d’écriture est un moment de créativité et de liberté absolue : il est possible de créer des mondes, des personnages et des histoires. Les images et les idées vous viennent en tête. Vous écrivez ce que vous ressentez, vous le dites à haute voix, vous le testez, vous le transformez, encore et encore.

Parfois vous vous imaginez en train de jouer votre texte devant un public conquis. Parfois vous n’êtes plus sûr de rien. Certains jours, vous vous voyez jouer de telle ou telle manière, avec telle ou telle intention. Certaines choses commencent à vous faire rire alors que d’autres vous émeuvent.

Magie de la créativité humaine : plus on écrit et plus on joue, plus les idées viennent. C’est un cercle vertueux. L’écriture continuera alors même que le spectacle sera joué et évoluera au fil des représentations jusqu’à ce qu’un jour, il n’y ait plus besoin de rien ajouter ou enlever.

À ce moment-là, la forme que le spectacle aura prise sera souvent radicalement différente de ce que vous aviez imaginé en premier lieu. C’est comme un accouchement. On ne sait pas réellement comment sera l’enfant qui va naître. Ce qui est sûr, c’est que c’est à ce moment-là que l’on comprend pourquoi on l’a fait. Le résultat que l’on observe n’est pas celui que notre mental prévoyait, mais définitivement celui que notre subconscient était prêt à nous offrir.

Autre zone de liberté : un spectacle permet de pouvoir dire tout et son contraire selon l’angle que l’on souhaite prendre à propos d’un sujet à un certain moment du spectacle. Ce n’est pas une conférence : on peut changer l’angle de la caméra facilement au travers, notamment, d’un jeu de personnages ou de situations sans pour autant se contredire. C’est un univers que l’on présente et pas un propos avec un seul point de vue.

Le spectacle n’est qu’un déclencheur et absolument pas une fin en soi. Il ne porte aucune vérité absolue et n’a pour seul objectif que de provoquer l’émergence d’images, de réflexions et de ressentis chez les spectateurs. Donc, pour moi, le spectacle c’est « tout bénéf’ ».

Enfin, pas tout à fait car ce que ne me permet pas le spectacle, c’est d’exprimer ce que je pense concrètement. Je ne peux dire ce en quoi je crois, ce qui me révolte ou ce qui me fascine. Les spectateurs le comprennent, le perçoivent mais, ne pas pouvoir le dire aussi en tant que Laurent, l’humain, le citoyen, me frustre énormément.

Et je n’aime pas la frustration. Et ma frustration n’a cessé de grandir depuis 2018. Vous allez comprendre.

Entre 2018 et 2019, j’ai commencé à écrire un spectacle qui faisait suite à mon premier One Man Show Soyons Nous- Mêmes ! Alors qu’avec ce premier spectacle mon propos était centré sur la progression personnelle, mon intention avec ce 2ème opus, était d’écrire un spectacle qui parlerait de notre destinée collective.

J’ai donc commencé à lire des dizaines de livres qui parlaient de nous, de notre évolution. Les livres traitaient d’astrophysique, d’intelligence artificielle, d’anthropologie, de physique quantique ou de philosophie. Parallèlement à cela, j’ai lu ou relu des grands classiques de la littérature de science-fiction et d’anticipation tels que 1984, Le meilleur des Mondes, Farenheit 451 ou 2001, l’Odyssée de l’Espace. Au même moment, j’assistais à des conférences de tout type dans le cadre de mon métier de consultant. Ma mission était d’écouter le contenu de ces conférences et d’en faire la restitution en fin d’événement sous une forme assez originale : un dessin que je réalisais en temps réel et que je présentais avec une interprétation à la fois humoristique et inspirante.

Au travers de cette technique que j’ai appelé la Facilitation Graphique Augmentée1, j’ai participé à des dizaines de conférences publiques ou en entreprise, qui abordaient littéralement tous les sujets possibles et inimaginables : féminisme, entrepreneuriat, respect de la vie privée, transformation digitale, management, intelligence collective, écologie, transition énergétique, etc. J’ai même eu la chance de participer à un TedX sur le thème Retour vers le futur (Cherchez « TedX Laurent Boghossian » sur Youtube).

Bref, c’était une époque où mon cerveau était constamment sollicité. Plus je synthétisais les idées et les concepts, plus j’arrivais à les connecter ensemble. En temps réel, je faisais des ponts cérébraux entre la conférence à laquelle je participais et les précédentes. Il m’arrivait même de dessiner en parallèle deux dessins en alternance pour capter deux angles de vue de l’événement. Les quinze ans passés à exercer en tant qu’ingénieur en informatique, ainsi que les dix ans passés en tant que coach, consultant et auteur d’ouvrages de management, me fournissaient la matière, les réflexes et les outils techniques, organisationnels et psychologiques pour interpréter, synthétiser et reformuler la conférence afin de fournir un contenu avec une vraie valeur ajoutée pour l’audience.

À la fin, j’anticipais les propos des participants et je savais déjà comment j’allais conclure la conférence, alors que cette dernière venait à peine de commencer. Je sais : « Et la frustration alors ? » J’y viens.

C’est donc cette masse de connaissances et d’interactions qui m’ont permis d’alimenter le premier contenu de ce 2ème spectacle que j’ai nommé Contradiction(s) : l’humanité peut- elle encore évoluer ? Je le nomme ce premier contenu car j’ai vite réalisé qu’il y a avait deux spectacles en un. Je traitais de deux sujets à la fois.

J’ai donc opéré un découpage au scalpel pendant quelques semaines, pour en arriver à constituer une trilogie de spectacle cohérente :

Soyons Nous-Mêmes ! qui existait déjà, traitait de l’affirmation de soi et de la quête de soi.

Ignacio ou l’envie de vivre aborde la question : est-ce que l’on mérite ce qu’on hérite ?

Et enfin, Contradiction(s) : l’humanité peut-elle encore évoluer ? qui explorera notre aptitude à évoluer en tant que communauté.

Le contenu des spectacles étant posé, je pouvais m’estimer heureux, satisfait et comblé. Mais ce ne fût pas le cas. J’ai rapidement réalisé que tout ce parcours avait fait remonter mes valeurs, mes croyances, mes combats, mes postures et que je ne savais pas quoi en faire.

Tout ce cheminement, m’a donné une forme de conscience citoyenne que je cachais enfouie très loin. Tout ce parcours m’a permis d’avoir un avis sur les thèmes que j’ai abordés et d’avoir des convictions sur ces sujets.

Je passais mes journées à débattre intérieurement avec telle ou telle personne, à présenter mes arguments et à défendre mes points de vue. Mais je ne le faisais pas concrètement. Désormais, j’avais envie d’exprimer ma vision des choses et d’affirmer mes convictions en tant que citoyen et en tant qu’être humain et ce, en dehors de mes spectacles.

Mais comment ? Comment exprimer clairement ce que je pense, ce dont je suis convaincu, ce qui me révolte ou me fascine dans le monde qui est le nôtre et ce, même si je me trompe, que je ne possède aucune vérité et que je passe pour un idiot au final ?

Comment exprimer que je commence à en avoir sérieusement assez d’entendre n’importe qui dire n’importe quoi sous prétexte que tout un chacun est prêt à déconstruire notre société par pure fainéantise intellectuelle, par peur de devoir affronter la moindre contrainte, par facilité, par culpabilité, par manque d’exigence et surtout par manque d’humour ?

Comment exprimer que je reste positif et optimiste quant à notre avenir et qu’en même temps j’ai envie de dire à cette société du raccourci intellectuel, de la facilité généralisée, de l’hypocrisie bien-pensante, de la sensiblerie organisée et de la déresponsabilisation outrancière, que tout simplement je la hais ?

Comment exprimer mon incompréhension sincère face à une société qui préfère s’auto-censurer plutôt que de vivre pleinement les choses ? Comment pointer du doigt sincèrement tout ce qui ne me convient plus, tout en admettant que ce qui me fait réagir est surtout lié à ma propre histoire, aux valeurs que l’on m’a transmises, à certains de mes échecs et à mes propres limites ?

En écrivant ce livre.

Bonne lecture.

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