Autant en emporte le vent des dix petits nègres

 

Le racisme va disparaître.

Ouf. Enfin.

Mais oui, c’est magnifique. Certains ont trouvé la solution : supprimer les mots du racisme.

Je fais allusion ici au fait que le titre Les dix petits nègres du roman d’Agatha Christie vient d’être remplacé par Ils étaient dix.

Pour l’instant, seules les oeuvres artistiques sont touchées par cet lavage lexical.

Mais, parti comme c’est parti, je me dis que peut-être un jour, ce mot sera aussi enlevé  des dictionnaires.

Quitte à ne plus se sentir offensé, autant voir large.

J’imagine que pour certaines personnes bien intentionnées supprimer le mot ferait disparaître le racisme qui va avec.

Voyez-vous, je n’aime pas le mot nègre pour tout ce qu’il porte de mépris et de haine de l’autre.

Le problème c’est qu’une fois que le mot aura disparu, je ne pourrai plus ne plus l’aimer.

Puisqu’il n’existera plus.

Et il n’aura jamais existé puisque, si le mot nègre devait être supprimé, comment expliquerions-nous à nos enfants qu’à une époque des êtres mal intentionnés avaient mis en esclavage les gens de couleur et les appelaient nègres ?

Supprimés les mots du racisme donc.

Mais, nouveau problème : les racistes eux existeront toujours.

Soyons optimistes.

Peut-être que ces racistes auront compris leur leçon et feront le choix d’user de mots bien plus aseptisés pour véhiculer leur haine de la différence ?

Ils pourraient choisir par exemple le mot bisounours.

Ainsi, les personnes de couleur se verraient traiter de bisounours en toute impunité. Nous entendrions ainsi des injures racistes du type « Rentre chez toi sale bisounours.  »

Ce serait raciste mais non choquant.

Super.

En revanche, qu’en est-il du mot singe ?

Il faudrait le supprimer aussi de notre vocabulaire puisque les racistes n’hésite pas à nommer ainsi les gens de couleur.

Magnifique : les singes n’auront jamais existé non plus.

Quelle belle société qui se dessine devant nous ! Une société épurée et lavée de son histoire et de son contenu; dirigée par des personnes hyper-sensibles avec le bagage émotionnel de nourrisson dictateur. Incultes au possible ces Terminator de la bien-pensance sont juste avides d’un pouvoir de contrôle qui leur permettrait de transformer leur fantasme personnel en une réalité collective. Inadaptés au monde dans sa plus pure vérité, ils n’ont d’autre choix que de vouloir tordre la réalité afin de pouvoir imposer leur vision fantasmagorique.

Pardon, en disant Terminator, j’espère n’avoir offensé aucun robot.

On avait sentir venir ce vent d’épuration notamment lorsque la chaîne américaine HBO avait annoncé récemment vouloir supprimer de son catalogue le film Autant en emporte le vent. Le film présentant de riches américains blancs en train d’employer des esclaves noirs était en effet jugé offensant et raciste.

En effet, le racisme c’est raciste.

Mais raconter l’histoire d’une époque raciste ne rend pas l’oeuvre raciste.

Juste factuelle.

Oui, car le racisme a existé. Je le dis avant qu’on l’oublie.

Et ce n’est pas parce qu’on n’en parle pas, qu’il n’existe pas.

Je devrais me sentir soulagé non ?

Nous ne verrons donc plus de film traitant des méfaits de notre histoire.

Plus de film sur l’holocauste alors ?

Plus de film sur les différents types de colonisation, d’invasion, de massacres de population ?

Plus de film sur les guerres de civilisation, de religion ou de conquêtes ?

Plus de film sur les trafics de drogue, d’organes ou d’humains ?

Juste des films de super-héros affrontant des super-villains inexistants ou des comédies romantiques où chaque ligne de dialogue semble être en elle-même une conférence de développement personnel.

Juste le vide du fantasme. Le néant de la bonne conscience. Le désert du non-savoir.

Vivre ainsi est plus facile : rien de mauvais ne s’est jamais produit, le passé n’a jamais existé.

C’est exactement cette société-là qui est décrite dans 1984 de Georges Orwell.

Mince.

Non mais en fait, cette oeuvre n’a jamais existé. L’auteur non plus.

Et d’ailleurs, le prénom Georges est une pure fiction.

1984 est désormais un chiffre interdit.

Vous n’avez jamais lu ce billet.

***

Regard (Sur une société qui se maltraite)

Le spectacle

Le livre

 

 

 

 

3 commentaires

  1. La « cancel culture » …..
    Je partage le fond de l article, pleinement.
    J arrive cependant à comprendre que les « noirs » ( je ne dis pas black comme ceux qui ont l impression de moins se salir la bouche en traduisant le mot) puissent se sentir offensés par des œuvres portant dans leur contenu ou leur titre les traces de ce racisme hérité et présent.
    Plutôt que la disparition ou le masquage des oeuvres je préférerais l obligation de les adjoindre d une explication contextuelle.
    Mais bon….

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