De l’informatique à l’humour il n’y a qu’un pas… enfin un peu plus

Bonjour à tous.

Même si je me suis reconverti dans le monde du spectacle depuis plusieurs années, je suis toujours en contact avec le monde de l’entreprise ainsi que celui des sciences et de l’enseignement.

Ainsi donc, fin 2019, j’ai été sollicité pour écrire un « petit » édito dans le cadre d’une revue scientifique publiée par un laboratoire d’informatique et de traitement automatisé, rattaché à Aix-Marseille Université. La revue, nommée Bulletin d’Informatique Approfondie et Applications ( http://www.biaa.eu ), établit une collaboration « Lettre et Sciences » permettant de faire le lien entre le monde de la recherche scientifique, et celui des arts, notamment le théâtre.

Ravi, fier et honoré de cette proposition je me suis donc lancé dans l’écriture de ce « petit » édito qui au final fait… huit pages.

Voici donc le contenu de cet édito intégral qui revient sur mon parcours d’ingénieur en informatique, de coach puis d’artiste et qui revient sur le fait que, quelque soit son métier le recul reste nécessaire.

« Faire les choses sérieusement, sans se prendre au sérieux ».

Voilà ce que m’a appris la comédie, et c’en est devenu mon axe de vie. Il faut savoir rire de nous-mêmes. Nous ne sommes que des humains finalement.

Je vous laisse donc avec cet édito, un peu long je le reconnais, où il est question de Reconversion, d’Humour, de Quête du bonheur et de… Goldorak.

Une information importante pour ne pas trop vous faire perdre de temps : temps de lecture moyen de 10 min.

Enjoy 😉

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Pour moi, l’informatique n’a jamais été une passion.

Certains de mes amis, eux, dès leur plus jeune âge, se disputaient autour de sujets hautement philosophiques : « Quoi ? L’Amiga c’est mieux que l’ATARI ? Retire ça tout de suite ou t’es plus mon copain !».

Quelle bande de gamins. Se disputer autour de ces petites machinettes faites de plastique au lieu de débattre avec moi de vraies questions : « Est-ce que si Goldorak s’alliait à Ulysse 31, il vaincrait l’armée de Vega plus vite ? » .

Alors certes, je pourrais dire que je ne développais qu’un intérêt très moyen pour la technologie, cela ne changerait rien au fait que la technologie me gonflait sévère.

De toute façon, le problème était réglé : Goldorak possédait le meilleur système d’exploitation jamais créé. Vous en connaissez beaucoup, vous, des OS qui vous permettent de commander un bouzin tel que Goldo (oui quand t’es fan, tu dis Goldo), avec seulement deux grosses manettes et quatre boutons ? Le tout avec un système de commande vocale minimaliste ? Et dans les années 70 en plus ?

Et comme si l’histoire ne nous apprenait rien, nous reproduisons toujours les mêmes erreurs. Regardez donc : nous sommes en 2020 et l’on s’évertue toujours à créer ex-nihilo des fusées ou navettes qui sont censées nous sauver à terme de notre propre extinction. Mais un peu de recul mille sabords ! Y a qu’à prendre les plans de Goldorak et hop, l’affaire est réglée.

Gros décalage donc avec mes pairs, déjà à l’époque : mes potes versaient une larme quand ils arrivaient à coder leur propre version de « pong » sur Oric Atmos. Moi c’était la transformation d’Actarus qui criait « Métamorphooooose » qui me transportait. Quarante ans plus tard et j’ai encore les poils qui se lèvent.

De toutes façons, à dix ans, je fus atteint du principe de Peter. J’avais atteint mon niveau d’incompétence en Basic très rapidement :

10 Print « Hello ».

20 Goto 10.

RUN

Sexy non ?

J’aimais bien le « goto », et ce même s’il m’a joué quelques mauvais tours en école d’ingénieurs une dizaine d’années plus tard. Une école d’ingénieurs en informatique, d’ailleurs.

« Pas de goto ni de variable globale » disait M SANCHEZ, le professeur chargé des langages de programmation. « Utilisez des procédures et bla bla bla » ajoutait-il. Quel frimeur celui-là avec ses consoles Unix.

Ah oui, parce que M SANCHEZ, c’était un pur, un vrai, un véritable : « la souris, c’est pour les administratifs ». Sa seule raison de vivre c’était : la ligne de commande. Avec lui, on était à la limite du boulier chinois. J’ai cru qu’il allait me faire une attaque le jour où je lui ai dit que je comptais imprimer mon rapport de fin d’étude sur le Mac de la bibliothèque.

Ironie du sort ou prédestination : cinq ans plus tard, j’étais moi-même ingénieur d’étude pour le CNRS et je maintenais le réseau et les serveurs du Laboratoire d’Informatique de Marseille. Pas le laboratoire de bande dessinées ou le laboratoire des super-héros. Non, non, le laboratoire d’informatique. Ah, c’est que j’en ai vu du thésard perché et du professeur mégalo… (All due respect to the brillant readers of this enjoyable review).

Afin de nourrir ma fibre de « transmetteur de savoir », je donnais, en plus, des cours pour l’université d’Aix-Marseille 2 et je m’entendais dire aux étudiants « Pas de variable globaleeee, etc. ». Vous connaissez la suite. Sanchez, sors de ce corps.

Mais que m’était-il arrivé ? Comment en être arrivé à intégrer une école d’ingénieur en informatique ? Moi qui passait mon temps à dessiner, à refaire des sketchs de Michel Loeb ou à jouer de la guitare sur des disques de Genesis ou de Toto. Le groupe de rock hein, pas le roi de la blague.

Et bien, malgré tout ça, je dois avouer, qu’adolescent, je me suis laissé séduire par un équipement à impulsions binaires qui me permettait de jouer régulièrement à des jeux vidéos.

Mais attention : pas une console. Trop vulgaire. Non, un ordinateur.

J’ai donc joué à « International Karaté + » sur commodore 64. Celui avec le lecteur de cassette. Et plus tard, l’ambition me gagnant, j’ai joué aussi à « Another World » sur Amiga, mais celui d’un pote parce que Amiga à l’époque, ça douillait sa race. Pardon : c’était trop cher pour moi.

Et, petit à petit, sous l’effet de mode « fais de l’informatique, c’est l’avenir », j’ai pris une option informatique pour le bac au lycée. Et force est de constater qu’au bout d’un moment, j’avais fini par trouver dans le fait de programmer en Pascal, une forme de créativité.

Programmer, pour moi, c’était un peu comme peindre. Lorsqu’on a fini, et que le programme fait ce qu’on attend de lui, il y a une forme de beauté.

Celle de voir ce bout de code révéler tout ce que l’on attend de lui. « Oh, bonheur, il me pose une question. », « Oh miracle, il a bien calculé l’addition que j’ai programmée. Serais-je donc un génie ? ».

Et puis, il y avait aussi une forme de défi, une forme de jeu. Un jeu qui peut aussi nourrir des obsessions.

Notamment quand le programme ne fonctionne pas.

L’obsession dont je vous parle, c’est celle que tout informaticien digne de ce nom a connu une fois dans sa vie, avec les conséquences sociales qui en découlent.

Cette obsession, c’est celle du bug avec lequel on lutte depuis trois jours. On a codé, testé, re-recodé, mais rien, nada, queutchi. On a installé le mode trace et rien n’y fait. On a demandé de l’aide à des collègues de boulot, on a imprimé le listing, puis refait le programme en mode manuel (« je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans… »).

Mais rien n’y fait : ça coince.

Le bug est là, et il est tellement là, présent dans notre vie, qu’on est habité par le bug. Il nous définit. Il est devenu un membre de notre famille : il déjeune avec nous le matin, il fait du sport avec nous, il se ballade en famille le week-end : « Mais oui ma chérie, Papa te regarde faire de la balançoire…c’est bien. (regard dans le vide) Papa te regarde, papa te regarde… » C’est beau un bug sur une balançoire.

C’est que, c’est résistant un bug. Ça ne dort pas, ça ne mange pas. Ça vous réveille même la nuit, vers 2h30 du matin, en plein milieu d’un rêve. Dans ce rêve, on est au restaurant, en train de lire le menu. Sauf qu’au lieu de voir des plats inscrits sur le menu, c’est le listing du programme que l’on voit défiler devant nos yeux. Et tout à coup : PAF ! On voit son erreur sur le listing. Elle est là, brillante en lettre d’or. On se réveille en sueur, on secoue sa compagne ou son compagnon « Je l’ai, je l’ai, yallahhhh oui, oui hein ? Oui c’est ça, rendors toi chéri(e) ».

Voilà, le petit saloupiaud de bug est là : c’est la quatorzième variable globale qui n’a pas été réinitialisée. Ah, tiens c’est bizarre, on ne m’a jamais dit de me méfier des variables globales… Maintenant que le bug est identifié, à ce moment-là, tu sais que tu vas pouvoir résoudre le plus gros problème existentiel de ta vie.

Mais uniquement le lendemain.

Parce qu’à mon époque on avait pas l’ADSL et le VPN n’existait pas.

Donc : il fallait attendre le matin.

À ce moment-là, 5h30 te séparent de ta libération. Tu finis la nuit les yeux ouverts, injectés de sang, avec un regard de psychopathe, avec la paupière inférieure droite qui frétille (façon Scrat dans l’âge de glace), et le sourire du Joker au coin des lèvres.

Le matin, la personne qui partage ta vie, te dit « Bonjour mon amour ». Toi : « Oui, oui, c’est ça, c’est bien, bonne journée.» T’arrives au bureau, un collègue te propose un café « Dégage, j’ai pas le temps.». La bave apparaît au coin de tes lèvres. Tu t’assoies, tu changes la ligne de code, tu compiles et tu lances ton programme. Et là, c’est comme un orgasme. Tu jouis de voir ton programme révéler tout son arôme. Tu sens ta colonne vertébrale qui se détend, tu te ramollis comme un marshmallow dans ton fauteuil, et béat, le sourire aux lèvres, tu jubiles de bonheur : ton programme fonctionne. Il enregistre enfin des lignes de commandes dans une base de données. C’est pour toi le miracle du siècle.

T’es tellement heureux que t’as envie de partager la nouvelle avec tout le monde. Comme la première fois où t’es tombé amoureux. Tu veux célébrer ça. Il est 08h20, et toi… t’as fini ta journée, t’as plus rien à faire. Et donc, tu vas aller voir tes collègues que t’as remballé cinq minutes plus tôt, en sifflotant. Et inconscient de ce qui s’est passé, alors qu’ils bossent comme des dingues, toi tu…comment dire ça poliment, euh, tu les emmerdes : « Alors, ça va, tu veux un café ? Dis donc t’as l’air mal réveillé, faut se détendre dans la vie. T’as des soucis ? Oh bichette, au ouais un bug, ah ouais, faut prendre de la distance tu sais. Bonne journée.».

Alors, je l’avoue : Oui, oui, oui, j’ai aimé ça.

J’ai aimé créer de beaux programmes de gestion qui rendaient les gens heureux, ou du moins qui leur donnaient du plaisir, ou plutôt qui facilitaient leur quotidien.

Ok : des programmes qui nourrissaient mon besoin de reconnaissance.

C’est pour ça, qu’après, il m’en fallait toujours un peu plus. De la reconnaissance.

D’où l’idée de devenir Coach.

Ah ben là Messieurs-Dames – pardon Dames-Messieurs – là, on touche au top du top en termes d’ego gonflé à bloc. « Je vais t’aider à vivre ta vie ». Si c’est pas de l’humilité ça. Surtout quand on va voir des gens qui ne vous ont strictement rien demandé.

Si vous me le permettez, je vais passer rapidement sur cette période où je me suis pris pour Superman mais made in Marseille. Je passerai rapidement parce qu’au bout d’un moment, je commençais vraiment à perdre mon sens de l’humour. Je mélangeais mon métier et qui j’étais, donc perte de recul absolu.

Et quelles sont les conséquences de ce genre d’attitude ? Très simple : j’ai commencé à me la raconter grave de chez grave et à me prendre très au sérieux. Je ne m’en rendais pas compte, mais la vérité c’est que je commençais à ne plus m’amuser de rien.

Pourtant l’envie y était, mais les couches successives d’obligations, de croyances, d’émotions toxiques, de pseudo-soucis empêchaient le rire intérieur de s’exprimer pleinement.

J’avais perdu le contact avec la partie la plus importante de moi-même : celle qui savait rire.

Pour résumer : je n’avais plus aucun recul sur moi-même et à la fois je n’avais jamais été aussi éloigné de qui j’étais vraiment (celle-là, on la détaille autour d’un café à l’occasion, parce que sinon j’en ai pour des plombes à le faire par écrit).

Ellipse donc de la phrase précédente et retour au concret.

Pour prendre une image qui donnera un peu de consistance à mon propos vu le champ d’expertise lié à cette revue, je comparerais ce que je viens de décrire aux différentes couches du modèle OSI.

Les couches OSI telles qu’elles sont construites, font que la couche Application est très très loin de la couche Physique. C’est fait pour et c’est très efficace me direz-vous. Certes.

Sauf que, pour le geek qui les pratique, sentir crépiter les bits qui s’activent au niveau le plus basique, c’est fun. Parfois c’est dur, on peste, on râle, c’est salissant mais on est connecté à ce qui se passe. À l’autre bout du modèle, cliquer sur une souris pour qu’un ordinateur du bout du monde fasse ce que vous pourriez faire vous-mêmes, c’est à mourir d’ennui. On ne sait pas toujours ce qui se passe et les sensations sont diluées.

Alors bien sûr, nous pourrions tomber d’accord rapidement en se disant que c’est ainsi, qu’avec l’âge on prend des responsabilités, que la vie ce n’est pas que drôle etc. etc.

Et bien non.

C’est justement parce que la vie n’est pas que drôle, qu’il est inutile d’en rajouter en perdant son sens de l’humour et le recul sur soi.

Même Einstein avait du recul sur lui-même. Il savait rire de lui et ne pas se prendre au sérieux.

L’humour, c’est aussi ça qui nous caractérise en tant qu’humain (ouh là, arrêtez-moi, sinon je pars pour deux heures de monologue philosophique).

Faire les choses sérieusement, sans se prendre au sérieux. Voilà ce qui me manquait. Voilà ce que l’on devrait nous enseigner ou plutôt, nous faire ressentir.

C’est cela que j’ai retrouvé grâce au théâtre, à la scène et à l’humour.

Le rire comme les larmes sont la respiration de l’âme.

Et l’on ne peut vivre sans respirer.

Il aura fallu tout un cycle d’exploration de tout mon sérieux pour qu’un jour mon subconscient lâche, comme un trait d’inspiration : « Arrête de parler de choses graves aux gens, fais un One Man Show ».

Je ne sais pas d’où cela est venu, et je ne veux pas le savoir. Ce qui est sûr c’est que c’est à partir de là que je me suis senti complet et accompli.

Est-ce qu’il faut changer de métier pour être heureux ? Peut-être. Mais uniquement si on est en phase avec soi-même et que le regard que l’on porte sur la vie change aussi.

C’est ce que je retire de tout ce chemin : c’est mon rapport aux choses que j’ai changé. Car si j’étais devenu humoriste avec l’état d’esprit que j’avais il y a dix ans, je peux vous assurer que je n’aurais fait rire personne. Et dans tous les cas, je ne serai pas devenu humoriste.

Aujourd’hui, je ne suis pas humoriste. Je me sens humoriste. Je ne suis plus mon métier.

Pourtant, je suis celui qui monte sur scène pour donner du plaisir aux gens. Cela me permet d’avoir enfin toute l’attention et la reconnaissance dont j’ai besoin.

Luxe absolu, sur scène, je mets tout un tas d’accessoires et pourtant je suis moi-même à cent pour cent. Avant, je mettais un costume de manager ou de coach, et je n’étais que dans une mascarade. Un usurpateur.

Quitte à jouer un rôle, autant le faire sur scène. Au moins sur scène, il n’y a pas de limite à ce que l’on peut créer.

Pour autant, je sens toujours le coach et l’ingénieur en moi. Le coach fait passer son message dans mes textes alors que l’ingénieur crée la structure des scénarios que j’écris. Ma vie a changé, parce que j’ai changé. Et pourtant mes amis vous diraient que même si j’ai changé, je suis toujours le même.

Buffer overflow. Flush.

Maintenant que je fais ce que j’aime, je réalise que, paradoxalement, mon bonheur profond ne dépend plus uniquement de ce que je fais. Je crois qu’au final, il y a des strates de bonheur.

Maintenant que je suis sur la strate sur laquelle je suis (désolé, j’ai pas de nom pour cette strate, y a pas de modèle OSI pour les couches de bonheur), je touche du doigt qu’il existe derrière mon état actuel, un bonheur plus grand qui est complètement détaché de l’activité que je mène.

Mais ne me demandez pas ce que c’est. Je ne le sais pas encore.

Peut-être un jour.

Qui sait.

Bon, ben voilà. Je sais pas trop comment terminer : Bien à vous ? Cordialement ? Non, c’est très ennuyeux tout ça.

Disons plutôt :

10 PRINT « Merci du temps pris pour me lire. »

20 PRINT « Je suis très honoré d’avoir pu écrire cet édito. »

30 PRINT « J’ai un grand respect pour le monde scientifique et la recherche. »

40 PRINT « A une époque où certains veulent montrer que la terre est plate »

50 PRINT « vous faîtes la différence en faisant avancer le monde.  »

60 PRINT « A bientôt. »

70 PRINT « Laurent. »

80 PRINT « PS : »

90 PRINT « Vous êtes super !  »

100 GOTO 90

110 PRINT « Ayons une pensée émue pour cette phrase qui ne sera jamais imprimée à cause du GOTO en ligne 100.  »

RUN

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